Le Maroc et le Sahel : Une relation d’exception


S.M. le Roi recevant Ag Acherif, le SG du MNLA. Marrakech, le 31 janvier 2014.


Alors qu’il a longtemps lui-même été un pays du Sahel, le Royaume renoue de plus en plus désormais avec la région. Du fait des liens séculaires qu’il entretient avec les pays qui s’y trouvent, il y est, de toute façon, appelé, d’autant plus dans le contexte actuel d’une instabilité qui ne manque souvent pas de l’atteindre directement.

De tout son règne, le roi Mohammed VI n’aura qu’une seule fois lui-même assisté à la cérémonie d’investiture d’un autre chef d’État: c’était en septembre 2013 à Bamako, et Ibrahim Boubacar Keïta s’apprêtait, quelque cinq semaines après son élection, à prendre la présidence du Mali. En effet, le Souverain en avait profité pour marquer personnellement “le partenariat que le Royaume entend[ ait] offrir en faveur de la reconstruction matérielle et immatérielle du” pays après la guerre qui s’est déclenchée dans sa partie septentrionale en janvier 2012, et à un moment où Rabat venait de relancer pleinement sa politique africaine, cela tombait à point nommé. Mais le Mali, ce n’est pas seulement l’Afrique, c’est plus spécifiquement une région en particulier, à savoir le Sahel, où jusqu’à l’expédition de 1893 du colonel français Louis Archinard s’étendait l’Empire chérifien: ainsi, les archives royales racontent encore comment cette année-là les notables de Tombouctou firent dépêcher auprès de la cour du sultan Moulay Hassan une délégation pour que celui-ci fasse proclamer le jihad face au nouveau conquérant.

Réalité politique
Par la suite, le chef touareg malien, Mohammed Ali Ag Attaher el-Ansari, fera tout pour que le Maroc récupère, à son indépendance en mars 1956, l’Azawad, et, dès mai 1931, avait d’ailleurs prêté allégeance à Paris, en marge de l’exposition coloniale, au sultan Mohammed ben Youssef, futur roi Mohammed V. En dehors de ces considérations historiques, il y a aussi, enfin, celles civilisationnelles: jusqu’au bord de la mer Rouge, sur le versant Est du continent, les missionnaires marocains ont contribué à propager le rite malékite, le dogme ash’arite et le soufisme sunnite, qui sont au coeur même du référentiel religieux national. Cela fait qu’à titre d’exemple, et ce comme le soulignait Mohammed VI à Bamako, “la tradition et la pratique de l’islam au Maroc et au Mali ne font qu’un”. Naturellement, cela n’est pas sans conséquence sur la réalité politique du moment, puisque cela contribue au prestige du Maroc dans tout le corridor saharo-sahélien et fait que même si, comme le soulignait de façon sournoise le président algérien Abdelmadjid Tebboune en octobre 2020, il n’y est plus géographiquement présent, il a toujours un rôle à y jouer.

Voie de dialogue
En pleine crise dans le Nord-Mali, c’est vers lui que c’était ainsi tournés les indépendantistes touaregs, menées par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), pour trouver une voie de dialogue avec le pouvoir central malien; en janvier 2014, Mohammed VI recevra lui-même au palais royal de Marrakech, et ce en présence du ministre des Affaires étrangères, Salaheddine Mezouar, et du directeur général d’études et de documentation (DGED), Mohamed Yassine Mansouri, le secrétaire général de ladite organisation Bilal Ag Acherif, et son porte-parole, Mossa Ag Attaher. Cela contribuera de façon décisive à la signature, en 2015 à Alger, de l’accord pour la paix et la réconciliation au Mali (la voisine de l’Est cherche toutefois instamment depuis lors à minimiser l’importance du concours marocain).


Plus récemment, le Maroc avait, en août 2020, été le premier pays à entrer en contact, suite au renversement de M. Keïta, avec le Comité national pour le salut du peuple (CNSP) mené par le colonel putschiste Assimi Goïta, et la relation de confiance que les deux parties ont, au fur et à mesure, nouée a notamment influé pour qu’en janvier 2023 les autorités maliennes acceptent de relâcher les 46 soldats ivoiriens qu’elles avaient arrêtés six mois plus tôt et qu’elles accusaient de mercenariat. Bien évidemment, l’objectif de l’ouverture sur le Sahel n’est pas dénué d’intérêt: il est d’abord diplomatique, car il s’agit là de pays dont les liens séculaires avec le Maroc sont établis et avec qui il est plus susceptible de s’allier et, surtout, de trouver un soutien envers son intégrité territoriale, ou au moins une neutralité positive de leur part (étant donné que l’Algérie exerce elle aussi, par ailleurs, sa pression); et il est ensuite aussi question de pouvoir lutter de façon plus efficace contre le terrorisme.


Des éléments armés du Sahel avec leurs otages.


Connexions directes
Car face à un phénomène transfrontalier dans son essence, il est impératif de suivre la menace jusque-là où elle se trouve, et le fait est que le Sahel en est même, depuis la fin des années 1990, un centre mondial névralgique: c’est là qu’avaient pris pied, vers la fin de la guerre civile algérienne (décembre 1991-février 2002), les jihadistes qui avaient fui l’armée dans le Nord de l’Algérie pour d’abord fonder le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), puis Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) -en janvier 2007-, jusqu’à aboutir, à partir de sa proclamation en juin 2014, à Daech, ou encore le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans en mars 2017.

Dans une allocution qu’il avait donnée, en septembre 2014 à New York, au comité onusien de lutte contre le terrorisme (CTC), M. Mansouri avait, à cet égard, indiqué que “les attentats perpétrés le 16 mai 2003 à Casablanca (...) ont (...) constitué un signal d’alerte sur la connexion des extrémistes locaux et l’internationale terroriste” et qu’à l’époque au moins trois cellules démantelées avaient des connexions directes avec des organisations actives au Sahel, notamment AQMI, à savoir Fath al-Andalous, al-Mourabitoune al-Joudoud et Amgala; la deuxième citée étant “même composée notamment d’éléments acquis au Polisario”: soit dit en passant, la porosité de plus en plus évidente entre le séparatisme de ce dernier et le jihadisme, illustrée de façon éloquente par le destin de l’ancien chef de Daech dans le Grand Sahara, Adnane Abou Walid al-Sahraoui -qui avait initialement mis la main dans le cambouis dans les rangs polisariens-, a également fait que les services de sécurité nationaux n’avaient d’autre choix que de s’ancrer davantage dans la bande sahélienne.

À l’avenir, ce sont peut-être les Forces armées royales (FAR) que l’on peut imaginer intervenir de façon directe, dans le cadre éventuel de la future Force africaine en attente (FAA), dans des opérations de maintien de la paix; on le sait, elles entretiennent les relations les meilleures avec leurs homologues du Sahel étant donné que les dirigeants de la plupart de armées de la région ont fourbi leurs armes au sein de l’Académie royale militaire (ARM) de Meknès. En février 2021, le président français Emmanuel Macron avait d’ailleurs annoncé, lors d’un sommet de l’organisation du G5 Sahel à Ndjamena, le “réengagement” militaire du Maroc en prélude à la fin de l’opération Barkhane, et si cela ne s’est par la suite pas concrétisé, rien n’empêche que cela soit le cas dans le futur. Avec les troubles de plus en plus importants que connaît désormais la partie de l’Azawad contrôlée par l’Algérie, l’instabilité risque, de toute façon, bien de se pérenniser et de devoir peut-être mobiliser les pays de l’ensemble du continent. Le Maroc, lui, devra aussi agir au nom de l’histoire.

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