Le Maroc va-t-il droit dans le mur?

LE CONFINEMENT MAINTENU ENCORE POUR TROIS SEMAINES

C’est amère que le soir du 17 mai, à quelques heures du passage du lendemain du Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, au parlement pour présenter la stratégie nationale de déconfinement, une source gouvernementale confirmait à Maroc Hebdo la nouvelle qui courrait depuis plusieurs jours dans les médias: “Le confinement sera bel et bien prolongé jusqu’au 10 juin, et ce donc pour vingt-et-un autres jours”. Dans la foulée de l’annonce officielle du maintien du confinement, un propre ministre du secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD) lâchait laconiquement, mais sur un ton volontairement lourd de sous-entendus: “Pas de commentaire”.

A l’évidence, la décision de M. El Othmani, ou du moins “l’oeuvre collective” comme ce dernier a tenu à le souligner dès le préambule de son intervention devant les élus de la nation, comme pour s’en dédouaner, est loin de faire l’unanimité. Sans aller jusqu’à la contester directement, le ministre de l’Economie, des Finances et de la Réforme de l’administration, Mohamed Benchaâboun, saisira ainsi l’occasion de sa propre présence, le lendemain, au parlement et plus précisément à la tribune de la Chambre des conseillers, pour appeler les entreprises à reprendre leur activité normale dès après l’Aïd al-Fitr, ce qui revient à tacler son supérieur hiérarchique.

Toujours sous la coupole de l’institution législative mais alors à la Chambre des représentants, l’argentier du Royaume avait d’ailleurs très clairement averti, le 30 avril, que si le confinement “dure” au-delà du 20 mai, “c’est un grand problème”. Car comme il l’a précisé ce 19 mai à la deuxième chambre, le Maroc est en train, actuellement, de perdre un milliard de dirhams par jour, et l’Etat seul la moitié de ce montant.

Décroissance accélérée
Ce qui, selon les calculs de M. Benchaâboun, revient à une perte au niveau du produit intérieur brut (PIB) estimée entre 5 et 7%, soit plus que la prédiction la plus pessimiste faite pour l’heure par une institution nationale ou internationale à l’égard du Royaume et qui est du fait du Fonds monétaire internationale (FMI) -l’institution de Bretton Woods avait tablé, le 14 avril dernier, sur une décroissance de l’économie marocaine de l’ordre de 3,7%. Des sources jointes par Maroc Hebdo assurent même que la récession pourrait enregistrer le taux calamiteux de 20%; ce qui constituerait à proprement parler une catastrophe sans égal dans toute l’histoire du Maroc moderne -M. Benchaâboun a fait référence, à la Chambre des conseillers, aux années 1930, une époque où le Royaume était toujours colonisé par la France et l’Espagne.

Tension sur les réserves
Dans le détail, un secteur comme le tourisme s’est vu grandement ravagé, perdant 15% de ses recettes depuis le début de l’année et 60% pour le seul mois d’avril. Et c’est pire encore pour certaines industries orientées vers l’export, tels l’automobile (-96% en avril), l’aéronautique (-81%), l’électronique (-93%) et le textile et l’habillement (-86,5).

Au total, les exportations se seront contractées de 61,5% au cours des quatre premiers mois de l’année, n’arrangeant aucunement, pour le coup, une balance des paiements déjà fortement entamée depuis plusieurs années du fait de la multitude d’accords de libre-échange signés par le Maroc depuis 24 ans et celui qu’il avait conclu avec l’Union européenne (UE) en février 1996. D’autant plus que les importations n’ont pas connu de baisse équivalente -de “seulement” 37,6%- et qu’en même temps les envois des Marocains résidant à l’étranger (MRE) ont perdu 11% de leur valeur. Des indicateurs macro-économiques à tout le moins déliquescents qui avaient poussé M. Benchaâboun et Bank Al-Maghrib (BAM) à tirer, le 7 avril, sur la ligne de précaution et de liquidité (LPL) contractée la première fois auprès du FMI début août 2012 et renouvelée depuis lors trois fois, de sorte à permettre à l’Etat de réduire la tension sur ses réserves de change.

Plus, le ministre de l’Economie a laissé entendre à la Chambre des conseillers, sans vraiment en dire davantage, que le Maroc pourrait basculer dans le proche avenir vers une politique d’import- substitution, que peut-être encouragera le fait d’avoir enfin pris conscience des réelles capacités industrielles du Royaume à travers notamment la production de masques de protection. Il a, ainsi, parlé de la mise en place d’“une économie forte et intégrée qui ouvrira à notre pays des horizons qui renforceront son positionnement dans le monde de l’après-crise du Covid-19”.

Enfin, le plan de relance économique que compte entreprendre le Maroc dans le proche avenir et dont M. Benchaâboun a brossé les grands traits à la Chambre des conseillers nécessitera des fonds de roulement importants: à cet égard, le ministre a révélé que le futur plan s’appuiera sur l’investissement public, qu’il a promis de garder à “un rythme stable”, à rebours de ses velléités austéritaires d’il y a quelques semaines qui, au passage, l’avaient mis en confrontation avec les milieux des affaires nationaux. Rien qui, toutefois, ne sera possible sans déconfinement économique.

De quoi mettre, en dernière analyse, complètement en question le choix de M. El Othmani de suivre les recommandations du ministère de la Santé, qui selon nos sources a le plus poussé au cours des dernières semaines pour la prorogation du confinement d’au moins quinze jours -Khalid Aït Taleb, qui en tient le portefeuille, s’était ouvertement prononcé contre un déconfinement dans les circonstances actuelles dans l’interview que la chaîne de télévision Al-Aoula avait diffusée de lui le 8 mai dernier.

Et ce choix est d’autant plus contestable que, sanitairement parlant, le Maroc ne s’en sort pas si mal, si l’on excepte le taux de reproduction, ou R0, qui correspond au nombre de personnes contaminées en moyenne par un porteur du SARS-CoV-2, le virus responsable du Covid-19, et qui est actuellement de 0,9, contre un taux souhaité de 0,7: les taux de létalité et de cas graves ou critiques sont respectivement inférieurs à 3% et 10%, et celui de l’utilisation des moyens de réanimation bien en deçà de 30% et même à seulement 4%, comme le prescrit l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans ses documents officiels. Et même le taux de reproduction demeure positif dans sept des douze régions du Royaume et est avant tout conditionné par les foyers industriels qui naissent de mesures insuffisamment implémentées au niveau des différentes unités.

Un choix contestable
N’y avait-il donc pas là possibilité d’effectuer un déconfinement prenant en compte les spécificités de chaque région et le risque induit au cas par cas? Bien évidemment que si, et il est d’ailleurs fort probable que le ministère de l’Intérieur, indépendamment du confinement, prenne sur lui de relâcher progressivement du lest, comme il l’a déjà fait le 12 mai en autorisant les souks hebdomadaires de douze provinces peu affectées par le Covid-19 de reprendre leur activité, alors même que l’état d’urgence sanitaire était encore plus d’actualité.

Outre la conjoncture économique actuelle, le contexte social l’y appelle en tout cas, car comme l’a montré le Haut-Commissariat au plan (HCP) dans l’étude qu’il vient de publier ce 19 mai, 34% des ménages nationaux se retrouvent totalement sans revenus depuis huit semaines. Beaucoup de travailleurs pourraient, de même, demain se retrouver à la rue du fait du nombre d’entreprises atteintes par la crise due au Covid-19, et qui selon les indiscrétions du 4 mai dernier à la Chambre des représentants du ministre du Travail et de l’Insertion professionnelle, Mohamed Amakraz, dépassent les 134.000.

Et alors que, déjà, la fragilité de l’édifice social avait poussé le roi Mohammed VI à lancer, au tournant de l’année, le chantier de l’actualisation du modèle de développement national, il ne faudra surtout pas faire preuve d’inertie au cours des prochaines semaines, car c’est, in fine, l’avenir du pays en lui-même qui se trouve en jeu...


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