Le Maroc, socle de la politique française au Maghreb

LES ENJEUX DU SECOND MANDAT DE MACRON

Le président français connaît assez le Maroc et son poids régional pour le mettre dans le même sac que des pays voisins en proie à l’instabilité.

Les urnes ont donné, le 24 avril 2022, Emmanuel Macron vainqueur des élections présidentielles françaises. Le président sortant est retenu à l’Elysée pour un nouveau mandat qui, à coup sûr, ne s’inscrira pas, dans sa globalité du moins, dans la continuité, autant sur le plan interne que sur le plan de la politique étrangère, notamment en Afrique du Nord. Les capitales du Maghreb ont bien reçu l’annonce de la victoire d’Emmanuel Macron.

Au Maroc, le Roi Mohammed VI a adressé un message de félicitations à M. Macron à l’occasion de sa réélection. Fin novembre 2017, à l’ouverture de la campagne hivernale des Restos du coeur à Paris, le président de la République française est interpellé par une Marocaine qui lui demande l’asile politique. Emmanuel Macron lui répond sur un ton imperturbable : «Au Maroc, vous n’êtes pas en danger.».

Message de félicitations
Quoi qu’on dise sur le froid qui marque les relations diplomatiques entre l’Hexagone et le Maroc, une chose est sûre: le locataire de l’Élysée connaît trop bien le Royaume pour le mettre dans le même sac que des pays en proie à l’instabilité. Avec M. Macron, même les affaires judiciaires (le dossier Ben Barka en tête), qui mettent généralement à rude épreuve les rapports entre les deux pays, n’ont jusque-là pas connu de rebondissement notoire. Et le nouveau président de la République n’est pas homme à mettre sur la table, du moins publiquement, les sujets qui fâchent.

En dehors bien entendu de la fâcheuse affaire Pegasus durant l’été dernier, quand des médias français ont accusé le Maroc d’espionner plusieurs personnalités françaises, dont le président lui-même. Mais aussi le dossier des mineurs, un sujet de désaccord autour duquel les deux parties avaient des points de vue peu ou prou divergents ou encore celui de la réduction drastique des visas Schengen octroyés au Maroc. Si on en fait abstraction, personne ne peut nier le fait que Paris manifeste de plus en plus son soutien au Royaume dans l’affaire du Sahara, en continuant à considérer «le plan d’autonomie présenté par le Maroc comme une base sérieuse et crédible pour une solution négociée » de ce conflit.

Une approche décomplexée
Mais, aujourd’hui, cela n’est pas suffisant. La donne a changé avec la reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara et les positions très avancées de l’Espagne et de l’Allemagne par rapport à ce dossier. Tout le monde sait que la diplomatie française subit depuis des années le chantage économique et sécuritaire des autorités algériennes. Elle ne devrait pas y prêter autant d’importance désormais d’autant que son isolement et son mode de gouvernance par la répression en font un régime autoritaire infréquentable.

Somme toute, le président Macron est convaincu, dur comme fer, du rôle précieux du Maroc dans la lutte antiterroriste et des relations économiques bilatérales. La France est le deuxième partenaire commercial et le premier investisseur étranger au Maroc. Une raison qui plaide en faveur de la poursuite et du développement de la coopération entre les deux pays. Bref, le Maroc, c’est le partenaire incontournable. Qu’en est-il pour l’Algérie? Paris la traite avec le même égard. A vrai dire, le premier mandat du président Emmanuel Macron a été marqué par des hauts et des bas qui dépassent la moyenne constatée avec ses prédécesseurs.

D’abord, M. Macron a une approche décomplexée par rapport à la colonisation. Il ne veut pas être un otage perpétuel de cette mémoire collective. Cela a été démontré à maintes occasions. Le 5 octobre 2021, sur France Inter, et à l’occasion de la journée spéciale organisée pour les femmes afghanes, il est interviewé par Léa Salamé sur les tensions entre Paris et Alger, entre autres. «Mon souhait, c’est qu’il y ait un apaisement. Mais il y aura immanquablement d’autres tensions. Ce ne sont que des histoires de blessures. Le problème, c’est que beaucoup sont inconciliables les unes avec les autres. Or on est tous ensemble dans le même pays, et donc on doit avoir un projet national qui nous embarque», a-t-il répondu, quatre jours après ses propos au journal Le Monde, très mal accueillis par les locataires du Palais d’El Mouradia.

Des propos qui sont à l’origine du «mal» ressenti par la junte militaire algérienne. Le 30 septembre 2021, devant 18 jeunes, étudiants pour la plupart, dont les grands-parents furent combattants du Front de libération nationale (FLN), militaires français, appelés, harkis ou rapatriés (pieds-noirs et juifs), le président français tire à boulets rouges sur le système politico-militaire algérien, construit sur la rente mémorielle. «L’Histoire officielle en Algérie est totalement réécrite», et «ne s’appuie pas sur des vérités» mais sur «un discours qui repose sur une haine de la France». «Est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française?», «Le système algérien est fatigué, le Hirak l’a fragilisé». Si M. Macron a poussé le bouchon beaucoup plus loin que tous ses prédécesseurs, c’est parce qu’il sait qu’il peut à tout moment crever l’abcès de l’instabilité politique exaspérée qui règne en Algérie depuis 2019 (date de la naissance du mouvement de protestation population Hirak).

Chamboulements géopolitiques
La France est particulièrement le pays européen qui fait office de rempart contre la prise de décisions dures et de sanctions envers l’Algérie par le parlement européen et le conseil de l’Europe. Cette réalité politique, M. Macron l’exploite pour faire plier la junte militaire algérienne à sa vision. Shems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris, a exhorté, en son nom personnel et au nom de l’institution religieuse qu’il représente, vendredi 15 avril 2022 (soit une semaine avant le second tour des élections présidentielles), les fidèles à glisser un bulletin au nom d’Emmanuel Macron. Shems-Eddine Hafiz ne s’est pas engagé corps et âme pour M. Macron pour rien. Il a obéi aux ordres des plus hautes instances de son pays. Il ne faut pas être un génie pour s’en rendre à l’évidence.

Shems-Eddine Hafiz a publié, le 15 avril 2022, son communiqué intitulé «Votons pour Emmanuel Macron», soit deux jours après la visite à Alger du ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, mercredi 13 avril 2022. Pure coïncidence? Ni le timing ni l’opportunité de la visite ne plaident pour cette hypothèse très invraisemblable. Officiellement, il a été dit que Le Drian, qui a été reçu par le président algérien, Abdelmajid Tebboune, et son ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, visait à établir une relation de confiance et à lever l’incompréhension entre les deux pays, afin de normaliser les relations bilatérales au début du nouvel an. Sauf que les us et coutumes diplomatiques et politiques veulent que durant les derniers jours d’un gouvernement sortant, l’on s’abstient de signer de nouveaux accords ou d’en renégocier d’anciens et l’on se contente juste de gérer les affaires courantes en interne.

Outre Rabat et Alger, la troisième capitale par ordre d’importance pour Paris est Tunis. Le pays est empêtré dans une instabilité politique sans précédent. A telle enseigne qu’il n’arrive pas à sortir la tête de l’eau, particulièrement sur le plan économique et financier. Le trou noir libyen qui exacerbe les rivalités extra-européennes et européennes, fait craindre à M. Macron que la Tunisie plonge dans un chaos politique et sécuritaire irréversible.

La déstabilisation de la Libye a porté un préjudice considérable, notamment économique et sécuritaire, à la Tunisie. La France d’Emmanuel Macron n’a pas fait grand-chose pour soutenir, du moins économiquement, la Tunisie. Que du financement, des prêts, mais beaucoup moins d’investissements et d’aides conséquents.

C’est dire que la réélection d’Emmanuel Macron a des incidences sur les capitales du Maghreb, qui se posent des questions sur la ligne diplomatique du nouveau quinquennat et sur les possibles évolutions de la relation entre la France et le Maghreb. Si les grandes lignes ne vont pas changer, Emmanuel Macron sait que sa réélection est une opportunité de revoir ses relations avec le Maghreb, et avec le Maroc en particulier dans un monde qui connait des chamboulements géopolitiques majeurs.

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