MAROC-ESPAGNE: Jaâfarites, les autres présides

MAROC-ESPAGNE

Le gouvernement espagnol prétexte l’installation d’une ferme de pisciculture au large de ce petit archipel méditerranéen pour soumettre une note de protestation au Royaume. Mais le fait est que celui-ci est marocain et qu’il est plus que temps que Madrid le rétrocède à son propriétaire réel.

Quand on évoque les présides occupés par l’Espagne au Nord du Maroc, on pense le plus souvent à ceux de Sebta et Mélilia, qui sont certes, les plus importants en termes de superficie et de population. Mais beaucoup oublient jusqu’à l’existence de la presqu’île de Badis et de l’îlot de Nekkor, tous deux situés dans la province d’Al Hoceima, ainsi que de l’archipel des Jaâfarites, qui, lui, se trouve au large du village de Ras El Ma, dans la province de Nador, et fait surtout depuis plusieurs semaines l’actualité après qu’une ferme de pisciculture marocaine a été installée à son large.

Dans un article publié dans son édition du 23 novembre 2021, le quotidien espagnol El Pais a révélé que le ministère des Affaires étrangères espagnol avait soumis, dans la semaine d’avant, une note de protestation à ce propos au responsable de l’ambassade du Maroc à Madrid, l’ambassadrice Karima Benyaïch n’ayant, pour sa part, pas encore regagné son poste depuis son rappel le 18 mai 2021 en raison de l’hospitalisation en Espagne du secrétaire général du mouvement séparatiste sahraoui du Front Polisario, Brahim Ghali. Motif: la ferme se trouverait dans les soi-disant “eaux territoriales espagnoles”.

Aussi, une procédure aurait été entamée à l’encontre de l’entreprise Morenot, basée justement en Espagne, dans la ville d’Amposta, pour avoir fourni et installé les cages de la ferme. Elle disposerait, selon les sources d’El Pais, de vingt jours pour les retirer, sous peine d’une sanction qui serait prise dans le cadre des réglementations environnementales et de sécurité maritime espagnoles, étant donné que l’Espagne considère les Jaâfarites et les eaux qui les entourent comme zone de protection spéciale des oiseaux (ZEPA) et site d’importance communautaire (SIC) du réseau Natura 2000, qui regroupe des sites naturels ou semi- naturels de l’Union européenne (UE) ayant une grande valeur patrimoniale.

Processus de détente
Côté marocain, aucune réaction n’a encore pour l’heure été signalée, mais nul doute que cette affaire ne sera pas sans faire pièce au processus de détente entamé depuis plusieurs mois avec l’Espagne. Deux éléments sont, ainsi, à souligner: le premier, c’est que l’installation de la ferme n’a pu se faire sous les radars des autorités marocaines, qui ont sinon donné leur autorisation formelle, du moins fermé les yeux; et le second, c’est que même en considérant que les Jaâfarites soient espagnoles, l’interprétation que font les pouvoirs publics de la voisine ibérique quant à ce que devraient être les eaux territoriales relevant de leur souveraineté est fondamentalement viciée.

A ce dernier égard, El Pais écrit que “compte tenu de la proximité de la côte marocaine, 1,9 mille (3,5 kilomètres) dans le cas des Jaâfarites, la médiane est prise comme référence”, or rien n’est plus faux: au regard du droit de la mer et plus particulièrement la convention de Montego Bay du 10 décembre 1982, le Maroc a droit sur l’ensemble de son plateau continental, peu importe que s’y trouvent des espaces insulaires appartenant à des pays tiers. Ceci n’est d’ailleurs pas sans rappeler le cas des Canaries, dont l’Espagne souhaite profiter de la situation pour mettre la main sur plus d’une centaine de kilomètres d’eaux marocaines et, soit dit en passant, les ressources naturelles qui s’y trouvent. On sait, depuis que le roi Mohammed VI avait abordé le sujet dans son discours de la Marche verte du 7 novembre 2020, qu’un dialogue est actuellement ouvert avec la partie espagnole eu égard aux zones de chevauchement.

Mais quoi qu’il en soit, rien de cela ne s’applique aux Jaâfarites, qui sont tout bonnement marocaines et devraient officiellement le redevenir. Ainsi, si, s’agissant de Sebta et Mélilia, l’Espagne se plaît à reproduire l’argument fallacieux de leur prise avant l’établissement de la dynastie alaouite au XVIIe siècle -comme si l’on considérait qu’il n’y avait pas de continuité entre les Rois catholiques et les actuels Bourbon, mais passons-, que peut-elle dire de ces îles où les forces espagnoles n’ont pris pied qu’au XIXe siècle et qui ont été littéralement arrachées au Maroc au titre du traité inégal de Wad Ras -du 26 avril 1860-, suite à la fameuse guerre coloniale de Tétouan des généraux Rafael Echagüe et Juan Zavala de la Puente? Lequel traité n’a par ailleurs pas empêché la rétrocession, fin juin 1969, de Sidi Ifni, dont la colonisation avait été actée à cette occasion.

Indépendance incomplète
Fallait-il que le Maroc choisisse une indépendance immédiate et totale et non pas progressive, ce qui lui aurait d’ailleurs évité le différend avec l’Algérie autour de son Sahara? On ne peut refaire l’Histoire, mais en tout état de cause le Royaume ne peut continuer de se résigner à l’état de fait actuel, et c’est la moindre des choses qu’il reprenne ce qui doit lui revenir.

Chose qui vaut aussi pour les autres présides, Sebta et Mélilia en tête, où l’on a vu le Maroc fermer, en octobre 2019 et août 2018, ses frontières commerciales: pourquoi, en effet, continuer de les faire vivre au dépens du citoyen marocain, qui doit en plus subir l’humiliation des douaniers traitant comme de vulgaires bêtes de somme les femmes engagées dans le commerce transfrontalier (avec, en plus, des morts chaque année sur la conscience)? Si, à Sebta notamment, il faut bien sûr accélérer le pas pour que les citoyens de sa région, principalement dans la ville de Fnidq, trouvent des alternatives financières sérieuses, il en va aussi, in fine, de la dignité des Marocain.e.s.

Comme le déclarait, en décembre 2020, l’ancien Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, à la chaîne satellitaire panarabe Asharq, “le jour viendra” où le Maroc et l’Espagne devront bien s’asseoir à table. Et peut-être qu’il est plus que temps que le Royaume commence à dicter son rythme, le voisinage n’était visiblement pas tellement pressé et, au contraire, bien encore engoncé dans son histoire coloniale.