Le maroc entre le marteau et l'enclume

Vendredi 24 juin 2022, plus de 2000 migrants clandestins se sont violemment rués sur le poste frontalier de Mélilia. Bilan : 23 morts, des dizaines de blessés. Véritable dilemme pour le Royaume. À cause de sa situation géographique, il se retrouve pris au piège entre une Europe ingrate et une Afrique désespérée.

Immédiatement, l’impression d’un charnier humain s’impose à la vue. A même le sol s’amoncèlent des dizaines de corps, des centaines peutêtre hors champ, sans possibilité de savoir si l’inertie qui est la leur est celle de la mort. En joue, les éléments des forces de l’ordre marocaines se tiennent juste à côté et se lancent les uns aux autres de brèves directives en arabe dialectal, comme pour assurer la coordination entre eux.

À la lisière de Mélilia ce vendredi 24 février 2022, les caméras présentes sur place sont en train de filmer l’horreur. Sur les médias du monde entier, elles relaient depuis le matin les nouvelles de l’assaut que viennent de perpétrer des centaines de migrants subsahariens en situation irrégulière à l’encontre du préside occupé et où plusieurs de ces derniers ont perdu la vie. Les premières informations font état de cinq morts, avant de monter crescendo jusqu’au chiffre officiel de 23, que certains contestent pour parler d’un bilan deux fois plus lourd.

Réactions internationales
“Du jamais vu”, à en croire la section dans la ville de Nador, frontalière de Mélilia, de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), qui suit depuis de nombreuses années de près la situation migratoire dans la province éponyme. Mais il y a surtout les réactions internationales, qui plusieurs jours après se poursuivaient. Jusqu’au Conseil de sécurité, elles sont nombreuses, les parties à exiger la tenue d’une enquête pour clarifier les véritables tenants du drame. Président de la commission de l’Union africaine (UA), Moussa Faki Mahamat a notamment dénoncé, le 27 juin 2022, le “traitement violent et dégradant” selon lui “de migrants africains cherchant à traverser une frontière internationale entre le Maroc et l’Espagne”. “J’appelle à une enquête immédiate sur cette affaire et rappelle à tous les pays leurs obligations, aux termes de la loi internationale, à traiter tous les migrants avec dignité et à faire porter leur priorité sur leur sécurité et leurs droits humains, tout en réfrénant tout usage excessif de la force,” a-t-il poursuivi. Pour le Maroc surtout, l’affaire est, si l’on peut reprendre le qualificatif d’un de nos interlocuteurs, “fâcheuse”.

Terre d’accueil des migrants
Dans le cadre de sa stratégie de retour en Afrique impulsée au début des années 2010 par le roi Mohammed VI et qui avait notamment donné lieu à l’adhésion, fin janvier 2017, à l’UA, il s’est construit l’image d’une terre d’accueil des migrants du reste du continent, et ce par le biais d’une nouvelle politique migratoire qui, depuis janvier 2014, a permis de régulariser la situation de dizaines de milliers de migrants et qui a fait du Royaume un modèle à l’échelle de la planète.

Ce n’est d’ailleurs pas sans raison que c’est à ce dernier qu’avait été dévolue l’organisation, en décembre 2018, de la conférence intergouvernementale pour l’adoption du pacte mondial sur les migrations, et il y a aussi lieu de signaler que c’est le Souverain qui a actuellement la qualité de leader de l’UA sur la question de la migration. D’un seul revers de main, les événements du 24 juin 2022 sont toutefois venus tout balayer. On pourra dire que, certes, exception faite des parties qui lui sont traditionnellement hostiles, à commencer par l’Algérie qui s’en est bien évidemment donné à coeur joie et qui, on y reviendra, a sans doute beaucoup à se reprocher, le Maroc n’a pas été vraiment condamné, mais en même temps ils ont été très peu à se montrer solidaires de lui. De tous les ambassadeurs africains conviés le 26 juin 2022 par les services du ministère des Affaires étrangères pour leur expliquer le déroulement des faits et pourquoi les autorités marocaines n’y étaient, en réalité, pas pour grand-chose, ils n’ont pas été vraiment nombreux à prendre dans la foulée ouvertement la défense de ces dernières.

A vrai dire, le Maroc semble très esseulé et ne trouve de véritable allié qu’en la personne du président du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, et pour cause: in fine, c’est ce qu’il considère comme étant une partie de son pays qui a été attaqué, et il ne peut qu’appuyer tout effort consenti pour y parer -sans compter que le Maroc et l’Espagne sortent bien évidemment de près d’une année de crise consécutive à l’hospitalisation, à partir d’avril 2021, pour Covid-19 du secrétaire général du mouvement séparatiste sahraoui du Front Polisario, Brahim Ghali, dans le royaume ibérique, et que M. Sanchez n’a sans doute pas très envie d’un retour en arrière qui pourrait, justement, ne pas faire les affaires migratoires de la partie espagnole.

Victimes ou coupables?
Dans un entretien publié ce 27 juin 2022 par le quotidien catalan La Vanguardia, M. Sanchez a, ainsi, souligné que “le Maroc se bat et souffre aussi des actions violentes des migrants” et que “les principaux responsables de la tragédie qui s’est produite et de la perte regrettable de vies humaines sont les mafias internationales qui organisent les attaques violentes”. Propos qui ne devraient notamment pas passer auprès de nombreux partis espagnols, y compris les alliés de son Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), Podemos, qui avec le Parti populaire (PP) avaient été très prompts à mettre en cause le Maroc, comme le “Moroccan bashing” dont ils sont coutumiers pouvait de toute façon le laisser présager. Mais si M. Sanchez n’est bien sûr pas sans faire de la politique, surtout que celle-ci arrange, de son point de vue, l’Espagne, raconte- t-il forcément des salades? Car au contraire, ils sont nombreux les éléments à accréditer ses dires et à porter plutôt à croire que les autorités marocaines sont, dans le cas d’espèce, plutôt les victimes que les coupables. Ainsi, des vidéos ayant largement circulé sur les réseaux sociaux et dont la véracité a été corroborée par des sources officielles établissent sans le moindre ambage que les forces de l’ordre du Royaume étaient en position défensive et qu’elles ont vraiment fait tout ce qui était en leur pouvoir pour ne pas faire usage de violence contre les migrants.

On les voit, à titre d’exemple, faire face à environ 2.000 migrants en furie armés jusqu’aux dents de barres de fer et de gourdins, prêts à tout pour forcer le passage vers leur rêve mélilien. Quelle aurait été la réaction de tous ces pays qui se permettent aujourd’hui de faire la leçon au Maroc si leurs forces de l’ordre étaient dans la même situation? Sans doute autrement pire, car jusqu’à preuve du contraire le Maroc n’est même pas responsable des morts mais celles-ci semblent plutôt avoir résulté des violents mouvements de foule notamment au moment où les migrants avaient commencé à escalader les grillages qui séparent Mélilia de la province de Nador.

Des clichés tenaces
En même temps, au moins un élément des forces de l’ordre a été tué tandis que 140 de ses collègues ont été blessés, dont cinq grièvement. Méritent-ils moins d’égard? Leur vie ne vaut-elle pas également la peine, pas la même sympathie? Au moins sur ce point, il est clair que le Maroc fait l’objet d’une injustice indéniable en termes de traitement médiatique, conséquence sans doute des clichés tenaces que certains milieux véhiculent à son encontre et qui se plaisent toujours, en toute circonstance, à l’accuser de réprimer tout ce qui bouge, y compris des migrants -bien sûr! Et point là de théories du complot de mauvais aloi, car sans aller jusqu’à parler de campagne à charge, le moins que l’on puisse dire est qu’il est une inclination manifeste de nombreuses parties médiatiques à chercher systématiquement noise au Maroc, ignorant (feignant d’ignorer?) par exemple, d’un côté, toutes les réussites de la politique migratoire adoptée sous les auspices royales début septembre 2013, tout en s’empressant de l’autre côté de tremper leur plume dans le fiel d’une indignation à géométrie variable dès lors qu’il y a du grain à moudre (et même lorsqu’il n’y en a même pas, comme l’avaient éloquemment illustré les accusations sans preuve de recours marocain au logiciel israélien Pegasus).

Routes empruntées
Ce qui ramène par ailleurs au sujet de l’Algérie, où là, en revanche, l’existence d’une cabale ne semble souffrir aucune doute: derrière les multiples attaques répercutées notamment par son inénarrable “envoyé spécial chargé de la question du Sahara occidental (sic) et des pays du Maghreb”, Amar Belani, qui a carrément accusé dans une sortie en date du 26 juin 2022 le Maroc d’“accusations sommaires”, il faut sans doute aussi voir la manifestation d’un certain satisfecit consécutif à une stratégie rondement menée depuis plusieurs mois pour faciliter le passage des migrants sur le territoire marocain et par là-même provoquer des incidents de l’ordre de ceux qui sont advenus.

L’ambassade du Royaume à Madrid a, ainsi, mis en exergue le 27 juin 2022 le fait que “les assaillants se sont infiltrés à la frontière avec l’Algérie, profitant du laxisme délibéré du pays dans le contrôle de ses frontières avec le Maroc” et que “l’extrême violence des assaillants et la stratégie de l’assaut dénote un sens aigu de l’organisation, une progression planifiée et une structure hiérarchique de dirigeants aguerris et entraînés avec des profils de miliciens expérimentés dans les zones de conflit.”

Bien sûr, d’aucuns seraient, de prime abord, tentés de croire à de simples faux-fuyants -c’est d’ailleurs la défense qui a été utilisée par l’Algérie, en réaction-, mais il n’en reste pas moins que le propos ne laisse pas de revêtir beaucoup de vérité, surtout quand on focalise sur les routes empruntées par les migrants: comme l’a révélé le quotidien espagnol El Mundo dans son édition du 27 juin 2022, la majorité des migrants en situation irrégulière se trouvant au jourd’hui à Mélilia après y être entrés depuis la province de Nador sont de nationalité soudanaise, ce qui implique qu’ils sont venus d’Algérie car il n’est pas de route pour eux pour venir depuis la Mauritanie.

La main d’Alger
Fait totalement inédit, et selon ce qu’on comprend par ailleurs de la même source, ces migrants soudanais avaient plutôt coutume de chercher à migrer vers l’Europe en passant par la Libye. Sauf qu’ils ont donc choisi depuis quelques mois d’essayer de tenter l’aventure depuis le Maroc, ou plutôt cela leur a-t-il été, à l’évidence, soufflé “comme par hasard” vers le mois de mars 2022, au moment même où l’Espagne prenait la décision de commencer à considérer l’initiative pour la négociation d’un statut d’autonomie au Sahara marocain comme la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du différend autour de la région?

En tout cas, difficile de nier une main algérienne, au moins par passivité complice, au niveau du passage des migrants soudanais de frontière en frontière, quoique les autorités marocaines estiment donc que l’Algérie a un rôle autrement actif. C’est donc plus que jamais le temps de la vigilance pour le Maroc, car dans une telle perspective d’autres assauts pourraient se produire encore dans le futur: le 26 juin 2022, soit à peine deux jours après Mélilia, 59 migrants subsahariens en situation irrégulière ont d’ailleurs été arrêtés dans les environs de la ville de Tétouan et du village de Belyounech alors qu’ils étaient en passe de rééditer la même opération, mais cette fois à Sebta, l’autre préside occupé. Selon les services de police, eux aussi disposaient “d’objets et d’équipements en fer confectionnés spécialement pour être utilisés dans des opérations d’intrusion et d’escalade dans le cadre des opérations d’immigration illégale”. La guerre des migrants semble avoir bel et bien lieu...

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