Maroc-Israël: Et la Palestine dans tout cela?

La reprise continue bon train, depuis décembre 2020, entre Rabat et Tel-Aviv. Mais en même temps, la cause palestinienne, élevée pourtant au même rang que celle du Sahara marocain par le roi Mohammed VI, semble passer à la trappe.

Plus de trois mois plus tard, le rétablissement des relations diplomatiques avec Israël ne passe pas vraiment encore. Une partie de la société civile, résolument pro-palestinienne, continue de s’y opposer et de vouloir en faire montre, n’étaient les interdictions qui la frappent de la part des autorités. Une tentative du Front marocain pour le soutien à la Palestine et contre la normalisation, créé le 1er mars 2021 et qui rassemble une quinzaine d’organisations appartenant à cette société civile, vient d’ailleurs de voir des sit-in de protestation qu’il a tenté d’organiser ce mardi 30 mars 2021, à l’occasion de la Journée de la terre en Palestine, dispersés par les forces de l’ordre. Celui tenu dans la capitale, Rabat, a particulièrement fait l’actualité, en raison des images montrant l’avocat et militant des droits humains Abderrahmane Benameur à terre, lui qui à 88 ans cette année 2021 demeure encore un des défenseurs les plus acharnés de la cause palestinienne au Maroc.

Les autorités ont, officiellement, plaidé la pandémie de Covid-19, les rassemblements étant de nature selon elle à empirer la crise sanitaire, mais cet argument n’est pas vraiment recevable quand on sait qu’à peine deux jours plus tôt, une foule bien plus imposante a par exemple manifesté devant le siège du Raja contre la direction actuelle du club basé dans la ville de Casablanca -sauf si défendre la Palestine est pour affaiblir le système immunitaire et qu’il faille donc être plus vigilant avec ceux qui le font. En tout cas, rien de cela ne devrait empêcher Rabat de continuer dans son entreprise de rapprochement avec la partie israélienne, condition imposée par le président américain Donald Trump en échange de la reconnaissance par son pays, le 10 décembre 2020, de la souveraineté du Maroc sur son Sahara.

À cet égard, un “diplomate de haut niveau” cité le 25 mars 2021 dans un article par le média électronique Médias24 avait révélé que “plusieurs projets d’accords sont en cours de négociation par des groupes mixtes qui multiplient les réunions pour identifier des projets porteurs et créer un cadre juridique adéquat qui facilitera des retombées positives au niveau politique, économique, culturel, de recherche scientifique”.

Il avait indiqué qu’“au nombre de cinq, ces groupes de travail ministériels comptent un groupe diplomatique géré par les [départements des] Affaires étrangères et [de] l’Intérieur, un groupe économique destiné aux investissements présidé par le [département du] Commerce et [de] l’Industrie, un troisième spécialisé dans la thématique de l’agriculture et de l’environnement, un quatrième qui traite les questions de tourisme et d’aviation et enfin un dernier dont la mission est d’opérer un rapprochement sur tout ce qui se prête aux sciences, à l’innovation, l’énergie et la technologie”.

Ce qui, au passage, va dans le droit fil des intentions exprimées au cours de son appel téléphonique avec M. Trump, au moment de l’annonce du renouement avec Tel-Aviv, par le roi Mohammed VI, qui en plus de la reprise des contacts officiels s’était également engagé à accorder les autorisations de vols directs pour le transport des membres de la communauté juive marocaine et des touristes israéliens en provenance et à destination du Maroc et à promouvoir des relations innovantes dans les domaines économique et technologique.

Dans ce sens, différents accords ont d’ailleurs d’ores et déjà été conclus, et ce dans la foulée même de la signature, le 22 décembre 2020 au palais royal de Rabat, de la déclaration ayant porté officialisation du dégel diplomatique maroco- israélien. Il s’agit précisément de l’accord sur l’exemption de formalités de visa pour les détenteurs de passeport diplomatique et de service ainsi que d’un mémorandum d’entente dans le domaine de l’aviation civile, un deuxième sur l’innovation et le développement des ressources en eau et un troisième pour la coopération dans le domaine des finances et des investissements.

La cause à la trappe?
En même temps, responsables ministériels marocains et israéliens ont multiplié les entrevues en ligne, qu’il s’agisse du ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, avec le ministre israélien de la Sécurité intérieure, Amir Ohana, le 9 février 2021; de celui de l’Éducation nationale, Saaid Amzazi, le même jour, avec son homologue Yoav Gallant; celui des Affaires étrangères, Nasser Bourita, avec son homologue Gabi Ashkenazi le 2 février 2021; celle du Tourisme, Nadia Fettah Alaoui, avec la ministre israélienne des Affaires stratégiques, Orit Farkash Hacohen, le 31 décembre 2020; celui de l’Énergie, Aziz Rabbah, avec le ministre israélien des Infrastructures nationales, Yuval Steinitz, le 14 janvier 2021; et celui de l’Industrie, Moulay Hafid Elalamy, qui, lui, a même échangé à deux reprises, le 28 décembre 2020 et le 20 janvier 2021, avec le ministre israélien de l’Économie, Amir Peretz.

Et n’était la Covid-19, certains de ces ministres auraient sans doute déjà mis les pieds en Israël. Ce qu’a confirmé la source médiatique citée par Médias24, selon qui si les “groupes [de travail mis en place] se réunissent toujours de manière virtuelle, [c’est parce que] la situation sanitaire ne permet pas encore de visites sur place”. Mme Fettah a d’ailleurs, à titre d’exemple, été officiellement invitée à se rendre en Israël et s’était dite personnellement prête à faire le voyage. De même que M. Rabbah, questionné à ce propos le 3 février 2021 à l’émission Confidences de presse sur la chaîne 2M, avait confié qu’il “assumerai[t] [s]es responsabilités”, en dépit de son appartenance au Parti de la justice et du développement (PJD), connu pour son hostilité à Israël -ce qui, ceci dit, lui avait valu, quelque deux semaines plus tard, une volée de bois vert sur les médias sociaux de la part de l’ancien secrétaire général de la formation islamiste et ancien chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane.

En attendant, autorités marocaines et israéliennes peuvent aussi communiquer par le biais de leurs bureaux de liaison respectifs, rouverts plus de vingt ans après leur fermeture, début octobre 2000, dans le contexte de l’Intifada palestinienne. David Govrin représente ainsi, depuis le 26 janvier 2021, Israël à Rabat tandis que Abderrahim Beyyoudh a fait le chemin inverse le 9 février 2021. Aussi, il y a lieu de signaler les partenariats établis, le 1er janvier 2021, entre la Fédération royale marocaine de football (FRMF) et la Fédération d’Israël de football (IFA), ou encore celui signé, le 22 mars 2021, entre la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) et l’Association des employeurs et entrepreneurs israéliens (IEBO).

Reste à savoir si le Maroc tiendra parole et n’oubliera pas les Palestiniens, car il faut rappeler que la nouvelle donne doit aussi permettre au Royaume, qui plus est du fait que c’est le roi Mohammed VI qui préside le Comité Al-Qods de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), d’essayer de rapprocher les vues et faire en sorte qu’enfin puissent coexister, dans la paix et la sécurité, des États palestinien et israélien. Mais si l’on excepte les différents messages adressés, soit par téléphone le 10 décembre 2020, soit par écrit le 23 décembre 2021, par le Souverain au président palestinien Mahmoud Abbas, cela ne semble pas vraiment être le principal souci du gouvernement Saâd Eddine El Othmani.