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Le bon sens historique va-t-il l'emporter?

Présides occupés


Pedro Sanchez et Saâd EddineEl Othmani.

En persistant à demeurer à Sebta et Melilia, l’Espagne, qui est aujourd’hui un pays ami et un partenaire solide du Maroc à tous les niveaux, cède hélas à un logique anachronique et d’autant plus incompréhensible qu’en même temps elle revendique Gibraltar.

En fin d’année, le Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, jetait un pavé dans la mare en déclarant à la chaîne satellitaire panarabe Asharq, dans une interview d’une heure moins quart diffusée sur son antenne le 19 décembre 2020, qu’aussitôt le différend du Sahara marocain réglé, le Maroc reviendrait à la charge pour revendiquer avec plus d’insistance ses présides occupés dans le Nord de son territoire par l’Espagne, dont principalement les villes de Sebta et Melilia. “Le temps viendra,” avait-il dit.

Dans la foulée, l’ambassadrice du Royaume à Madrid, Karima Benyaich, était convoquée le 21 décembre par le gouvernement Pedro Sanchez pour des “éclaircissements”. Et si le Maroc et l’Espagne n’ont pas donné l’impression de vouloir en faire tout un plat, comme peut l’illustrer le fait que la voisine ibérique n’ait décidé d’impliquer que sa secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Cristina Gallach, et non le numéro 1 de sa diplomatie, à savoir la ministre Arancha Gonzalez, alors que les autorités marocaines n’ont tout simplement pas pipé mot de l’incident si ce n’est pas des canaux officieux pour faire savoir que Mme Benyaich avait affirmé à Mme Gallach que la position de M. El Othmani demeurait non seulement la sienne mais celle de l’État marocain, le fait est qu’il y a bien de l’eau dans le gaz entre les deux pays.

Un partenariat fort fructueux
On n’en est bien sûr plus au temps de l’ancien président du gouvernement espagnol, José Maria Aznar, qui était pratiquement allé en juillet 2002 jusqu’à mobiliser les groupes d’opérations spéciales de l’armée de terre pour déloger de l’îlot Leïla, revendiqué par l’Espagne sur des bases juridiques inexistantes, une demi-douzaine de cadets de la Marine royale qui s’y trouvaient simplement dans le cadre de leur travail de lutte contre l’immigration irrégulière en Méditerranée.

Depuis une quinzaine d’années en fait, les dirigeants espagnols prennent bien soin de ne pas heurter le Maroc, y compris au niveau de la Maison royale, avec par exemple le roi Felipe VI qui avait exclu de la tournée qu’il avait menée avec son épouse Letizia au début de l’été, sur l’ensemble du territoire espagnol, Sebta et Melila. Son prédécesseur et père, Juan Carlos, avait, lui, pour rappel, fait éclater une véritable crise en se rendant en 2007, et ce le jour même de l’anniversaire de la Marche verte, dans les deux villes, amenant le Royaume à rappeler Omar Azzimane de son poste d’ambassadeur.

C’est que depuis, surtout, l’accession de José Luis Rodriguez Zapatero au poste de président du gouvernement en avril 2004 en lieu et place de M. Aznar, les relations bilatérales ont beaucoup évolué et se sont même muées en un partenariat fort fructueux -M. Zapatero est d’ailleurs demeuré, après avoir quitté le palais de la Moncloa en décembre 2011, un bon ami du Maroc, participant notamment en mars 2015 au Forum Crans Montana dans la ville de Dakhla, au Sahara marocain.

Ce partenariat, on en voit notamment l’illustration au plan économique, avec l’Espagne qui est désormais, depuis pratiquement huit ans, le premier partenaire commercial du Maroc devant même la France, mais aussi par exemple en ce qui s’agit de la sécurité, avec maintes opérations conjointes menées par la Direction générale de la Surveillance du territoire (DGST) et le Centre d’intelligence national (CNI), le principal service de renseignement espagnol, dans le cadre de la lutte antiterroriste -dont, ultimement, en octobre, à Melilia justement et dans la ville de Mogan aux Canaries, avec l’arrestation de deux individus appartenant à une organisation terroriste de recrutement et d’endoctrinement à des fins terroristes.

Au niveau de l’immigration irrégulière, le Maroc rend aussi de fiers services à l’Espagne et, par là même, à l’Union européenne (UE), ce que M. Sanchez avait d’ailleurs souligné au cours d’entretiens qu’il avait eus le 14 novembre avec le président du Conseil européen, Charles Michel, et il avait à cette occasion demandé d’appuyer davantage financièrement Rabat.

Ceci est aussi pour expliquer la gestion actuelle de la question bilatérale des frontières maritimes au niveau des Canaries: si le Maroc avait adopté, fin janvier 2020, une loi élargissant à 200 milles sa zone économique exclusive (ZEE), et ce en vertu du droit maritime international et particulièrement la Convention des Nations unies sur le droit de la mer du 10 décembre 1982, il n’en reste pas moins que le roi Mohammed VI avait bien précisé dans son dernier discours de la Marche verte du 7 novembre qu’il y a “loin de toute volonté unilatérale d’imposer le fait accompli”.

Réduire la dépendance
En fait, et comme l’a donc bien souligné Mme Benyaich, le Maroc n’a jamais changé de position eu égard à ses revendications territoriales. Sauf qu’au lieu de se jeter à corps perdu comme au cours de l’incident de l’îlot Leila, alors que la donne du terrain et militaire et diplomatique ne lui était pas favorable, il préfère désormais avancer de façon plus réfléchie, mais non moins audacieuse.

Dans le cas de Sebta et Melilia, cela semble se traduire par la volonté manifeste de réduire la dépendance économique à leur égard, avec essentiellement la fin de la contrebande dont survivait la population marocaine vivant dans les alentours des présides en question. Loin d’avoir été un coup de tête, cette décision avait été précédée par la mise en place de structures permettant à la population concernée de bénéficier d’alternatives pour subvenir à ses besoins, à travers par exemple l’établissement de zones franches pour les commerçants.

Mais à Melilia spécifiquement, on avait vu le lancement, début août 2018, du port frontalier de Beni Ansar, couplé au transfert des bureaux de douanes marocains et, par conséquent, la fermeture de la frontière commerciale bilatérale. “Un affront,” avait alors fustigé le président espagnol du préside, Juan José Imbruda, qui s’était sans doute rendu compte qu’ainsi, le maintien de la présence coloniale de son pays était condamné.

Car avec Beni Ansar, le Maroc se voyait libéré du poids de Melilia, par laquelle il était obligé jusqu’alors de passer pour approvisionner le hinterland rifain. Il est, en tout cas, tout-à-fait anachronique qu’aujourd’hui encore le drapeau espagnol continue de flotter sur les présides, et que l’on soit même en présence de garnisons à Badis, Nekkor et les Zaffarines, comme si l’on en était encore à l’époque des “méchants moros” tentant de reconquérir l’Andalousie.

C’est indigne des relations entre les deux pays et de leurs deux peuples, qui ont entre eux des liens de sang depuis justement l’épisode andalou et même bien avant, et incompréhensible alors qu’en même temps Madrid revendique au Royaume- Uni Gibraltar à partir du même argumentaire historique.