Le Maroc et le retour de la syrie à la ligue arabe : A quoi peut-on s'attendre avec el-Assad?


Au prochain sommet de Riyad, Damas pourrait bien revenir “dans le giron arabe”, comme le souhaite ardemment l’Arabie saoudite. Cela peut-il porter atteinte aux intérêts du Maroc, comme l’assurent notamment déjà certaines parties?

C’est le 19 mai 2023 que Riyad doit accueillir le prochain sommet arabe. Est-ce que le président syrien, Bachar el-Assad, y participera? C’est la question que tout le monde se pose dans la région depuis que l’Arabie saoudite, chez qui se passe donc l’événement, a fait profession de son soutien à la réadmission de la Syrie à la Ligue arabe et du fait qu’elle semble de toute évidence décidée à mener le processus à bout. Recevant, le 12 avril 2023 à Djeddah, son homologue syrien, Fayçal al-Meqdad, le ministre des Affaires étrangères saoudien, Fayçal ben Farhane, a, ainsi, appelé à “ramener la Syrie dans le giron arabe et qu’elle reprenne son rôle naturel dans le monde arabe”. Un propos qu’il a réitéré six jours plus tard, mais cette fois à Damas, où c’est M. el-Assad lui-même qui lui a ouvert les portes du palais présidentiel. C’était, soit dit en passant, la première visite d’un officiel saoudien en Syrie depuis le début de la guerre en mars 2011, puisque le dernier à s’y être rendu avait été l’ancien ministre des Affaires étrangères, Saoud ben Fayçal, en mars 2010.

Trouver un consensus
Toujours à Djeddah, l’Arabie saoudite avait par ailleurs réuni, le 14 avril 2023, les chefs de la diplomatie des cinq autres pays avec lesquels elle constitue le Conseil de la coopération du Golfe (CCG), à savoir Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Koweït, Oman et le Qatar, en plus de ceux de l’Égypte, de la Jordanie et de l’Irak, afin d’évoquer de façon spécifique le cas de la Syrie et de juger de la pertinence de son retour dans les instances arabes. Derrière, il y avait, à l’évidence, une volonté de la part de la partie saoudienne de trouver un consensus, car ce dernier est en fait, en dépit du lobbying dans lequel elle s’est lancée et du poids qui est indéniablement le sien sur la scène arabe, loin d’être atteint: si la plupart des pays arabes ne semblent plus s’opposer à ce que la Syrie retrouve la place qui fut la sienne jusqu’à son exrapclusion en novembre 2011 en raison des exactions commises par M. el-Assad et son régime à l’encontre du peuple syrien, ce n’est pas le cas de tous.

Le pays à avoir le plus ouvertement fait entendre sa voix a été le Qatar: par le biais de son nouveau premier ministre -il a été nommé à ce poste le 7 mars 2023- et ministre des Affaires étrangères, Mohammed ben Abderrahmane Al-Thani, l’émirat avait indiqué, le 13 avril 2023, soit la veille de la rencontre de Djeddah, qu’“il y avait des raisons pour la suspension de la Syrie de la Ligue arabe et le boycott du régime syrien à cette époque et [que] ces raisons existent toujours”. Mais dans le lot on trouverait également l’Égypte, le Koweït, le Yémen -ou, en tout cas, son gouvernement internationalement reconnu, basé à Riyad- mais aussi le Maroc.

Si ce dernier n’a donc pas été présent à Djeddah, il n’en reste pas moins que le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, avait eu le même jour des entretiens téléphoniques avec M. ben Farhane. Selon une dépêche publiée dans la foulée par l’agence de presse officielle saoudienne “SPA”, “les deux parties ont passé en revue les relations bilatérales et les moyens de les renforcer de manière à servir les intérêts des deux pays et des deux peuples frères, comme elles ont discuté des derniers développements régionaux et internationaux d’intérêt commun et des efforts déployés à cet égard”.

Conférence internationale
En plus de cela, elles “ont également examiné les efforts des deux pays tendant à soutenir l’action arabe commune et à renforcer, de la sorte, la stabilité et la prospérité des pays et des peuples de la région arabe”. Mais l’on comprend, à partir des échanges que nous avons eu avec différentes sources proches du dossier consultées par nos soins, qu’il aurait essentiellement été question de la Syrie. D’après ces sources, M. ben Farhane, qui aurait été la partie à l’initiative de l’appel, aurait exposé à M. Bourita les tenants de la nouvelle position de l’Arabie saoudite, qui est totalement aux antipodes de celle qui était la sienne, du moins publiquement, il y a encore quelques mois.

Il aurait notamment indiqué que celle-ci découlerait d’engagements concrets pris par M. el-Assad au sujet de son peuple, et ce surtout en ce qui concerne la possibilité pour les réfugiés de reprendre le chemin de leur pays sans être inquiétés. Et de son côté, M. Bourita se serait contenté de prendre note des propos de son vis-à-vis et aurait promis de les transmettre au roi Mohammed VI. À ce propos, il n’aurait nullement dit que le Maroc exigerait que M. el-Assad reconnaisse sa souveraineté sur son Sahara, et encore moins qu’il y ouvre un consulat; chose que nous ont confirmé aussi bien des sources marocaines que saoudiennes. Et celles-ci ont, en outre, également démenti les allégations rapportées le 12 avril 2023 par le quotidien américain “The Wall Street Journal”, comme quoi le Royaume aurait demandé que la Syrie cesse de soutenir le mouvement séparatiste du Front Polisario.


“Ce que nous avons demandé depuis le début, c’est que les droits du peuple syrien soient respectés,” a notamment fulminé une source marocaine. “Sous-entendre que nous serions en train de marchander sur son dos, c’est mettre en doute la sincérité de l’engagement qui est le nôtre. Et c’est abject”. Et notre source de rappeler que le Maroc avait fait partie des premiers pays à participer, dès février 2012, à la Conférence internationale des amis de la Syrie et qu’il en avait même organisé dix mois plus tard à Marrakech la quatrième et dernière édition, en présence des représentants de 114 pays.

Tournure des événements
Toutefois, une deuxième source marocaine nous a confié qu’aucune décision définitive n’avait été prise et que Rabat pourrait, in fine, apporter son appui à l’initiative saoudienne. Mais sans nous en dire plus sur les conditions entrant en jeu. Ce que pensent toutefois certains observateurs, c’est que le Maroc aurait davantage en tête la réaction des États-Unis qui, on le sait, ne semblent pas du tout satisfaits de la tournure des événements au Moyen-Orient, avec notamment la normalisation entre l’Arabie saoudite et l’Iran, d’autant plus que c’est à Pékin qu’elle avait, le 10 mars 2023, été actée. Concrètement, l’oncle Sam avait adopté, en décembre 2019, la loi César, du nom d’un photographe syrien qui avait permis de documenter les crimes de guerre du régime de M. el-Assad, en vertu de laquelle peuvent être sanctionnées toutes les parties s’engageant dans des activités de reconstruction en Syrie.

Rhétorique de colère
Cela peut notamment aller jusqu’à par exemple cesser l’approvisionnement en armes. “Je ne crois pas que l’administration Biden prendra des mesures concrètes pour punir les alliés et partenaires américains dans le monde arabe pour avoir rétabli les relations diplomatiques avec Damas,” estime toutefois Giorgio Cafiero, président de Gulf State Analytics, un think tank basé à Washington. Selon lui, il y aura certainement “une rhétorique de colère”, sans toutefois que cela aille à des sanctions, étant donné que pour M. Biden et son staff la Syrie constituerait “une priorité relativement faible”. Pour un autre de nos interlocuteurs, qui, lui, a préféré s’exprimer sous le sceau de l’anonymat, le Maroc voudra toutefois attendre pour voir avant de décider.

Et il devrait également tenir compte, poursuit notre source, de son alliance militaire avec Israël, qu’avait sanctionné l’accord signé, au cours de sa visite en novembre 2021 à Rabat, le ministre de la Défense israélien, Benny Gantz. Mais cela ne serait toutefois pas de nature à empêcher un rétablissement des relations maroco- syriennes, dans la mesure où un autre pays faisant lui aussi partie des pays des accords d’Abraham, en l’occurrence les Émirats, avait dès décembre 2018 rouvert son ambassade à Damas, soit des années avant le pas entrepris par l’Arabie saoudite, et M. el-Assad vient même de s’y déplacer le 19 mars 2023 pour une visite d’État. Ainsi, comme le souligne le chercheur saoudien Aziz Alghashian dans l’interview qu’il nous accorde, le fait pour Israël de s’opposer à une continuation de M. el-Assad au pouvoir de par qu’il permet à l’Iran d’encercler l’État hébreu par procuration ne viserait qu’à mobiliser l’opinion publique israélienne. “Dans les faits, la frontière israélo-syrienne était, jusqu’à l’avènement du Printemps arabe, une des plus sûres du Moyen-Orient,” souligne-t-il (lire ailleurs). Reste, enfin, l’Algérie.

Pour cette dernière, que la Syrie réadhère à la Ligue arabe est présenté comme une victoire diplomatique, et il est vrai que la voisine de l’Est a été, au cours des dernières années, le pays le plus engagé, dans ce sens; le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, voulait même en faire le grand moment du sommet arabe d’Alger des 1er et 2 novembre 2022. Après l’Arabie saoudite, c’est, en contrepartie, pour l’Algérie que M. al-Miqdad a pris son envol -il a également rallié, trois jours plus tard, la Tunisie-, dans ce que M. Cafiero a qualifié de “tournée importante dans le processus de la Syrie pour briser la glace avec les autres États arabes”. Partant, il serait normal que le Maroc redoute que voie le jour au sein de la Ligue arabe un axe algéro-syrien d’autant plus hostile à ses intérêts, et principalement son intégrité territoriale, qu’il serait soutenu, derrière, par l’Iran.

Source de blocage
Mais les choses sont-elles vraiment aussi simples que cela? D’un côté, certains de nos interlocuteurs croient qu’une fois réintégrée, la Syrie chercherait plutôt à faire profil bas au lieu de s’attirer les foudres d’un autre pays arabe et qu’elle n’aurait donc aucunement dans l’intérêt de s’attaquer, en l’espèce, au Maroc; en fait, et alors même que Rabat prenait ouvertement fait et cause pour l’opposition syrienne, le régime de M. el-Assad n’avait qu’une seule fois, et cela de façon très brève, agité la carte du Sahara marocain lors de l’échange houleux qu’avaient eu en août 2012 à la tribune de l’Organisation des Nations unies (ONU) Saâd Eddine El Othmani, à l’époque ministre des Affaires étrangères, et le représentant permanent de la Syrie, Bachar Jaâfari.

D’un autre côté, la dynamique en cours reste essentiellement saoudienne et, on l’a vu, l’Algérie n’a même pas eu voix au chapitre à Djeddah, bien que c’est à elle que revient encore la présidence de la Ligue arabe. Ce qui aurait d’ailleurs eu le don de l’irriter: des sources citées le 13 avril 2023 par le journal électronique “Tout sur l’Algérie” (TSA), considéré comme proche du secrétaire général du ministère des Affaires étrangères algérien, Amar Belani, ont laissé entendre que le pays “ne comprend pas la posture saoudienne”. Certains vont même jusqu’à croire que si l’Arabie saoudite a fait des pieds et des mains pour qu’en dépit de la volonté de l’Algérie M. el-Assad ne soit pas invité au sommet d’Alger, c’était dans l’objectif intentionnel de s’attirer, par la suite, la couverture à elle et que tout succès enregistré porte son estampille. Mais par rapport à la non-invitation de l’Algérie à Djeddah, nos sources ont souligné deux points: si elle avait été de la partie, il aurait également fallu faire montre des mêmes égards envers le Maroc, et au vu de l’opposition qui est la leur cela aurait pu constituer une source de blocage, ou aurait-ce en tout cas été une des craintes de la diplomatie saoudienne; et de toute façon, sa position est, si l’on pourrait dire, d’ores et déjà “acquise”, tandis que le Maroc se doit encore d’être convaincu -d’où que M. Bourita aurait été contacté et non le ministre des Affaires étrangères algérien, Ahmed Attaf. Au final, aucun des deux pays maghrébins ne devrait sans doute y gagner ou perdre, en dépit des discours qui seront portés par les uns et les autres pour ici se féliciter, là fustiger. Mais si, comme l’Arabie saoudite le promet, le peuple syrien peut vraiment en sortir vainqueur, tant mieux alors pour lui...

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