Le Maroc fort de sa monarchie

L’AN 22 DU RÈGNE DE MOHAMMED VI

Les exercices se suivent et se ressemblent: chacun d’entre eux prouve davantage encore le rôle capital que joue l’institution monarchique, avec à sa tête le roi Mohammed VI, pour faire du Maroc un modèle non seulement dans la région et dans le continent, mais désormais même à l’international. Reste toutefois à la classe politique partisane de suivre, elle dont une grande partie a, ces dernières années, plutôt déçu que vraiment tenu ses promesses.

Dans Le Temps du Maroc, un livre qu’il vient de faire publier sur la gestion de la Covid-19 au Maroc au cours des seize derniers mois, le patron de presse Abdelmalek Alaoui fait cette constatation qui mériterait sans doute que l’on s’y attarde: “Quand les manuels de stratégie conseillent de se recentrer sur les valeurs fondamentales en période de crise, en gros, de faire le dos rond en attendant que ça passe, Mohammed VI en a profité pour créer des opportunités. Il a avancé quand les forces centrifuges du pays, elles, ne savaient plus comment se manifester sans cristalliser les mécontentements des Marocains”.

Sévère envers les “forces centrifuges” en question -on comprendra qu’il y a là entre autres une référence à la classe politique partisane nationale? Peutêtre, mais il n’en reste pas moins que dans les faits, l’épisode de la Covid-19 a été effectivement, dans l’ensemble, éminemment royal. Et l’exercice en passe de se finir, qui correspond aussi au moment de la célébration du vingt-deuxième anniversaire de l’intronisation du Souverain, a, de fait, encore plus confirmé le caractère prégnant de l’institution monarchique dans le jeu politique du pays.

Mais ce qu’il y a surtout d’intéressant dans l’analyse de M. Alaoui, c’est que ce caractère, que pour rappel revendiquait le roi Mohammed VI lui-même au début de son règne sous l’appellation de “monarchie forte, démocratique et exécutive” -cf. son interview publiée début septembre 2001 dans le quotidien français du Figaro-, vaut aujourd’hui au Maroc de se mettre en orbite là où dans le voisinage direct même, pour ne pas citer l’Algérie, la Covid-19 a plutôt mis à nu l’indigence des politiques publiques de la junte en place -comme dans la capitale même, à savoir Alger, où la population n’est, près de soixante ans après l’indépendance, pas encore prémunie des coupures d’eau. Et cela n’est d’ailleurs pas sans valoir au Royaume des inimitiés, comme l’avait par exemple illustré une note du mois de novembre 2020 et récemment rendue publique de l’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité (SWP), un organisme semi-public, appelant à “contrecarrer” ce qu’il qualifie d’“ambitions hégémoniques” de Rabat.

Le Maroc mène ainsi, depuis plusieurs mois, la mise en oeuvre de son nouveau modèle de développement (NMD), une expression que l’on doit aussi au roi Mohammed VI, après que le Souverain l’eut pour la première fois utilisée en octobre 2017, à l’occasion de son discours annuel d’ouverture de la session parlementaire d’automne. Ce modèle, il a trait à différents niveaux, notamment économique et technologique, mais son objectif demeure avant tout d’améliorer le vécu du Marocain dans son pays, et plus précisément son vécu social. Ainsi, d’aucuns se rappellent encore ce regret royal exprimé fin juillet 2014 dans le discours du Trône et dont une des phrases marquantes avait été “où est la richesse?”: “Si le Maroc a connu des avancées tangibles, la réalité confirme que cette richesse ne profite pas à tous les citoyens. En effet, je relève, lors de mes tournées d’information, certaines manifestations de pauvreté et de précarité, comme je note l’ampleur des disparités sociales entre les Marocains.”

Caractère prégnant
Ce qui fait que les autorités n’ont pas attendu la finalisation du NMD, dont la conception avait été confiée à partir de décembre 2019 à la commission de trente-cinq membres présidée par l’ambassadeur du Maroc à Paris, Chakib Benmoussa, pour travailler à cela. Tant s’en faut, on voit avancer à grands pas par exemple le chantier de la généralisation de la protection sociale, qui, le 14 avril 2021, avait notamment fait l’objet d’une cérémonie de lancement au palais royal de la ville de Fès et qui doit entre autres permettre à tous les citoyens de bénéficier de l’assurance maladie obligatoire (AMO). À cela doit aussi s’ajouter, comme l’avait au cours de la même cérémonie indiqué le ministre de l’Économie, Mohamed Benchaâboun, l’élargissement de la portée de différents programmes sociaux, en particulier ceux relatifs aux allocations familiales -en 2023 et 2024 aux régimes de retraite -en 2025- et à l’indemnité pour perte d’emploi -idem.

Différentiel de vitesse
Reste toutefois à savoir si le gouvernement qui sera issu des législatives à venir, prévues le 8 septembre 2021, saura faire et mener à bien l’ensemble de ces projets ainsi que, plus largement, l’implémentation du NMD; ce qui nous ramène à la question du différentiel de vitesse entre, d’un côté, le Palais, et de l’autre les partis, du moins ceux qui, jusqu’ici, ont eu l’opportunité d’exercer au sein du gouvernement, à commencer par le Parti de la justice et du développement (PJD). Car le secrétaire général de ce dernier et par ailleurs chef depuis début avril 2017 de l’Exécutif, Saâd Eddine El Othmani, peut bien se plaindre qu’on lui dénie tout bilan, comme il l’avait fait fin juillet 2020 au cours d’un passage très mouvementé qu’il avait effectué à la Chambre des représentants, le fait est qu’il ne peut démentir que les rares satisfactions enregistrées ces quelque quatre dernières années par sa majorité sont soit à mettre au crédit de technocrates généralement en lien direct avec le Cabinet royal -le PJD ne contrôle d’ailleurs lui-même que six départements, dont aucun n’est vraiment à proprement parler régalien-, soit font suite aux instructions propres du roi Mohammed VI.

Et à cet égard, l’exposé qu’il vient de présenter le 6 juillet 2021 au parlement pour défendre son travail a été éloquent: on aurait presque dit qu’il s’est contenté de gérer les affaires courantes (lire Maroc Hebdo au quotidien n° 239). Et nul besoin, du reste, de renvoyer à l’aveu que le concerné avait lui-même fait début mai 2020 à notre consoeur Latifa Benhalima sur la chaîne Al-Aoula, et ce au cours d’une interview télévisée, et au cours de laquelle il avait tout bonnement reconnu manquer quant à la gestion de la Covid- 19 de “vision” et jeté la balle dans le camp du ministère de l’Intérieur et celui de la Santé. En somme, rien qui laisse présager du bon si le PJD venait à être reconduit; le Maroc étant ainsi certainement appelé à perdre cinq années de plus que les neuf où il a déjà eu à subir la formation islamiste à la tête de son gouvernement.

De fait, les législatives de cette année 2021 seront sans doute l’une des plus décisives de l’histoire moderne du Royaume. De nombreuses voix estiment, pour leur part, que cet “attentisme”, pour user d’un terme en vogue, est consubstantiel à la nature du système politique marocain, certaines d’entre elles y voyant en fait un avantage plutôt qu’un inconvénient: parmi ces voix, on peut notamment trouver Abdelilah Benkirane, qui n’est autre que le prédécesseur de M. El Othmani à la primature et au PJD et qui par exemple, dans une vidéo qu’il vient de diffuser ce 24 juillet 2021 seulement sur ses pages sur les réseaux sociaux, a notamment mis en exergue le fait que les monarques, contrairement aux partis, “savent considérer l’intérêt véritable et ne sont pas liés au temps électoral”.

“[Le] rôle essentiel [de la monarchie] est d’arbitrer,” a-t-il plaidé. M. Alaoui, dans Le Temps du Maroc, n’en dit pas moins dans ce passage où il fait l’éloge de “cette capacité qu’a la monarchie à inscrire son action dans des temps longs [qui] lui donne la possibilité de lancer des initiatives dont les fruits ne seront visibles qu’après de multiples années, voire ne seront cueillis que par le successeur”.

Faire preuve de volontarisme
Mais c’est une chose que de laisser le Palais prendre en main des questions d’intérêt stratégique comme la défense, que M. Benkirane donne justement en exemple, et une autre que de “se retranche[r] derrière” lui: l’expression est d’ailleurs du roi Mohammed VI lui-même, qui dans son discours du Trône du 29 juillet 2017 s’était élevé contre le fait que les partis, la classe politique et les responsables agissent de la sorte “quand le bilan est décevant”, alors même que “quand le bilan se révèle positif, [ils] s’empressent d’occuper le devant de la scène pour engranger les bénéfices politiques et médiatiques des acquis réalisés”. Les conseillers du Souverain, Abdeltif Menouni et Omar Azziman, ont été encore plus explicites en rendant public dans des déclarations à l’Agence France-Presse (AFP) le voeu royal pour que le Maroc s’inscrive davantage “dans le trajet d’une monarchie parlementaire”. Ce qui implique que tout un chacun puisse davantage assumer ses responsabilités.

Le 25 mai 2021, le rapport général de la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD) qu’avait rendu au palais royal de Fès M. Benmoussa au roi Mohammed VI avait notamment appelé à la mise en place d’un “pacte national pour le développement”, au titre duquel les acteurs concernés s’engageraient politiquement et moralement devant le roi Mohammed VI et devant la nation pour faire suivre d’effet le NMD, et ce après que le rapport du cinquantenaire, réalisé à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’indépendance et qui avait le même objectif que celui de la CSMD, était finalement resté lettre morte: cela peut, effectivement, être un début, mais quoi qu’il en soit il faudra que le futur gouvernement fasse preuve de davantage de volontarisme que ceux de la dernière décennie. Et qu’il ne vienne surtout pas “handicape[r] le développement, le progrès et l’évolution”: une accusation qu’avait portée à l’été 2018 à l’encontre de “la monarchie dans sa forme actuelle” le vice-président du conseil national du PJD, Abdelali Hamiddine, mais qui, à l’évidence, semble en vérité s’appliquer à une partie de la classe partisane actuelle...