Le Maroc retient son souffle

18 MILLIONS D’ÉLECTEURS APPELÉS AUX URNES

Comme chaque cinq ans, les Marocains auront ce 8 septembre à se prononcer sur leurs représentants élus pour la prochaine demi-décennie. Mais alors que le Royaume compte bien capitaliser sur son nouveau statut de puissance régionale, le scrutin de cette année s’avère comme un des plus décisifs de son histoire moderne, et à l’heure de faire le choix, il ne faudra surtout pas se tromper.

Avec près de 18 millions d’électeurs appelés à déposer leurs votes dans les urnes, le triple scrutin législatif-communal- régional de ce mercredi 8 septembre 2021 est d’ores et déjà celui d’un record. Mais c’est un autre record, celui-là bien préoccupant, que d’aucuns redoutent qu’il soit battu le jour J: celui des abstentions. “La pandémie de Covid-19 n’aide pas, les gens ne donnent pas l’impression d’être pressés de voter, et pour notre part notre campagne est, du fait des mesures liées à l’état d’urgence sanitaire, principalement digitale et quasiment nulle sur le terrain,” reconnaît un responsable d’un des trente-et-un partis nationaux dont les listes ont été avalisées le 27 août 2021 par le ministère de l’Intérieur pour prendre part à l’élection.

Et il est vrai qu’à un moment où le Maroc commence à peine à sortir de la troisième vague de la Covid-19, avec un nombre de cas qui reste tout de même dans la moyenne des 6.000 par jour, beaucoup de Marocains ont sans doute autre chose en tête que la composition des instances censées les représenter, des milliers d’entre eux ayant notamment eu à éprouver, au cours des dix-huit derniers mois, des pertes humaines irrémédiables. Ce que notre responsable ne dit pas ceci dit, c’est que si les législatives de cette année 2021 se voyaient en effet faire l’objet de la désaffection de la population, elles ne feraient pas en cela exception: rappelons que depuis 2007, toutes celles qui se sont déroulées n’ont jamais pu dépasser le taux de participation fatidique de 50%, y compris en 2011 dans le contexte extrêmement politisé ayant fait suite aux manifestations menées par le Mouvement du 20-Février.

En 2016 par exemple, on avait vu un tassement, le nombre de participants ayant connu un recul de 3 points par rapport à cinq ans auparavant pour n’enregistrer qu’un chiffre bien médiocre de 42,29%, sachant que n’étaient là pris en compte que les quelque 15 millions de citoyens ayant bien voulu s’inscrire: au final, le Parti de la justice et du développement (PJD) était arrivé à rempiler à la tête de l’Exécutif avec à peine 1,6 million de voix, dans un pays où le nombre d’habitants était presque vingt-et-une fois supérieur -33,8 millions.

Les explications fusent, bien entendu: certains y voient la manifestation d’un phénomène somme toute universel, de nombreux pays se trouvant effectivement eux aussi dans la même situation; d’autres pointent plutôt du doigt un atavisme marocain, en mettant en exergue le discrédit ayant frappé au cours des vingt dernières années les partis -avec notamment, en point d’orgue, la décision de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) de prendre part au gouvernement Driss Jettou, celui-là même qui devrait normalement revenir à son premier secrétaire d’alors, Abderrahmane Youssoufi, suite à la première place de la formation de la rose aux législatives du 27 septembre 2002.


Certains candidats ont été victimes d’attaques.

Slogans cezux
Ce qui est en tout cas sûr c’est que les quasi dix dernières années de gouvernance PJD, en cours depuis l’investiture du gouvernement Abdelilah Benkirane début janvier 2012, n’ont pas vraiment contribué à réconcilier le Marocain avec la chose publique: la réputation de champion de la lutte contre le “fassad”, mot arabe intraduisible renvoyant à la fois à la corruption matérielle et celle des moeurs, du parti islamiste ne fait, pour ainsi dire, plus vraiment illusion, et encore moins le fait qu’il y aurait un complot de la part des agents de l’administration, ou ceux que M. Benkirane taxait subrepticement en son temps de “crocodiles” et de “démons”, pour exercer leur mainmise sur le jeu politique à son détriment -le fameux “tahakkom” de la littérature islamiste.

Car en vérité, il n’y a jamais eu, tout ce temps durant, quelque chose à se mettre sous la dent, en dehors de slogans mis à contribution ici pour dénoncer la francisation d’une partie de l’enseignement -avec, notamment dans les devants, des PJDistes scolarisant leurs enfants dans la Mission française, ce qui, au niveau de l’hypocrisie, n’est pas loin d’être un comble-, là pour s’élever contre le rétablissement des relations avec Israël ou la dépénalisation de la culture du cannabis. Quand il s’est agi d’impacter concrètement la marche du pays, rien, toutefois, à signaler: qu’en aurait-il par exemple été du Maroc si le roi Mohammed VI n’avait pas personnellement pris les choses en main pour faire décréter, en mars 2020 au début de la pandémie, l’état d’urgence sanitaire ou intervenir auprès des dirigeants des pays tiers pour obtenir d’eux des vaccins? Le Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, n’avait-il vraiment pas le pouvoir de le faire?

Pourquoi, dans ce cas alors, ne pas au moins proposer une feuille de route, comme par exemple son conseiller en charge de la politique économique et de l’investissement, Ahmed Khalid Benomar, n’avait, lui, pas hésité à le faire -la feuille de route en question avait fuité début mai 2021 dans les médias, et c’est ainsi que sa teneur avait été révélée? En réalité, M. El Othmani n’a, comme il le confessait lui-même dans une interview diffusée début mai 2020 sur la chaîne Al-Aoula, jamais eu de “vision” à ce propos, et l’on pourrait certainement en dire autant de l’ensemble de la politique menée depuis début avril 2017 par son gouvernement mais aussi celui de M. Benkirane: il s’est presque agi, en somme, de gérer les affaires courantes, sans plus.

Les grands chantiers sont tous à mettre au seul crédit du roi Mohammed VI, de ceux relatifs donc à la Covid- 19 en passant bien évidemment par le nouveau modèle de développement (NMD), soumis le 25 mai 2021 par la commission présidée par l’ambassadeur du Maroc en France, Chakib Benmoussa, à la discrétion du Souverain et que le prochain gouvernement aura justement pour tâche d’implémenter.

Un rapprochement contre-nature
De là l’on peut comprendre que d’aucuns se posent la question: si, in fine, les ministres ne sont là que pour faire le nombre, à quoi sert-il tout bonnement de voter si ce n’est pour garnir les comptes en banque des heureux gagnants de la loterie de la “prétendue” responsabilité ministérielle? Discours, certes, populiste, mais qui, malheureusement, fait dans de nombreux cercles de la population florès. Il est surtout injuste: y compris au PJD, la classe partisane marocaine regorge d’âmes pleines de bonnes volontés. Plusieurs partis ont également fait un effort programmatique non-négligeable: on peut notamment citer le Rassemblement national des indépendants (RNI), dont les quatre ministres (Mohamed Benchaâboun à l’Économie, Aziz Akhannouch à l’Agriculture, Moulay Hafid Elalamy à l’Industrie et Nadia Fattah Alaoui au Tourisme) ont été, avec leurs acolytes technocrates, les rares satisfactions du gouvernement sortant et qui a donc à coeur de ne pas se voir entaché par le piètre bilan de ce dernier; et le Parti de l’Istiqlal (PI), qui semble revigoré depuis l’élection début octobre 2017 de Nizar Baraka au poste de secrétaire général.

Avec aussi le Parti authenticité et modernité (PAM), dont on ne sait cependant si son rapprochement contre-nature avec le PJD pourrait lui coûter c’est, pour rappel, contre l’islamisme et pour prôner le modernisme que le PAM avait vu le jour en août 2008-, tous les partis ont de véritables motifs d’espérer: on peut, à cet égard, renvoyer aux élections professionnelles du 6 et 7 août 2021, qui avaient vu le PJD arriver, avec à peine 2,2% des sièges, derrière le RNI (28,61), le PAM (16,28%), le PI (16,14%), le Mouvement populaire (MP, 7,17%), l’USFP (6,55%), l’Union constitutionnelle (UC, 4,04%) et le Parti du progrès et du socialisme (PPS, 3,68%).

Lesquelles élections professionnelles viennent elles-mêmes s’ajouter à celles de juin 2021 pour les représentants des délégués, où l’Union nationale du travail au Maroc (UNTM), le bras syndical du PJD, avait perdu 71 des 98 postes qu’il comptait auparavant, et surtout à la réforme qu’a connue la loi organique relative à la Chambre des représentants. Cette réforme, qui au moment de son adoption début mars 2021 par le parlement s’était vu opposer une levée de boucliers de la part du PJD, et pour cause, a notamment conduit au changement du mode de calcul du quotient électoral, de sorte que, dans les faits, tous les partis de la place puissent jouer franc-jeu, au lieu de continuer de favoriser les grands d’entre eux seulement au nom de la soi-disant homogénéité du paysage politique national.

Ce qui fait que les législatives à venir seront sans doute les plus disputées depuis au moins celles du 7 septembre 2007, où cinq partis avaient tous pu prétendre à diriger le gouvernement qui en avait été issu, et le PJD, pour en revenir à lui, ne pourra plus désormais compter sur la quarantaine de sièges dont il privait injustement les autres partis.

Le choix du peuple
Sentant sans doute le vent tourner, M. El Othmani, qui rappelons-le continue par ailleurs d’occuper le poste de secrétaire général du parti de la lampe, ne manque d’ailleurs plus l’occasion d’avertir de possibles actes de corruption de ses adversaires (propos notamment tenu le 26 août 2021 sur la chaîne 2M), ce qui n’est, du reste, pas sans malheureusement discréditer une campagne pour laquelle pourtant le ministère de l’Intérieur met les petits plats dans les grands afin qu’elle se déroule dans la transparence la plus totale. Mais fort de la discipline de ses bases, le PJD n’en garde pas moins de beaux restes, et peut toujours aspirer à un troisième mandat à la direction du gouvernement.

Le Maroc en sortirait-il indemne? Faudrait-il alors penser à, comme le défendait fin septembre 2020 l’éditorialiste d’un hebdomadaire de la ville de Casablanca, à une “alternance consensuelle”, où le PJD se mettrait de lui-même out de “la constitution du prochain gouvernement” au risque de continuer à prendre “en otage l’évolution politique au Maroc”? Ce qu’il y a en tout cas lieu de dire, c’est que l’équipe gouvernementale qui devra voir le jour se devra nécessairement d’être différente, c’est-à-dire, en un mot, plus entreprenante et susceptible de relever les nombreux défis que connaît actuellement le pays.

Le Maroc en est, ainsi, à une période charnière de son histoire moderne, n’étant plus, comme le résument de nombreux responsables nationaux, “le Maroc d’hier”, et pouvant légitimement prétendre au statut de principale puissance de sa région. “Les élections, loin d’être une fin en soi, constituent un levier pour la mise en place d’institutions crédibles dont la vocation est de servir l’intérêt général, de plaider les causes nationales,” avait dans ce sens souligné, dans son dernier discours de la révolution du Roi et du peuple du 20 août 2021, le roi Mohammed VI.

L’échec n’est, en d’autres termes, pas une option, et si quelqu’un se devra à la fin de payer les pots cassés, ce sera, à n’en point douter encore, le citoyen marocain. À celui-ci de faire donc le bon choix, un avenir plus rose étant toujours, en dépit des déceptions passées, une possibilité...