Le Maroc, une puissance militaire régionale en devenir

Les forces armées poursuivent leur modernisation

Dans un contexte marqué par des menaces de guerre répétées de la part de l’Algérie, le Maroc met en oeuvre un plan décennal qui vise à faire de son armée une force qui compte à l’échelle de l’Afrique. Décryptage d’une stratégie ambitieuse à plus d’un titre.

Plus une semaine ne passe sans que des médias d’ici et d’ailleurs ne se fassent l’écho de nouveaux achats d’armements plus ou moins confirmés par le Maroc. Ici, c’est pour rapporter la teneur d’un rapport déclassifié du département de la Défense des États-Unis au sujet d’une potentielle acquisition de la dernière génération de MIM-104 Patriot, le célèbre système de missiles surface-air du fabricant américain Raytheon.

Là, c’est le journal électronique israélien Globes qui assure, dans un article publié le 18 novembre 2021, que le Royaume se serait doté du Skylock Dome, produit, justement, en Israël par Rafael Advanced Defense Systems et qui permet de protéger les points qu’un pays considère comme névralgiques de toute attaque de drone. Et s’il ne faut certainement pas compter sur les Forces armées royales (FAR) pour démêler l’écheveau, elles qui ne voleraient sans doute pas le qualificatif de “grande muette” dont héritent souvent les armées dans le monde, il est, toutefois, plutôt sûr que le Maroc fait tout pour se tenir prêt à un conflit armé dont l’Algérie agite désormais ouvertement la menace.

Provocations médiatiques
Suite à la mort, le 2 novembre 2021, de trois camionneurs algériens qui s’étaient trouvés, on ne sait comment, en plein dans la zone tampon séparant les positions des FAR dans la région du Sahara de celles des milices du mouvement séparatiste du Front Polisario dans le territoire algérien, la présidence de la voisine de l’Est s’était, ainsi, fendue le lendemain d’un communiqué déclarant que ce qu’elle avait appelé un “assassinat”, sans jamais encore avoir pu le prouver, “ne restera pas impuni”.

Ce qui était venu s’ajouter à une série de provocations médiatiques, avec notamment les sorties belliqueuses régulières du président algérien, Abdelmadjid Tebboune, et des représentants de l’état-major de l’armée de son pays, et même des provocations concrètes, telles l’annexion, le 18 mars 2021, de la palmeraie d’El Arja, qui relève pourtant de la province de Figuig, dans la région de l’Oriental, et bien sûr le blocage, vingt-trois jours durant par Polisario interposé, de la circulation des biens et des personnes dans la zone de Guergarate, à la frontière maroco-mauritanienne, jusqu’à l’intervention du 13 novembre 2021 des FAR.

Il faut donc bien que le Maroc soit paré, quoique, comme réagissait, suite à l’incident des trois camionneurs, “une source marocaine informée” auprès de l’Agence France presse (AFP), il “ne sera jamais entraîné dans une spirale de violence et de déstabilisation régionale”. “Si l’Algérie veut la guerre, le Maroc n’en veut pas,” avait ajouté cette source. Dans ce sens, il faut s’attendre à voir se multiplier les annonces relatives à de nouveaux achats d’armements au cours des prochains mois.

À cet égard, le projet de loi des finances (PLF), actuellement en discussion au parlement, prévoit que 10,8 milliards de dirhams (MMDH) soient dédiés à l’acquisition et à la réparation des matériels des FAR, en sus de 115,5 MMDH qui peuvent être mobilisés au même titre en anticipation des crédits accordés pour l’année 2023. Ce qui porte le total du budget alloué à 126,3 MMDH et, rapporté au produit intérieur brut (PIB), constitue un véritable record depuis que le cessez-le-feu à été décrété au Sahara le 6 septembre 1991.

Industrie d’armement
En outre, l’ordre du jour qu’avait adressé le 14 mai 2021 le roi Mohammed VI aux officiers, sous-officiers et militaires de rang avait révélé l’existence d’un “plan global et intégré qui concerne la prochaine décennie (...) qui permettra de finaliser ce qui a été réalisé au cours des deux dernières décennies”, c’est-àdire à partir de son intronisation en juillet 1999. Si le Souverain n’en avait pas dit plus, on a plus récemment su, par le biais d’une note publiée le 21 octobre 2021 sur son site par le département de Commerce américain, que ledit plan aurait été conçu dès 2017 -à ne pas confondre avec le plan quinquennal d’investissement, qui était entré en vigueur à la même date et doit prendre fin en 2022- et qu’il permettra de moderniser, à l’horizon 2030, aussi bien les équipements de l’armée de terre et de l’air que de la Marine royale -qui, pour sa part, se doterait de deux frégates, à savoir très probablement les frégates européennes multi-missions (FREMM) du constructeur italien Fincantieri dont avaient parlé les médias en juillet 2021.

Quelque 20 milliards de dollars devraient, ainsi, être décaissés, à raison de deux milliards par an en moyenne, ce qui, dans le monde arabe, placerait le Maroc devant même l’Arabie saoudite, qui n’est pourtant pas vraiment connue pour être regardante en la matière. Aussi, c’est dans le même cadre que, à en croire le département du Commerce américain, le roi Mohammed VI avait donné, au cours d’un conseil des ministres qu’il avait présidé le 28 juin 2021 au palais royal de la ville de Fès, son approbation pour le projet de décret relatif à l’application de la loi relative aux matériels et équipements de défense et de sécurité, aux armes et aux munitions, et de celle ayant trait à la cybersécurité; permettant, à terme, au Maroc de se doter de sa propre industrie d’armement.

Mais le plan de modernisation des forces armées viserait également, toujours selon le département du Commerce américain, à atteindre une plus grande interopérabilité avec l’armée des États-Unis et l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), dont le Maroc est un allié majeur non-membre depuis début juin 2004. Il y a lieu, dans ce sens, de rappeler la signature, au cours de la visite effectuée le 2 octobre 2020 au Maroc par le secrétaire à la Défense américain, Mark Esper, de la feuille de route pour la coopération en matière de défense 2020-2030; feuille de route qui, en dépit du changement d’administration intervenu le 20 janvier 2021 aux États-Unis, avec l’investiture du président Joe Biden, reste plus que jamais d’actualité, dans la mesure où la Maison-Blanche vient par exemple de rejeter un amendement par le biais duquel le président du comité des forces armées du Sénat américain et sénateur démocrate de l’État de Rhode Island, Jack Reed, avait voulu conditionner l’aide militaire US au Maroc au règlement définitif de la question du Sahara.

Le 5 novembre 2021, la 7ème armée américaine, chargée des opérations militaires américaines en Europe et en Afrique, avait en outre annoncé l’organisation prochaine de la dix-huitième édition de l’exercice annuel Africa Lion, et cela non sans que beaucoup y voient, soit dit en passant, une relation directe avec les menaces de guerre proférées deux jours plus tôt par la présidence algérienne à l’encontre du Maroc -comme quoi, en cas de conflit, les États-Unis se tiendraient aux côtés du Royaume.

Défenses anti-aériennes
On ne peut, de fait, négliger la dimension maroco-américaine de toute stratégie de défense menée actuellement par le Maroc, même si les objectifs restent bien sûr fondamentalement nationaux, à savoir la protection du territoire national. Les États-Unis restent d’ailleurs les premiers fournisseurs en armement du Maroc, qui lui-même constitue le premier client africain de l’industrie de l’armement américaine: la note du département du Commerce américain avait estimé le volume des ventes effectuées au cours de la seule année 2020 à 8,5 milliards de dollars.

Outre les MIM-104 Patriot, dont il a déjà passé commande des anciennes versions et qui font partie, juste devant les S-400 Triumph russes, des meilleures défenses anti-aériennes dans le monde, le Maroc a ainsi fait l’achat, au cours des dernières années, de chars Abrams, que l’armée américaine avait notamment utilisés dans les deux guerres du Golfe et qui donnent un avantage stratégique dans la guerre dans le désert -certains spécialistes vont jusqu’à les qualifier de “cauchemar du Polisario”-, d’hélicoptères AH-64 Apache ou encore d’avions de chasse F-16, dont le total détenu par les Forces royal air (FRA) devrait dans le futur atteindre une bonne cinquantaine et auxquels le Maroc avait notamment eu recours lors de sa participation en 2015, aux côtés de l’armée saoudienne, à l’opération Tempête décisive au Yémen -un des six F-16 alors mobilisés avait été abattu par les rebelles houthis, tuant son pilote, âgé de 26 ans.

Sans compter que dans le contexte du rétablissement, le 22 décembre 2020, des relations entre le Maroc et Israël, qu’ils avaient eux-même chapeauté, les États-Unis avaient validé la vente à la Marine royale de quatre MQ-9B SkyGuardian, qui sont des drones dernier cri utilisés en pleine mer qui peuvent carrément atteindre des cibles situées sous la surface de l’eau, tels des sous-marins. Leur prix est, soit dit en passant, prohibitif: quelque 250 millions de dollars l’unité. L’Espagne, avec qui le Maroc a maille à partir au sujet des présides qu’elle continue d’occuper (Sebta et Mélilia notamment) et de la délimitation des eaux territoriales au niveau de l’archipel des Canaries, au large de la province de Tarfaya, s’est d’ailleurs, on le sait, plainte auprès de l’administration américaine qu’elle les ait octroyés au Royaume.

Pour sa part, l’Algérie semble, elle, davantage redouter que le Maroc dispose désormais de drones Harfang, qui sont de fabrication franco- israélienne et auxquels elle faisait vraisemblablement référence lorsqu’elle parlait d’une utilisation présumée d’un “armement sophistiqué” à l’encontre de ses trois camionneurs: s’il est plus probable que les concernés soient plutôt morts après avoir sauté sur une mine, il est toutefois plus ou moins établi que c’est au moyen d’un Harfang que les FAR avaient abattu, le 8 avril 2021, le commandant de la gendarmerie du Polisario, Dah El Bendir, après qu’une colonne de véhicules dans laquelle il se trouvait avait tenté de traverser la zone tampon située à l’est du mur de défense marocain.

Plus récemment, différentes sources médiatiques ont fait état de la mort d’une douzaine d’éléments du Polisario, dont un commandant du nom de Taleb Haïdar, et là aussi il fut question de drones. Mais un observateur averti souligne toutefois que ces informations sont à prendre avec des pincettes, car le mouvement séparatiste voudrait, de la sorte, faire circuler l’idée que le Maroc aurait lui aussi rompu l’accord militaire nº1 du 24 décembre 1997 et qu’il y aurait bien une guerre en cours au Sahara. Et s’il y a guerre, cela donnerait un vernis idéal à toute action du Polisario, qui, on le sait désormais, ne fait plus mystère de ses intentions de perpétrer des attaques terroristes à l’encontre du Maroc, et ce en dehors même des provinces du Sud.

“Le ciblage de El Bendir était vraiment exceptionnel et découlait d’une circonstance où l’intéressé voulait se rapprocher des positions marocaines, mais, en général, la retenue a depuis toujours été de mise chez les FAR, comme l’avait d’ailleurs illustré l’opération de Guergarate, où pas une seule victime n’avait été à déplorer alors même qu’il s’agissait de milices armées face auxquelles nos soldats se trouvaient,” analyse notre interlocuteur, qui ajoute: “Dans son dernier rapport [sur la situation concernant le Sahara marocain], le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies a-t-il parlé d’attaques de drones de la part des FAR? Ne faisons donc pas le lit de la propagande algérienne, qui veut coûte-quecoûte créer un casus belli”.

L’intérêt des FAR pour les drones est, toutefois, un secret de polichinelle. Outre les Harfang, elles auraient également réceptionné, au mois de septembre, des Bayraktar TB2, qui ont notamment fait leur preuve dans le conflit de fin 2020 du Haut-Karabagh, où l’armée azerbaïdjanaise les avait utilisés pour reprendre ce territoire historiquement arménien mais dont l’Azerbaïdjan avait hérité suite à la chute de l’Union soviétique, auquel il appartenait. Mais l’Algérie n’est pas en reste: au Maghreb, c’est elle qui, dès la fin des années 1990, s’en était doté la première, en achetant une vingtaine de drone Seeker auprès de l’Afrique du Sud.

Elle devrait également disposer, à partir de l’année 2022, de vingt-quatre Wing Loong II chinois. Au niveau des autres types d’armements, le régime algérien reste plutôt fidèle, toutefois, à la Russie, et cela pour, principalement, des objectifs géopolitiques de soutien dans sa croisade séparatiste contre le Maroc: le pays eurasiatique s’était, à cet égard, abstenu de voter la dernière résolution du Conseil de sécurité relative au Sahara marocain, en plaidant de soi-disant “mesures contre-productives”.

Frénésie algérienne
En 2020, l’Algérie était ainsi la première cliente de l’industrie de l’armement russe dans le monde. Elle est notamment connue pour être friande des avions de chasse du constructeur Sukhoï, dont elle avait passé commande, en décembre 2020, des nouveaux S-57, après avoir été une cliente régulière des S-35 par le passé. À l’avenir, elle voudrait aussi acquérir les défenses anti-aériennes S-400, auxquelles le Maroc s’était également intéressé à un moment avant de leur préférer les MIM-104 Patriot.

Cette frénésie algérienne pour l’armement russe n’est, ceci dit, pas sans lui valoir de se retrouver sous le coup de la loi Caatsa, au titre de laquelle les États-Unis sanctionnent les pays qui procèdent à l’achat d’armement de leurs adversaires tels la Russie. Des discussions ont d’ailleurs, dès octobre 2018, eu lieu au niveau de l’Algérie entre le pouvoir et l’ambassade US. Ce qui ajoute à l’isolement d’un régime qui, au lieu de privilégier les intérêts de sa population et de la région, ne pense qu’à sa survie, quitte pour lui à aller à la guerre: sûr de lui-même et de sa force, le Maroc ne fera rien, on l’imagine, pour lui donner le prétexte qu’il cherche et qui, finalement, n’arrangerait personne...