Maroc-Algérie: Du football, et bien plus encore

Dans un match à l’enjeu ambigu, la sélection algérienne est parvenue à se défaire aux tirs au but de son homologue marocaine. Analyse d’une déconvenue qui reste tout de même à relativiser sportivement.

Si l’on souhaite s’arrêter à cette image où, à la 88ème minute de la partie, le défenseur marocain Mohamed Nahiri et l’ailier algérien Youcef Belaïli sont bras dessus, bras dessous, on avancerait que c’est l’esprit de fraternité qui a dominé le match ayant opposé le 11 décembre 2021 le Maroc et l’Algérie en Coupe arabe des nations de football au Qatar. Si l’on veut mettre en avant les manifestations de joie plus qu’exubérantes d’un grand nombre d’Algériens -dirigeants et aussi peuple, ne nous y trompons pas- suite au penalty victorieux de Mohamed Amine Tougai ayant assuré la qualification de leur pays en demi-finale de la compétition, on serait plutôt tenté de reconnaître que la rencontre revêtait, qu’on le veuille ou non, une dimension loin d’être seulement sportive.

Matraquage de la propagande
En somme, à chacun la liberté d’en juger, mais on pourrait aussi dire que les tenants de l’une et de l’autre version des faits ont tous deux éventuellement raison. D’une part, Nahiri et Belaïli, c’est ce qui advient chaque fois qu’un Marocain et un Algérien ont l’occasion de frayer: la proximité linguistique, et culturelle, et même simplement physique est tellement établie qu’on ne peut au final que sympathiser -peut-on, en son âme et conscience, détester son jumeau, et avant tout son frère? Mais d’autre part, il y a la séparation qui, du fait de la fermeture des frontières en cours depuis bientôt vingt-sept ans -une génération-, ajoutée au matraquage de la propagande, s’accentue un peu plus chaque jour: l’intellectuel et homme politique français Benjamin Constant disait que “tout est moral dans les individus mais tout est physique dans les masses”, et c’est à n’en point douter le schéma dont l’Algérie a, dans le cas d’espèce, été le témoin.

Et le pire c’est que le Maroc lui-même finit par y être enfermé: nul doute que si c’était les Lions de l’Atlas qui avaient obtenu la victoire, on aurait assisté, comme après le (3-1) du quart de finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) de 2004 et le (4-0) de début juin 2011 des éliminatoires de la même compétition, à des scènes de liesse tout au moins similaires, et la question à se poser est si leur motivation aurait été seulement footballistique -réponse courte: peu probable.

Entre le Royaume et son voisin, il reste bien sûr la différence que le roi Mohammed VI n’aurait sans doute pas adressé, en cas de victoire, “un million et demi de bravos” aux joueurs marocains, comme s’ils avaient réussi à se défaire de suppôts du colonialisme français; ce que le président algérien Abdelmadjid Tebboune n’a pas eu froid aux yeux de faire. Mais en dernière instance, leur “affrontement” sur le terrain a sans doute été révélateur de l’état actuel des relations entre le Maroc et l’Algérie ainsi qu’entre leurs peuples (constat général qui ne s’applique bien sûr pas à tout le monde, dont beaucoup qui, si l’on peut dire, s’en “footent” tout simplement).

Différents observateurs s’accordent à dire que cela n’est d’ailleurs sans doute pas totalement étranger à la défaite marocaine; ils croient en tout cas le déceler dans la déclaration d’après-match du sélectionneur Houcine Ammouta, qui a confié ceci: “Notre équipe n’a pas eu le même rendement que lors des matchs précédents. Nous n’étions qu’à 50% de notre réel potentiel. Je ne sais pas ce qui a empêché mes joueurs d’évoluer avec leur vraie valeur. Peut-être que cette crispation était due à la pression qui a entouré le match”.

Des Lions méconnaissables
Au plan pur et dur du football, il était bien évidemment clair que la sélection algérienne était supérieure sur tous les plans et qu’elle n’a pas volé sa qualification, et il faut vraiment détester le football pour ne pas savoir apprécier à sa juste valeur la maestria de joueurs comme Yacine Brahimi et surtout Belaïli, auteur du magnifique but du 2 à 1 depuis pratiquement le centre de terrain (102ème minute de jeu).

“Notre équipe a perdu contre une grande nation qui possède des joueurs de très haut niveau,” a notamment reconnu le capitaine marocain Badr Benoun, qui avait par ailleurs égalisé à 2 à 2 douze minutes plus tard (l’ouverture du score avait été due à Brahimi sur penalty à la 62ème, avant que Nahiri ne remette dans la minute les pendules à l’heure suite à un centre sur coup de pied arrêté de Abdelilah Hafidi). Mais le mental a, comme y a fait allusion Ammouta, sans doute aussi joué.

A cet égard, le président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), Fouzi Lekjaâ, a-t-il vraiment fait le bon choix en se rendant, à J-2, aux côtés de l’ambassadeur marocain Mohamed Setri, auprès des Lions dans leur camp d’entraînement qatari? Nul doute que son intention était bonne, mais peut-être aussi que cela a troublé les Lions, tout en donnant une dimension politique, même si ce n’était pas son intention, à leur match; interprétation que la partie algérienne n’a en tout cas pas manqué de faire.

Ammouta luimême a, en vérité, été méconnaissable: où est l’entraîneur qui, en début d’année seulement, avait amené son escouade à écraser le Championnat d’Afrique des nations (CHAN) au Cameroun? Ou, pour ceux qui diraient qu’il s’agit d’une compétition en carton-pâte ne mettant même pas en opposition les meilleurs joueurs du continent, celui qui a glané tant de titres avec le Fath de Rabat et le Wydad de Casablanca jusqu’à Al-Sadd, au Qatar même? Comment n’a-t-il par exemple pas pu se rendre compte qu’en maintenant Walid El Karti à un poste contre-nature de premier relanceur, non seulement il faisait souffrir le joueur, mais aussi toute l’organisation et défensive et offensive de l’équipe, puisque Benoun se devait luimême, par conséquent, de remonter le ballon, tout en laissant Marwan Saadane seul en défense centrale, au point que les attaquants algériens, à commencer par Brahimi, ont pu opérer à leur complète guise?

A-t-on peut-être au final, comme le dit l’adage marocain, fait avancer la fête d’une nuit après les deux succès (4-0) face à la Palestine et à la Jordanie, qui restent finalement des sélections plus que modestes? En même temps, il ne faut pas trop accabler les joueurs, dans la mesure où bon gré, mal gré, ce n’est qu’aux tirs au but qu’ils ont été éliminés, et avec un peu de chance le gardien de but Anas Zniti aurait pu arrêter les penalties qu’il a à plusieurs reprises frôlé de la main. Et peut-être qu’alors le discours aurait été autre aujourd’hui et qu’on aurait fait l’impasse sur leur performance d’ensemble.

Si la Confédération africaine de football (CAF) ne l’annule pas comme l’annoncent d’aucuns, la prochaine CAN doit en tout cas commencer le 9 janvier 2022, avec une opposition dès le deuxième jour de compétition avec le Ghana. En espérant que le public marocain puisse, cette fois, se réjouir du résultat final...