Le Maroc est-il armé face au coronavirus ?

ALERTE MAXIMALE

Aucun cas n’est détecté pour le moment mais le risque est réel.

Le 17 février 2020, hôpital militaire Mohammed V de Rabat. A l’extérieur, le père de Zineb prend quotidiennement des nouvelles de sa fille, en isolement à l’hôpital militaire de Rabat, depuis que les autorités l’ont rapatriée, le 2 février, de la ville de Wuhan, épicentre de l’épidémie du nouveau Coronavirus en Chine, mise en quarantaine depuis la découverte du virus.

Zineb est en surveillance sanitaire depuis près de deux semaines à Rabat. Elle n’est pas la seule. Depuis le début de l’épidémie du Coronavirus, 167 Marocains ont été rapatriés de Chine, dont 67 ont été admis à l’hôpital militaire de Rabat pour une durée de 20 jours. Une durée exigée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). A Rabat, ils sont en surveillance 24h/24. Les médecins spécialistes prennent leur température deux fois par jour et ils peuvent circuler librement, a déclaré à France 24 Khalid Ennibi, chef du centre de virologie de l’hôpital militaire de Rabat. Les autres rapatriés vivent le même mode de vie à hôpital Sidi Saïd de Meknès. Mais le Maroc ne surveille pas que les rapatriés de Wuhan. Le ministère de la Santé assure contrôler aussi toutes les entrées au territoire, aériennes, maritimes et terrestres, comme au port de Tanger, le premier port d’Afrique.

Communication défaillante
Depuis l’apparition du virus Corona en décembre 2019 en Chine, le Maroc a mis en place plusieurs mesures pour lutter contre la propagation de l’épidémie. L’état d’alerte a été lancé dans tous les aéroports et ports du pays. L’objectif est de détecter précocement d’éventuels cas importés de Chine. Parallèlement, les autorités ont annoncé le renforcement du système national de surveillance épidémiologique par la mise en place d’un système de prévention pour toute personne prédisposée ou vulnérable au virus.

Le ministère de la Santé n’a pas recommandé aux citoyens une mesure de précaution exceptionnelle mais seulement de s’assurer que les règles d’hygiène habituelle soient respectées: se laver les mains et éviter tout contact avec des personnes présentant des symptômes respiratoires. Comme de coutume, le ministère mise sur l’anticipation. Mais d’aussi primaires recommandations sont l’arbre qui ne peut cacher la forêt. La communication du ministère de la Santé, qu’il s’agisse du service concerné ou de la stratégie du nouveau ministre Khalid Aït Taleb, a été défaillante, voire inexistante, depuis l’apparition de l’épidémie, exception faite des communiqués sans âme qui se veulent rassurants.

La psychose s’étend
Il n’y a pas une fois où le ministre a fait une sortie médiatique pour rasséréner les Marocains face au déferlement des rumeurs au sujet de l’apparition d’un cas de contamination à Fès, Casablanca ou Marrakech. L’on se rappelle encore l’épisode de panique à Midelt, où deux ressortissants chinois se sont présentés le 25 janvier dans un hôpital pour un contrôle médical. D’ailleurs, suite à cet épisode de panique réel, le ministère de la Santé a déclaré: «Le risque est bien présent comme pour n’importe quel autre pays, mais il n’y a rien à craindre pour le moment, dans la mesure où nous n’avons recensé aucun cas actuellement».

Khalid Aït Taleb n’a même pas réagi pour répondre aux déclarations rapportées par l’agence Sputnick attribuées à un grand responsable de l’OMS qui sème le doute sur la capacité du Maroc à faire face, techniquement et médicalement, à cette épidémie: «Quatre pays seulement au Moyen-Orient disposeraient des moyens médicaux et des laboratoires de pointe pour le dépistage du virus de la mort, Corona, selon les données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Ces moyens seront mis à la disposition de 10 pays dans un proche avenir», a déclaré le président de l’Unité de prévention des risques infectieux au Moyen-Orient, Abdenacer Aboubakr, en marge du Congrès organisé par le bureau régional de l’OMS au Caire. Sans réponse de la part des responsables du ministère de la Santé, l’information a eu l’effet d’une douche froide sur un grand nombre de Marocains. La psychose s’étend en l’absence d’une communication de crise.

Les plus sceptiques et les plus dubitatifs ont pris peur depuis la confirmation par les autorités sanitaires égyptiennes, vendredi 14 février, du diagnostic du premier cas de la maladie dans un pays africain. Ils évoquent le cas du Royaume-Uni, nettement mieux équipé que le Maroc et surtout ayant pris toutes les mesures de précaution, qui a déclaré des cas de contamination. Ou encore celui de la France, premier pays européen infecté par le virus malgré des mesures strictes prises à l’arrivée des voyageurs en provenance de Chine et d’ailleurs, et premier émetteur de touristes à destination du Royaume.

Le doute est donc de mise quand on sait que le plan national de veille et de riposte au virus Corona n’est pas respecté à la lettre ou qu’il ne s’est pas doté des moyens de ses ambitions. A l’aéroport Mohammed V, à Casablanca, comme dans les autres grands aéroports internationaux et ports du Royaume, des équipes médicales avec caméras thermiques, et des zones de quarantaine, ont été installées pour le dépistage des porteurs du virus, à partir du 26 janvier 2020, selon le communiqué du ministère. Sauf que ces équipes ont débuté leur travail bien après cette date. Et le contrôle qu’elles effectuent n’est pas régulier.

Aussi, les autorités ont mis en place un nouveau mécanisme de contrôle, à savoir la «fiche sanitaire du passager», disponible à bord des avions et bateaux, et que les voyageurs à destination du Royaume sont tenus de remplir. Cette fiche est censée permettre de récolter plusieurs informations sur les voyageurs à destination du Maroc, notamment le nom et prénom, la date de naissance, la date d’arrivée au Maroc, le numéro de siège à l’intérieur de l’avion, le numéro du vol, le numéro du passeport ou encore la nationalité du passager.

Mécanisme de contrôle
Ces voyageurs seront également amenés à répondre, via la fiche sanitaire, à des questions sur le pays de provenance ainsi que la ville de transit, l’adresse au Maroc, adresse e-mail et aussi le numéro de téléphone au Maroc et à l’international. Sauf que cette fiche peut s’avérer inefficace car beaucoup de voyageurs omettent certains détails de peur de subir un contrôle poussé par mesure de précautions. Le point de faiblesse de ce plan, qui est un secret de polichinelle, c’est l’état piteux des infrastructures sanitaires et notamment des CHU, à l’instar de celui de Casablanca, qui reçoit le plus grand nombre de patients de toutes les régions du Royaume. Ces hôpitaux ne sont pas bien équipés en termes de matériel médical. Leur capacité d’accueil, en période normale, est trop faible. Les désordres et dysfonctionnements de ces bâtiments sanitaires et de leurs installations techniques sont criants. Une interrogation fuse alors: Les autorités sanitaires sont-elles suffisamment armées pour faire face au Coronavirus?

Assurément, non. L’ancien ministre de la Santé, Anas Doukkali, qui ne disposait d’aucune visibilité sur l’état des bâtiments et hôpitaux, avait lancé le 25 janvier 2019 un appel d’offres pour désigner des bureaux d’études devant réaliser un diagnostic de 133 hôpitaux dans les 12 régions du Maroc. Cela va des CHU (Ibn Sina de Rabat) aux hôpitaux de proximité, en passant par les centres hospitaliers régionaux et provinciaux, les hôpitaux psychiatriques et les centres d’oncologie.

Manque de personnel
Il s’agira pour les prestataires de réaliser un diagnostic de la performance des immeubles et des équipements biomédicaux. L’ouverture des plis était prévue le 11 mars 2019 et la mission devait durer 8 mois à compter de la date de notification de l’ordre de service. Pour l’heure, aucune nouvelle sur le sort de cet appel d’offres n’a été communiquée. La santé publique est malade. Le cas de l’hôpital Ibn Rochd, à Casablanca ,est édifiant. Des dizaines de patients attendent des rendez-vous dans des locaux dégradés, certains à même le sol. Certains doivent attendre des mois et des mois. Les médecins et infirmiers sont dépassés. L’hôpital manque de personnel, de matériel… Bref, de tout.

Avec 6,2 médecins pour 10.000 habitants, le Maroc est loin des objectifs fixés par l’Organisation mondiale de la santé (15 pour 10.000). Le pays dispose de seulement 3.853 médecins généralistes et 7.553 spécialistes dans le public. Pour certaines spécialités, la situation est alarmante. C’est notamment le cas de la neurochirurgie, où l’on ne compte que 134 médecins, l’oncologie (128 médecins), l’hématologie (63), la médecine nucléaire (47), la chirurgie cardio-vasculaire (42), la réanimation médicale (42), la chirurgie en cancérologie (39), la médecine d’urgence et de catastrophe (32), immunologie (15), toxicologie (4), physiologie (4) et anatomie (2). Les établissements hospitaliers manquent cruellement de matériel, notamment au niveau des équipements biomédicaux et installations de haute technologie.

Risque d’introduction
On compte 99 scanographes, 80 unités de mammographie, 73 échodoppler 4 D et 21 unités de radiologie panoramique, 17 IRM et 1 TEP-Scan (Tomographie par Émission de Positrons) dans tous nos hôpitaux. A titre de comparaison avec la France, 110 IRM ont été installés en 2018 uniquement pour la région Auvergne-Rhône-Alpes. Bref, au vu de l’état des infrastructures et du manque de personnel spécialisé et formé, et compte tenu de la médiocrité du niveau de communication du ministère de la santé, doit-on s’alarmer? Le Maroc est-il prêt si des cas de Coronavirus se déclarent dans le Royaume? Seul interlocuteur ayant été autorisé à parler du sujet du Coronavirus, Mohammed Youbi, directeur de la Direction de l'épidémiologie et de lutte contre les maladies, assure que «le risque d’introduction au Maroc est faible mais pas exclu», tout en avouant «qu’aucun contrôle visant les ressortissants des pays touchés par l’épidémie, à part la Chine, n’est prévu pour l’instant». Et si la contagion vient d’autres pays que la Chine ?


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