La tentation israélienne

Le Maroc et le deal du siècle

Les autorités marocaines ont bien conscience que tant que les Israéliens et les Palestiniens ne se sont pas entendus sur une solution définitive, elles ne pourront pas ouvrir de canaux officiels avec Tel-Aviv

La voix est monocorde, presque robotique, de concert avec les mimiques du visage, réduites à leur plus simple expression. Visiblement, le ministre des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger, Nasser Bourita, a décidé, en ce mercredi 29 janvier 2020, de ne laisser transparaître aucune émotion devant les médias nationaux et internationaux, impatients de connaître la position du Maroc eu égard au plan de paix israélo-palestinien dévoilé la veille par le président américain Donald Trump et qui, naturellement, n’allaient pas rater l’occasion de poser la question au chef de la diplomatie marocaine.

Hypothétique Palestine
La réponse de ce dernier est ainsi fin prête, consignée dans un document écrit qu’il a sous les yeux et qu’il se contente de débiter le plus scolairement donc en présence de son homologue portugais, Augusto Santos Silva, avec lequel il anime, à l’occasion de l’entame de sa visite de travail de deux jours au Maroc, une conférence de presse portant d’abord sur les relations entre le Royaume et son voisin lusitanien.

Les propos de M. Bourita feront illico le tour des rédactions et, dans le même sillage, des chaumières et des réseaux sociaux et surtout des milieux pro-palestiniens, qui y réagiront plus que vivement, et pour cause: M. Bourita y dit que «le Maroc apprécie les efforts constructifs de paix déployés par l’administration américaine actuelle, en vue de parvenir à une solution juste, durable et équitable au Proche-Orient». Inadmissible pour ces milieux! Car il faut dire que le plan de M. Trump, que l’opinion publique internationale est venu à connaître et simplement désigner au fur et à mesure par l’appellation de «deal du siècle» -la dénomination officielle est «vision pour la paix, la prospérité et un avenir meilleur pour les peuples palestinien et israélien»-, représente pour eux un énième couteau remué dans la plaie vieille de plus de 70 ans des Palestiniens et qui les a vus perdre, malgré les concessions qu’ils avaient faites à Oslo en septembre 1993, plus des deux cinquièmes de la Cisjordanie et l’Est d’Al-Qods Acharif, où est censé siéger la capitale de leur futur (et désormais bien hypothétique) État: le plan en question ne fait en fait, selon leur analyse, que sanctionner la colonisation israélienne des territoires palestiniens, et ce en dépit des 28 milliards d’investissements qu’il prévoit dans ces derniers (sur un total de 50 milliards devant également aller à l’Egypte, à la Jordanie et au Liban) et qui avaient été promis dès fin juin à Manama, qui avait accueilli une conférence sur sa partie économique (lire n° 1308, du 28 juin au 4 juillet 2019).

Une position honorable
Ainsi, d’aucuns en sont allés jusqu’à qualifier la réaction de M. Bourita de «trahison» et à appeler à sa démission. Présent le 4 février à la Chambre des conseillers pour défendre les deux projets de loi relatifs à l’extension par le Maroc de ses frontières maritimes, le ministre se verra, à cet égard, vertement reprendre par le conseiller CDT (Confédération démocratique du travail) Abdelhak Hissane, qui se demandera si ses propos tenus sur le «deal du siècle» étaient «une opinion personnelle ou celle du gouvernement marocain». A la manifestation contre le deal organisée à Rabat le 9 février, M. Bourita fera également l’objet des critiques de nombre de participants, dont certains scanderont des slogans hostiles à son encontre. Ses déclarations, qui ne reflètent bien évidemment pas seulement son «opinion personnelle» comme l’a sous-entendu M. Hissane mais celle de l’Etat marocain dans son ensemble et d’abord de son chef, ne constituent pourtant pas un blanc-seing à l’endroit du deal, mais simplement mettent l’accent sur les «efforts constructifs» de l’administration de M. Trump, ce qui constitue une nuance importante.

Ainsi, la position marocaine à l’égard du conflit israélo-palestinien reste, au vrai, inchangée, et cela a été éloquemment exprimé par le biais du message verbal du roi Mohammed VI transmis, justement, par M. Bourita au président palestinien, Mahmoud Abbas, lors de la réception que ce dernier lui a accordée le 8 février à Amman en présence de l’ambassadeur du Royaume dans la capitale jordanienne, Khalid Naciri, de l’ambassadeur, directeur du bureau de représentation du Royaume du Maroc à Ramallah, Mohamed Hamzaoui, de l’ambassadeur de Palestine en Jordanie, Majdi Khaldi, et du secrétaire général du comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), Saeb Erekat: deux Etats côte-à-côte, un israélien et un palestinien, et ce dans les frontières du 4 juin 1967 avec Al-Qods oriental comme capitale, comme le soulignait encore le Souverain le 29 novembre 2019 dans sa lettre au président du Comité pour l’exercice des droits inaliénables du peuple palestinien, Cheikh Niang, à l’occasion de la journée internationale de solidarité avec le peuple palestinien. M. Erekat saluera d’ailleurs, suite aux entretiens avec M. Bourita, «les positions constantes et honorables du Royaume du Maroc en faveur de la question palestinienne ».

Aides conditionnées
En fait, M. Bourita avait bien précisé, lors de sa conférence aux côtés de M. Santos Silva, que «l’acceptation par les parties des différents éléments est en effet fondamentale pour la mise en oeuvre et la durabilité de ce plan», ce qui veut dire que même si, éventuellement, il pouvait y avoir un alignement marocain sur le plan, ce ne serait que dans le cas d’un aval palestinien. L’impression d’un changement de cap de la part du Maroc semble, à vrai dire, procéder des affirmations du journal électronique américain Axios, publiées dans un article en date du 3 février 2020, sur l’existence d’un accord tripartite entre d’un côté le Royaume et de l’autre les Etats-Unis et Israël. En vertu de cet accord, les Etats-Unis reconnaîtraient officiellement la souveraineté du Maroc sur son Sahara -ce qu’ils font officieusement déjà en lui octroyant les aides que leur congrès destine chaque année aux provinces sahariennes- et ouvriraient même un consulat dans le chef-lieu de la région, à savoir Laâyoune, à la suite de nombreux pays africains amis récemment, en échange de quoi le Royaume normaliserait ses relations avec Israël et établirait avec lui des relations diplomatiques officielles.

Une cible privilégiée
Axios avance même force détails et parle de tractations avancées menées notamment par l’intermédiaire de l’homme d’affaire juif marocain Yariv Elbaz, qualifié par le média de proche de Jared Kushner, gendre et haut conseiller de M. Trump et que l’on peut considérer comme le cerveau du «deal du siècle», puisque c’est lui qui a chapeauté les différentes étapes de son élaboration. Une des raisons de l’ire de M. Hissane à la Chambre des conseillers est que M. Bourita avait initialement refusé de répondre aux questions de son groupe parlementaire à ce propos, créditant par là même l’existence sinon d’un accord, du moins de contacts dans ce sens. Ce qui est sûr est que le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, est décidé à élargir le nombre de pays arabes ayant des liens officiels avec Israël et qui se limitent actuellement à deux pays, à savoir l’Egypte et la Jordanie.

On parle ainsi, par les temps qui courent, d’une normalisation avec le Soudan -M. Netanyahou et le président du conseil de souveraineté de la République du Soudan, Abdel Fattah Abdelrahmane al-Burhan, se sont rencontrés en secret le 3 février à Entebbe, en Ouganda, selon les indiscrétions du journal électronique israélien The Times of Israel- et le Maroc ferait également partie des cibles privilégiées de la diplomatie israélienne: début décembre, le bruit avait couru que le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, allait débarquer, lors de la visite qu’il avait effectuée dans le Royaume le 5 décembre, flanqué de M. Netanyahou, et d’ailleurs les deux hommes s’étaient entretenus la veille à Lisbonne avant que le diplomate ne quitte finalement seul le Portugal. Le 31 janvier 2019, le ministre délégué chargé des Relations avec le parlement et la société civile, porte-parole du gouvernement Saâd Eddine El Othmani, Mustapha El Khalfi, avait même dû démentir les «rumeurs » d’une visite de M. Netanyahou au Maroc, suite à des informations publiées six jours plus tôt par le journal électronique Le Desk faisant état de l’activisme du conseiller à la sécurité nationale israélien, Meir Ben-Shabbat, dans ce sens.

Le peuple hostile
Mais il faut rappeler que le roi Mohammed VI avait carrément préféré annuler, début juin 2017, sa participation à la 51ème session ordinaire des chefs d’Etat et de gouvernement de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO),qui devait se tenir à Monrovia, alors que le principal point du jour y était pourtant l’adhésion du Maroc, pour la simple raison que le Premier ministre israélien y avait pris part -«Sa Majesté le Roi, que Dieu l’assiste, souhaite que sa première présence à un sommet de la CEDEAO n’intervienne pas dans un contexte de tension et de controverse, et tient à éviter tout amalgame ou confusion,» avait alors indiqué un communiqué du ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale.

Car, in fine, les autorités marocaines ont bien conscience que tant que le conflit israélo- palestinien n’est pas encore résolu et que ses deux parties prenantes, à savoir les Israéliens et les Palestiniens, ne se sont pas entendues sur une solution définitive, elles ne pourront pas ouvrir de canaux officiels avec Tel-Aviv, principalement du fait d’une opinion publique qui semble rester hostile, dans sa majorité, à Israël, à telle enseigne que certains milieux continuent encore de lui dénier le qualificatif d’Etat et de le cataloguer simplement d’«entité sioniste». Ainsi, même dans l’euphorie ayant fait suite aux accords d’Oslo, le Maroc se contenta, à partir de septembre 1994, d’ouvrir des bureaux de liaison bilatéraux qui eurent pignon sur rue six ans à peine, le temps que se déclenche la Seconde Intifada en septembre 2000 et de se voir, par voie de conséquence, fermés. Certains, tels le président de l’Observatoire de lutte contre la normalisation, Ahmed Ouihmane, vont même jusqu’à prioriser la cause palestinienne par rapport à celle du Sahara -propos tenus par le concerné lors d’une manifestation du Mouvement unicité et réforme (MUR) à Salé le 20 décembre 2015-, ce qui avait conduit à ce rappel à l’ordre indisposé de M. Bourita lors de sa présence à la Chambre des conseillers à ne pas être «plus Palestiniens que les Palestiniens », tout en soulignant que «le Sahara reste la première cause du Maroc, pas la Palestine» -suscitant, là encore, une levée de boucliers à son encontre.

Intérêts économiques
Pour l’heure, il devrait par conséquent seulement rester question de relations informelles, notamment au plan économique: chaque année, le très officiel Bureau central des statistiques (CBS) israélien fait état de millions de dollars échangés entre le Maroc et Israël, dont 149 millions de dollars pour la seule période allant de 2014 à 2017, selon des informations qu’il avait publiées en novembre 2018. A ce dernier égard, le directeur Egypte et Maghreb au ministère des Affaires étrangères israélien, Lior Ben Dor, s’était illustré le 30 janvier 2020 sur le réseau social Twitter en appelant, dans une vidéo tournée en arabe, les investisseurs marocains à venir tâtonner le terrain dans l’Etat hébreu. Soit dit en passant, le ton était beaucoup plus enjoué que celui de M. Bourita aux côtés de M. Santos Silva...


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