Le Maroc impacté par la hausse de la valeur de la monnaie US

Dans la cour du roi dollar

Mondialisation oblige, le Royaume se retrouve lui aussi concerné par les répercussions de la décision de la Fed d’augmenter ses taux d’intérêt. Sera-ce le choc externe de trop?

“De notre point de vue, il vaut mieux attendre”. Ce mardi 21 décembre 2021, le wali de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, n’y va pas avec le dos de la cuillère lorsqu’il aborde devant les médias nationaux, qu’il a réunis en conférence de presse, la question de la libéralisation du dirham. Quelques semaines plus tôt, le Fonds monétaire international (FMI) était encore revenu à la charge pour pousser la banque centrale à élargir la bande de fluctuation de la monnaie nationale au-delà des ±5% adoptés en mars 2020, juste avant la déclaration de l’état d’urgence sanitaire consécutif au recensement des premiers cas de Covid-19 au Maroc.

C’est d’ailleurs à l’instigation de l’institution basée dans la capitale américaine, Washington, qu’en janvier 2018 l’opération d’élargissement avait commencé, avec une première bande de fluctuation qui avait été établie à ±2,5%. Mais fidèle à ses idées, M. Jouahri décide donc de rester droit dans ses bottes. “Nous avions un autre point de vue, nous l’avons défendu et leur avons dit qu’il nous appartenait de décider du bon timing.

Nous ne nous sentons pas prêts, bien que techniquement tout soit en place. Il y a les opérateurs et la conjoncture. Est-ce le bon timing ou bien est-ce un timing qui compliquera les choses pour les opérateurs? Ce sont des choses difficiles avec des conséquences importantes. Les conséquences seraient plus dommageables encore si on devait s’engager puis revenir en arrière,” argue-t-il. Moins de sept mois plus tard, nous y voilà: suite à la décision du 15 juin 2022 de la Fed, la banque centrale américaine, d’augmenter ses taux d’intérêt de 75 points de base pour désormais se situer dans une fourchette de 1,5-1,75%, la valeur du dollar atteint des sommets historiques, et n’était l’entêtement de M. Jouahri sans doute que le dirham et, dans son sillage, l’ensemble de l’économie nationale en pâtiraient à un niveau vraisemblablement catastrophique.

Ce 13 juillet 2022, le dollar s’échangeait par exemple contre 10,27 dirhams, ce qui constitue une augmentation de… près de 15% en glissement annuel (un dollar valait 8,96 dirhams le 13 juillet 2021)! Et le pire, c’est que cette hausse de la monnaie américaine se fait également au détriment de l’euro, puisque pour la première fois depuis décembre 2002, elle et son homologue européenne se sont retrouvées ce 12 juillet 2022 à parité fixe; ce qui n’est également pas sans conséquence pour le dirham, étant donné que ce dernier est indexé à hauteur de 60% à l’euro et 40% au dollar (le panier de cotation était même, jusqu’à avril 2015, de respectivement 80% et 20%) et que donc même quand c’est l’euro qui éternue lui aussi a tendance à s’enrhumer, du moins aux deux tiers. Conséquence, si, d’un côté, les autorités marocaines arrivent tant bien que mal, en maintenant la bande de fluctuation du dirham à son niveau actuel, à limiter la casse, il n’en reste pas moins que, de l’autre côté, le Maroc n’est pas sorti de l’auberge, tant s’en faut.

Valeur refuge
Première implication notable, la plus évidente: l’augmentation du prix des produits importés. En effet, même un produit qui continuerait à s’échanger au même prix en dollar verrait automatiquement sa valeur bondir aussitôt qu’il serait mis en vente en dirham. Et le fait est que si, proximité géographique et liens économiques avec l’Europe obligent, la majorité des échanges internationaux du Maroc se font en euro, il faudra néanmoins s’attendre à ce que davantage de parties exigent, par précaution, de se faire payer en dollar, généralement considéré comme une meilleure valeur refuge. Cette qualité de valeur refuge est d’ailleurs sans doute pour largement expliquer l’augmentation, par rapport à l’euro, de la demande vis-à-vis de lui et donc de sa valeur tout court, surtout que la Banque centrale européenne (BCE) se retient encore d’emboîter le pas à la Fed et ne devrait à l’évidence procéder à la hausse de ses taux d’intérêts qu’à l’automne 2022 (le maintien de l’inflation dans la zone euro rend, en fait, l’euro moins attrayant).

De fait, l’inflation actuelle, qui selon BAM devrait s’établir à 5,3% en 2022, pourrait empirer encore, à moins que les prix des matières premières ne poursuivent sur leur trend baissier actuel; ce que beaucoup croient, car selon eux il s’agit d’une tendance durable qui se serait mise en place en anticipation de la récession consécutive à la hausse des taux d’intérêts de la Fed, dont l’objectif principal est de limiter l’inflation américaine -dont le taux a atteint, en juin 2022, 9,1%- mais qui aura aussi pour incidence directe de faire baisser la demande et donc les prix. Mais après tout, ce ne sont là que des conjectures, et il se peut tout aussi bien que les prix de matières premières reprennent un cours normal alors qu’en même temps le dollar resterait au plus haut: le cauchemar absolu, sans doute, pour les autorités marocaines.

Le bon côté des choses, c’est que l’augmentation du dollar et donc la baisse inhérente du dirham pourrait bien profiter à l’économie nationale: cela rendrait les produits marocains moins chers et donc plus compétitifs, et c’est justement là un des arguments dont use souvent le FMI, qui semble croire que le dirham se trouve à une valeur plus haute que celle qui devrait être normalement la sienne. “L’introduction (...) d’une plus grande flexibilité des taux de change permettra de promouvoir davantage la position extérieure du Maroc, d’améliorer la capacité de l’économie à absorber les chocs et de préserver sa compétitivité extérieure,” s’était, à ce propos, félicité, suite au premier élargissement de la bande de fluctuation du dirham, le directeur général adjoint du Fonds, Mitsuhiro Furusawa.

Mais combien de temps exactement le dirham pourrait-il bien en sortir gagnant? Suffisamment pour essayer de mieux se repositionner sur les marchés où il est classiquement présent, notamment ceux de l’Europe? Il faudra, pour cela, de nombreuses années, et il n’est pas garanti que dans beaucoup moins de temps que cela et aussitôt l’inflation maîtrisée les principales banques centrales du monde prennent de nouveau l’initiative de faire rebaisser leurs taux directeurs. De même, il ne faudra sans doute pas espérer que les investissements directs étrangers (IDE) commencent à se bousculer au portillon suite à une dépréciation somme toute conjoncturelle et loin d’être structurelle du fait de l’arrimage au dollar et à l’euro.

Ce qui semble en revanche réaliste, c’est que le dirham pourrait éventuellement gagner de la saison touristique en cours, la première véritable de l’ère post-Covid et pour laquelle le Maroc espère bien de nouveau atteindre la barre des 10 millions de touristes qui était la sienne avant la pandémie. Lesquels touristes auront bien évidemment besoin d’échanger leurs devises, mais encore faut-il que ce soit des dollars et non des euros comme le laisse cependant deviner le fait que la plupart, notamment les Marocains résidant à l’étranger (MRE), viennent d’Europe.

Grande période d’incertitude
A cela s’ajoutent les envois réguliers de ces mêmes MRE qui, on se le rappelle, avaient atteint un tel seuil au cours de la première année de la Covid qu’ils avaient poussé les autorités marocaines à rembourser la ligne de précaution et de crédit (LPL) contractée auprès du FMI sur laquelle il avait tiré en avril 2020 pour protéger les réserves de change nationales. Mais ces envois risquent bien à tout moment de se réduire comme une peau de chagrin avec la récession prévue dans les pays européens qui résulterait de la hausse à venir des taux d’intérêts de la BCE: avec beaucoup moins d’argent sous la dent, comment les Marocains du Vieux Continent, où se trouve la majeure partie de la diaspora marocaine, pourront- ils encore venir en aide aux leurs restés au Maroc? Et cette récession est par ailleurs aussi une des raisons pour lesquelles d’aucuns croient que les exportations marocaines n’iraient pas tellement bénéficier de la dépréciation du dirham, car leur principal marché -à 60%, bon an, mal an- n’en aurait tout bonnement plus autant besoin. C’est, pour le dire simplement, une grande période d’incertitude qui s’annonce, et c’est là où il faut se demander si le gouvernement actuel, dirigé par le président du Rassemblement national des indépendants (RNI), Aziz Akhannouch, pourra y parer.

Si les prix augmentent, quelles mesures concrètes peut-il prendre pour préserver le pouvoir d’achat des Marocains? Si la récession mondiale conduit à une perte d’emplois, quelles alternatives auront les travailleurs nationaux? Quels risques est-il, en somme, disposé à prendre pour aider à sauvegarder un maximum de meubles? De façon vraisemblable, il faudrait s’attendre à ce que rien ne soit fait et que l’Exécutif laisse seulement l’orage passer de lui-même. Dès fin février 2022, il s’était refusé, par la voix de son porte-parole, Mustapha Baïtas, à l’adoption d’une loi des finances rectificative en dépit de la sécheresse et de l’impact de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et les sorties des différents responsables gouvernementaux depuis lors ne donnent pas à croire que quelque chose ait entre-temps changé.

Au niveau des ressources, il devrait de toute façon avoir les pieds et les poings liés, dans la mesure où en plus du fait que le taux de la dette s’est d’ores et déjà mis à dépasser les 100% du produit intérieur brut (PIB), une grande partie de cette dette est justement en dollar (près de 42 milliards de dollars selon des chiffres en date de janvier 2022 du ministère de l’Économie) et que la dépréciation que connaît le dirham vis-à-vis de lui fait que le Maroc aura à rembourser plus d’argent qu’il n’a emprunté, sans compter les taux d’intérêts.

Le Maroc a-t-il, à partir de là, les moyens pour s’en sortir indemne? Et jusqu’à quel niveau sa population serat- elle en mesure de tenir face aux nombreux chocs actuels sans qu’il n’y ait de grogne sociale au bout? Autant des questions qui semblent finalement toutes rester suspendues au bon vouloir du billet vert...