Le Maroc, première destination des exportations espagnoles de gaz naturel

L’axe Rabat-Madrid ou la leçon d’une belle entente

Près de deux ans et demi après la décision d’Alger d’arrêter son approvisionnement en gaz naturel, le Maroc importe aujourd’hui la totalité de ses besoins de l’Espagne... Sa sécurité énergétique n’est pas pour autant assurée.


Le 31 octobre 2021, l’Algérie a cessé l’approvisionnement du Maroc en gaz naturel via le gazoduc Maghreb-Europe (GME). Huit mois plus tard, le 28 juin 2022, l’Espagne a réactivé le GME dans le sens inverse pour acheminer du gaz vers le Maroc. Un an et demi plus tard, en janvier 2024, le gazoduc a acheminé en un seul mois 868 gigawattheures (GWh) équivalents de gaz naturel des centrales espagnoles vers les deux centrales marocaines de production d’électricité, de Tahadart et d’Ain Beni Mathar. Ce volume représentait, à lui seul, plus de 28% des exportations espagnoles de gaz du mois de janvier 2024. Pour la première fois de l’histoire du voisin ibérique, le Maroc est devenu la première destination des exportations du gaz espagnol, à s’en référer aux données rendues publiques par la Corporation des réserves stratégiques de produits pétroliers (Cores), organisme espagnol public. Le Maroc a dépassé la France, le Portugal ou l’Italie, le trio habituel du classement des pays de réception du gaz espagnol.

Capacité maximale d’exportation
Durant l’année 2023, les exportations espagnoles vers le Maroc ont dépassé au total les 9 800 GWh, faisant du royaume la 2ème destination derrière la France. Bien que la capacité maximale d’exportation du gazoduc Maghreb-Europe soit de 960 GWh par mois, plus de 90% de cette capacité a été utilisée au cours des derniers mois. En août 2023, le plafond a été atteint avec l’expédition de 958 GWh vers le Maroc, selon les données combinées de Cores et Enagás, l’entité publique chargée du tronçon espagnol du GME et gestionnaire du système gazier en Espagne. Depuis le 28 juin 2022, date de la reprise du fonctionnement du Gazoduc Maghreb-Europe (GME) en flux inverse, les exportations espagnoles de gaz vers le Maroc ont augmenté de manière exponentielle. Le volume des exportations a atteint 172 gigawattheures en juillet de la même année, 527 gigawattheures en décembre, puis 536 gigawattheures en janvier 2023 et 680 gigawattheures en février 2023.

Après la décision d’Alger d’arrêter d’approvisionner le Maroc dans le dessein de mettre à genoux son économie, l’Espagne, qui subit un chantage économique depuis mars 2022 pour son soutien à l’initiative de l’autonomie marocaine au Sahara, a déclaré qu’elle peut traiter dans ses ports tout le gaz que le Maroc pourrait acheter sur le marché international avant de l’acheminer via le gazoduc Maghreb- Europe. C’est ainsi que le Royaume a assuré son approvisionnement en concluant des contrats d’achat de Gaz naturel liquéfié (GNL) avec les grands pays exportateurs de gaz et en utilisant les infrastructures gazières des opérateurs espagnols et le Gazoduc Maghreb-Europe pour le faire parvenir jusqu’aux centrales de Tahadart et d’Ain Beni Mathar. La toute première cargaison du GNL provenait des Etats-Unis. Cette première cargaison a été déchargée à l’usine de regazéification de Bilbao pour être ensuite injectée dans le gazoduc Maghreb-Europe (sens inversé), en direction du sud. Le Maroc a aussi importé du Qatar, du Nigéria et de la Russie, entre autres.


Prix très compétitif
Grâce au mécanisme mis en place par Madrid, le Maroc a commencé à acheter du gaz espagnol à un prix très compétitif. Le Royaume est considéré comme un acheteur national (espagnol) sur le territoire espagnol. Ainsi, on lui applique une tarification exceptionnelle. A vrai dire, l’entente politique entre Rabat et Madrid a plaidé pour le renforcement de ce partenariat énergétique stratégique. Les relations diplomatiques entre les deux pays ont repris après le 14 mars 2022, , date de l’envoi de la lettre du chef du gouvernement espagnol Pedro Sanchez au Roi Mohammed VI dans laquelle il reconnaît que l’Espagne reconnaît le plan marocain d’autonomie comme la base la plus sérieuse, crédible et réaliste pour la résolution du différend autour du Sahara. Ce qui a mis fin à une profonde crise diplomatique qui a duré un an pratiquement jour par jour, née de l’entrée secrète en Espagne, le 18 avril 2021, sous une fausse identité, du chef des séparatistes, Brahim Ghali, pour y être soigné du Covid-19.

La 12ème session de la Réunion de Haut-Niveau tenue le 2 février 2023 à Rabat est venue consolider cette entente. La rencontre a été une opportunité de diligenter la mise en oeuvre de la feuille de route tracée en avril 2022. Le Maroc et l’Espagne ont pu alors jeter les bases d’une solide coopération dans tous les domaines et particulièrement, dans la sécurité énergétique et alimentaire. Aujourd’hui, la coopération bilatérale a atteint un palier supérieur tandis que la crise diplomatique et commerciale entre Alger et Madrid n’est pas prête d’en finir. L’annulation in extremis de la visite d’Albares en Algérie le 12 février 2024 en témoigne. Alger conditionne le rétablissement des relations commerciales avec Madrid par un retournement sur le dossier du Sahara marocain. Mais pour Madrid, la marocanité du Sahara est une ligne rouge.

Si le Royaume assure aujourd’hui son approvisionnement en gaz naturel, grâce à son partenariat avec l’Espagne, le risque plane toujours sur sa sécurité énergétique. Car le Maroc peut liquéfier lui-même le gaz importé par voie maritime. En 2011, le gouvernement de l’époque n’a pas jugé utile ou impératif de lancer la construction de terminaux dédiés à la regazéification du gaz naturel liquéfié (GNL). On a alors décidé de reporter ce chantier stratégique à 2028 et tous les ministres de l’Energie qui se sont succédés depuis n’ont jamais réactivé le dossier quand bien même les menaces d’Alger de mettre fin à l’accord Sonatrach-ONEE se précisaient avant 2021 et même après la crise survenue à la suite de la mise à l’arrêt par l’Algérie de l’activité du gazoduc Maghreb- Europe. C’est dire qu’une question stratégique comme celle de la sécurité énergétique doit s’appuyer sur nos propres centrales de GNL.

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