Maroc-Espagne : Le voisin ibérique joue toujours avec le flou

L’intervention du gouvernement Sanchez dans l’enquête judiciaire sur l’affaire Ghali se greffe aux intentions manifestes contenues dans la Stratégie de sécurité nationale et particulièrement son volet relatif aux deux villes occupées Sebta et Mélilia. Elle montre que les relations de l’Espagne avec le Maroc ne seront pas (du moins dans le futur proche) empreintes de franchise.

L’Espagne officielle n’a jamais joué la transparence dans ses relations avec le Maroc. Et ce n’est pas la crise diplomatique née de l’affaire Brahim Ghali (18 avril 2021) qui va lui faire changer d’attitude. Mais cette affaire a eu le mérite au moins de révéler le vrai visage de la diplomatie espagnole: des déclarations publiques apaisées et courtoises envers un pays «ami» avec lequel les relations économiques sont indispensables; et des manigances qui renseignent sur un acharnement contre un voisin à craindre et à affaiblir chaque fois qu’il progresse.

Heureusement qu’en Espagne il existe encore des personnes qui apprécient à sa juste valeur le partenariat avec le Maroc. Le 2 janvier 2022, Jorge Dezcallar, l’ancien chef du Centre national d’intelligence (CNI) de 2001 à 2004, a plaidé pour une bonne entente avec Rabat dans une interview accordée au média ibérique El Cierre Digital. «Les relations avec le Maroc sont d’une importance vitale. Le Maroc et l’Espagne ont le même ennemi, à savoir: le terrorisme et cela ne s’oublie pas», a-t-il affirmé.

«Parfois, les relations n’ont pas été faciles car il y a des choses sur lesquelles nous ne serons jamais d’accord comme Ceuta et Melilla, ce qui est logique. De par mon expérience à la tête du CNI, je peux dire que les Marocains nous ont toujours aidés et que les relations ont été bonnes. Même lorsque l’incident du Perejil en juillet 2002 s’est produit au niveau politique et que tout est devenu très tendu, les services secrets espagnols et ceux de Rabat sont restés en contact», a-t-il ajouté, avant de décocher des flèches en direction de l’exécutif de coalition de gauche de Pedro Sanchez, qualifiant d’«erreur» la politique «de deux voix du gouvernement» sur la question des relations avec le Royaume. La preuve de cette politique à double visage en a été donnée une fois encore lors de deux événements qui se sont déroulés en deux temps: le 28 et le 16 décembre 2021.

Le Maroc apprécié à sa juste valeur
D’abord, le 28 décembre 2021. Le gouvernement espagnol a approuvé sa Stratégie de Sécurité Nationale, une feuille de route chapeautée par le Conseil de Sécurité Nationale espagnol. Dans un quatre des piliers de ce plan, l’on retrouve «le développement d’un plan intégral de sécurité pour Sebta et Mélilia », les deux villes marocaines occupées. Le mot sécurité revêt une double facette, une liée à la crise migratoire ravivée après les événements de mai 2021 et la seconde inhérente au «blocus et à la guerre économique » qui serait menée par le Maroc à leur encontre que les autorités des deux villes occupées n’ont cessé de dénoncer.

Dans le nouveau plan espagnol, les deux villes occupées sont également citées dans la partie appelant au déploiement d’un mécanisme de gestion des situations de crise. Un système qui devrait être dédié aux «menaces qui transcendent les modes ordinaires de réponse rapide» et qui englobe différents secteurs (épidémiologie, infrastructures critiques, énergie, catastrophes naturelles) et inclut Sebta et Mélilia.

Le Maroc est davantage craint par les responsables ibériques depuis le raffermissement de ses relations stratégiques avec les Etats-Unis et la conclusion d’accords sécuritaires avec Israël. La tension existe, la crainte aussi. La crainte d’une puissance militaire et économique en devenir. Mais cela le gouvernement espagnol le cache. Il a intérêt. Non seulement en rapport avec les échanges commerciaux, mais beaucoup plus en liaison avec le poids sécuritaire du Royaume, notamment dans la lutte contre le terrorisme et le crime transfrontalier.

«Il n’y a pas de crise avec le Maroc, mais je ne suis pas toujours satisfait du niveau actuel des relations entre nos deux pays», voilà ce qu’a déclaré le chef de la diplomatie espagnole, Manuel Albares, durant son audition, jeudi 16 décembre, par la Commission des Affaires étrangères du Sénat. Qualifiant Rabat de «partenaire stratégique », M. Albares a affirmé vouloir une relation «à la hauteur du 21e siècle» avec son voisin du sud, qui «prendra du temps à se construire petit à petit».

De quelle relation parle le ministre espagnol quand son gouvernement cherche à avoir le beurre et l’argent du beurre, d’abord par rapport à Sebta et Mélilia et ensuite par rapport à sa politique extérieure qui consiste à ménager la chèvre et le chou, à préserver ses intérêts stratégiques avec l’Algérie tout en satisfaisant les caprices de ses généraux contre le Maroc?

Mise en scène
L’affaire de l’entrée secrète et illégale du chef des séparatistes du Polisario, Brahim Ghali, le 18 avril 2021 en vue de son hospitalisation, orchestrée par les services algériens et espagnols, est la dernière manoeuvre en date. Cette mise en scène de mauvaise facture, révélée par de hauts gradés militaires espagnols, n’a pas servi de leçon au gouvernement Pedro Sanchez.

L’exécutif espagnol, mené par les socialistes, ne se soucie que de son avenir politique, quitte même à envenimer des relations historiques bilatérales. Il a même essayé d’intervenir pour saboter l’enquête judiciaire relative à cette affaire qui a divisé en deux la société et le champ politique espagnol. D’ailleurs, le procureur général de Saragosse, Juan Pablo Farj, est sorti de son silence pour dénoncer les tentatives de l’avocate de l’État, qui insiste pour torpiller la procédure et censurer les informations sur l’affaire Brahim Ghali dans laquelle l’ancienne ministre Laya et son chef de cabinet sont accusés.

Cette intervention se greffe aux intentions manifestes contenues dans la Stratégie de sécurité nationale et particulièrement son volet relatif aux deux villes occupées Sebta et Mélilia. Elle montre que les relations de l’Espagne avec le Maroc ne seront pas (du moins dans le futur proche) empreints de franchise. D’où le maintien du statut quo concernant les relations diplomatiques et le retour de Karima Benyaich, notre ambassadrice à Madrid.