Maroc-Espagne : Tournons la page !

La lettre adressée par le président du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, au Roi Mohammed VI, a porté les relations entre les deux pays à un palier supérieur. Ce qui prélude de la fin du différend autour du Sahara marocain.

Il faut le dire: depuis au moins la visite effectuée, début novembre 2007, par le roi Juan Carlos Ier d’Espagne dans les présides occupés de Sebta et Mélilia, jamais les relations entre Rabat et Madrid n’avaient sans doute été aussi mal que lors de ces derniers mois ayant fait suite à l’affaire de l’hospitalisation, à partir du 18 avril 2021, du secrétaire général du mouvement séparatiste sahraoui du Front Polisario, Brahim Ghali, dans la ville espagnole de Logroño. Il faudrait peut-être même remonter à juillet 2002 et la crise de l’îlot Leïla, au cours de laquelle le gouvernement José Maria Aznar était allé jusqu’à mobiliser les Groupes d’opérations spéciales relevant des Forces armées de la voisine du Nord pour déloger les treize gendarmes marocains qui venaient de prendre pied sur ce rocher situé au large du village de Belyounech, dans l’actuelle préfecture de M’diq-Fnideq.

C’est dire qu’avec le fait que l’État espagnol “considère” désormais “l’initiative marocaine d’autonomie, présentée en 2007, comme la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du différend” du Sahara marocain, on revient de loin. Comme l’a rapporté, le 18 mars 2022 dans un communiqué, le Cabinet royal suite au message reçu à ce propos par le roi Mohammed VI de la part du président du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, ce dernier a “reconn[u] l’importance de la question du Sahara pour le Maroc» et salué “les efforts sérieux et crédibles du Maroc dans le cadre des Nations unies pour trouver une solution mutuellement acceptable”; un pas que n’avait même pas osé franchir José Luis Rodriguez Zapatero à l’époque où il présidait le gouvernement espagnol (17 avril 2004-21 décembre 2011), alors même qu’il épouse depuis belle lurette, à titre personnel, les thèses marocaines relatives à l’intégrité territoriale du Royaume -il a d’ailleurs qualifié la prise de position de M. Sanchez, qu’il avait par ailleurs également précédé à la tête du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), comme étant “dans l’intérêt de l’Espagne, de sa sécurité, de sa politique intérieure et de sa stabilité”.

Côté marocain, la satisfaction est bien sûr de mise. Le jour même où le Cabinet royal révélait la teneur du message de M. Sanchez, le ministère des Affaires étrangères publiait un communiqué faisant part du fait que “le Royaume du Maroc apprécie hautement les positions positives et les engagements constructifs de l’Espagne au sujet de la question du Sahara marocain (...) contenus dans le message”.

“Inaugurer une étape inédite”
“Les termes de ce message permettent d’envisager une feuille de route claire et ambitieuse afin d’inscrire, durablement, le partenariat bilatéral dans le cadre des bases et des paramètres nouveaux,” soulignait-il, en renvoyant au discours prononcé le 20 août 2021 par le roi Mohammed VI à l’occasion de la commémoration de la Révolution du Roi et du peuple et dans lequel le Souverain avait exprimé son souhait d’“inaugurer une étape inédite dans les relations entre [le Maroc et l’Espagne], fondée sur la confiance, la transparence, la considération mutuelle et le respect des engagements”. Dans la même foulée, l’ambassadrice du Maroc à Madrid, Karima Benyaïch, retrouvait son poste, elle qui avait été rappelée le 18 mai 2021 par le Palais après que la rupture eût été consommée avec le gouvernement Sanchez (lire n° 1395, du 21 au 27 mai 2021). Devrait également suivre, dans le sens inverse, une visite du ministre des Affaires étrangères espagnol, José Manuel Albares: dans son communiqué du 18 mars 2022, le ministère des Affaires étrangères l’a annoncée pour “la fin de ce mois de mars [2022] et avant le mois de Ramadan”. Puis, “ultérieurement” à en croire la même source, M. Sanchez devrait à son tour traverser le détroit de Gibraltar. Il semble donc bien que la crise ait, pour de bon cette fois, été jetée aux orties, et que le Maroc croit désormais sur parole le président du gouvernement espagnol lorsqu’il assure que son “objectif” et celui de son pays “est de construire une nouvelle relation, basée sur la transparence et la communication permanente, le respect mutuel et les accords signés par les deux parties et l’abstention de toute action unilatérale, à la hauteur de l’importance de tout ce que nous partageons” et que “l’Espagne agira avec la transparence absolue qui correspond à un grand ami et allié”, comme il l’a également écrit au roi Mohammed VI.

En même temps, en dehors d’une reconnaissance officielle de la souveraineté du Maroc sur son Sahara et l’ouverture d’un consulat, comme l’ont déjà fait vingt-cinq pays du monde depuis décembre 2019, peut-on s’attendre à plus, au vu surtout des considérations internes en Espagne? En effet, il existe, d’une part, dans le pays une société civile très mobilisée pour porter le discours séparatiste, du fait notamment de la présence sur place d’une communauté sahraouie ayant le plus souvent subi un lavage de cerveau dans les camps de Tindouf de la part du Polisario, et cette société civile ne rate d’ailleurs plus l’occasion de s’attaquer à M. Sanchez depuis l’expression de son soutien à l’intégrité territoriale du Maroc, d’autant plus qu’elle trouve au gouvernement même un important relais politique sous l’espèce du parti d’extrême gauche de Podemos. Issue dudit parti, la ministre espagnole du Travail, Yolanda Diaz, a, ainsi, en réaction, écrit sur son compte sur le réseau social Twitter que “toute solution au conflit [autour du Sahara marocain] devait passer par le respect et la volonté démocratique du peuple sahraoui (sic)”; ce qui avait, évidemment, valeur de prise de distances -rappelons qu’en juin 2020 Podemos avait appelé sur son site web le gouvernement Sanchez à reconnaître la pseudo “République arabe sahraouie démocratique” (RASD), au nom de laquelle le Polisario revendique le Sahara marocain, et que son fondateur et ancien secrétaire général, Pablo Iglesias, avait, au mois de novembre de la même année, pris parti contre l’intervention des Forces armées royales (FAR) dans la zone de Guerguerat, à la frontière maroco-mauritanienne, pour en chasser les milices séparatistes qui y bloquaient la circulation des biens et des personnes. D’autre part, on sait aussi qu’une partie de la technostructure espagnole ne voit pas d’un oeil très confiant le Maroc: ancien chef d’état-major des armées (du 24 mars 2017 au 15 janvier 2020), le général Fernando Alejandre avance par exemple dans son livre sorti le 2 mars 2022, Roi servi et patrie honorée, que le Royaume représente une potentielle “menace directe”. “Nous devons nous inquiéter, et je sais que mes collègues militaires actifs le sont,” assuret- il. Il faut dire que dans de nombreux milieux madrilènes on redoute de plus en plus les revendications marocaines sur les présides occupés, qui comptent, en plus de Sebta et Mélilia, la presqu’île de Badis et l’îlot de Nekkor, dans la province d’Al Hoceima, et l’archipel des Jaâfarites, dans celle de Nador, surtout depuis que l’ancien Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, avait déclaré, fin décembre 2020, à la chaîne saoudienne Asharq que “le jour viendra” où il faudra en discuter: dès le lendemain, Mme Benyaïch s’était vu convoquer par la secrétaire d’État espagnole aux Affaires étrangères, Cristina Gallach, pour des “éclaircissements”.

Couper la poire en deux
Dans le rang de l’extrême droite espagnole et notamment du parti Vox, on appelle même de plus en plus à inclure les présides dans l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), de sorte que tous les membres de cette dernière réagissent en cas d’attaque marocaine; ce que, pour l’instant, les États-Unis balaient d’un revers de main étant donné leur souci de maintenir d’excellentes relations avec le Maroc. Naturellement, on ne peut nier que l’État marocain veuille récupérer les présides, et lors, d’ailleurs, de sa discussion avec Mme Gallach consécutive à la sortie de M. El Othmani, Mme Benyaïch avait fait savoir que jusqu’au plus haut sommet du pouvoir on continuait de les considérer comme marocains et qu’en dépit de l’amélioration qu’ont connue les relations maroco- espagnoles au cours des années 2010 cela n’avait jamais cessé.

Au même égard, Rabat a joint, ces dernières années l’acte à la parole, en faisant fermer, en août 2018, la frontière commerciale avec Mélilia après l’inauguration du port de Beni Ansar, et celle avec Sebta en octobre 2019 après la mise en place de la zone d’activités économiques (ZAE) de la ville de Fnideq, frontalière, à telle enseigne que les deux présides sont désormais asphyxiés économiquement et que le 15 décembre 2021 le gouvernement Sanchez avait été amené à proposer la mise en place d’un soi-disant “espace de prospérité partagée avec le Maroc”. Aussi, le Maroc avait autorisé, fin 2021, une ferme piscicole au large des Jaâfarites, non sans, bien évidemment, susciter le courroux de nombreuses parties en Espagne. Il n’en reste pas moins que le Maroc reste dans son droit; ce que le gouvernement Sanchez ne conteste d’ailleurs lui-même pas. En outre, un conflit latent existe aussi par rapport à la frontière avec les Canaries, situées à une centaine de kilomètres des côtes marocaines au niveau du cap Juby, dans la province de Tarfaya: du point de vue du droit de la mer, il s’agit là d’eaux marocaines, car elles sont situées sur le plateau continental du Maroc, mais Madrid souhaite plutôt couper la poire en deux, surtout qu’on y parle depuis au moins le début du siècle de la présence d’hydrocarbures.

“Zone de confort”
En tout cas, le Maroc a d’ores et déjà pris l’initiative, à partir de début juillet 2017, de fixer une nouvelle limite à ses eaux territoriales et d’instituer une zone économique exclusive (ZEE) de 200 milles marins, et si, dans son discours de la Marche verte du 7 novembre 2020, le roi Mohammed VI avait insisté qu’il y a “loin de toute volonté unilatérale d’imposer le fait accompli”, la partie espagnole ne semble pas vraiment l’entendre de la même oreille -pour parer au scénario d’une guerre, l’armée espagnole a, pour rappel, mis en place en mai 2013 un cantonnement militaire au niveau de l’île canarienne de Fuerteventura.

Somme toute, il reste encore bien des pommes de discorde à trancher, mais pour M. Sanchez, il fallait tout de même faire le maximum pour se réconcilier avec le Maroc. Pour l’heure, la préoccupation majeure du président du gouvernement espagnol semble, en fait, la lutte contre la migration irrégulière, à laquelle il a directement fait référence dans son message au roi Mohammed VI en appelant à “agi[r] toujours dans un esprit de pleine coopération”: le Maroc avait d’ailleurs lui-même ouvertement joué cette carte à la mi-mai 2021, en abandonnant complètement la surveillance de la frontière avec Sebta, ce qui fait qu’en trois jours quelque 8.000 personnes avaient réussi à entrer illégalement dans le préside. Il ne faut aussi pas négliger le travail diplomatique dans les coulisses des États-Unis, qui n’ont pas manqué de saluer, aussitôt le message de M. Sanchez relayé par le Cabinet royal, en réitérant par le biais de leur département d’État qu’ils “continu[ aient] à considérer le plan d’autonomie présenté par le Maroc comme sérieux, crédible et réaliste et qui a un potentiel clair pour répondre aux aspirations des populations de la région” du Sahara marocain.

Ayant à deux reprises appelé au début de l’année 2021 par la voix du ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, les pays européens à sortir de leur “zone de confort” vis-àvis de son intégrité territoriale, le Maroc a donc dû renoncer à la sienne pour que Madrid mais aussi avant elle Berlin fassent preuve de clarté; ce qui lui a finalement plus que réussi. On se demande bien, toutefois, s’il n’y a pas encore d’autres capitales dans la liste...