Le malaise social aux postes frontières Bab Sebta et Melilia et dans les marchés informels

Le prix à payer

A lui seul, le mythique marché Derb Ghalef à Casablanca génère plus de 20 milliards de dirhams de chiffres d’affaires par an. Mais ce chiffre s’est effondré après la fermeture des deux postes frontières Bab Sebta et Melilia, plongeant des millions de familles dans la misère.

Il fallait naturellement s’y attendre. La fermeture des deux postes-frontières Bab Sebta et Melilia a plongé le secteur informel dans le chaos. La crise sanitaire a davantage envenimé la situation. Résultat, le mythique marché Derb Ghalef à Casablanca, qui s’approvisionne en produits provenant de la contrebande, vit une atonie indescriptible.

Les commerçants de ce marché célèbre dans tout le Maroc vivent désormais des moments difficiles. Voyant leurs stocks s’épuiser, ils n’ont plus quoi vendre. Certaines boutiques, qui vendaient avant le Covid-19 des produits électroniques ou électroménagers achetés à la contrebande, se sont reconvertis en produits alimentaires locaux pour survivre. Pour d’autres, criblés de dettes, ils ont dû mettre la clé sous le paillasson. Derb Ghalef, qui grouillait de monde il y a quelques mois, est désormais déserté par les Casablancais.

Le plus dramatique dans tout cela, c’est que les milliers de familles qui vivent de ce marché se retrouvent du jour au lendemain dans la misère et la pauvreté. Une situation qui est appelée à s’aggraver dans les années à venir si l’Etat n’intervient pas pour trouver des alternatives à ces commerçants. La même situation de misère est celle aussi que vivent les marchés du Nord et tout particulièrement les “femmes-mulets”, qui vivaient péniblement de la contrebande en transportant sur leur dos des quantités impressionnantes de marchandises. Si elles vivaient certes un calvaire humainement et physiquement insupportable, c’est qu’elles ne disposaient que de la contrebande pour vivre.

S’attaquer aux mafias
Mais ce filon générateur de revenus a été coupé d’une façon brutale. D’où leurs circonstances économiques et sociales difficiles dans lesquelles elles se retrouvent aujourd’hui. En guise d’alternatives, l’Etat leur propose des emplois dans le cadre de la nouvelle zone industrielle de Tanger. Mais jusqu’à présent, rien n’a été concrétisé.

Le directeur général de l’administration des douanes, Nabil Lakhdar, se réjouit d’avoir mis fin à la contrebande provenant des deux postes frontières en montrant sa peine par rapport au calvaire quotidien vécu par les “femmes-mulets”. Le patron de la douane souhaite plutôt voir ces femmes porter des blouses dans des usines pour préserver leur dignité. Mais en attendant d’intégrer des emplois formels, ces femmes et leurs familles vivent dans le dénuement le plus absolu. Nabil Lakhdar s’attarde sur la véritable raison de cette fermeture qui consiste, selon lui, à s’attaquer aux mafias de la contrebande, qui en profitent le plus à coups de milliards de dirhams.

«Il faut savoir qu’un emploi dans la contrebande tue une dizaine d’emplois dans l’économie formelle» explique-t-il. Et de renchérir: «Nous avons presque gagné cette bataille parce que les gros contrebandiers ont senti que l’Etat est dans une logique de fermeture et qu’il ne reculera jamais». Mais, comme dit le vieil adage, «le malheur des uns fait le bonheur des autres». Si la lutte contre contrebande rend service à l’économie formelle, elle porte un coup terrible aux milliers de familles vivant de la contrebande.

Une décision irréfléchie
Le coup social de cette décision est donc énorme. A lui seul, le marché Derb Ghallef pèse plus de 20 milliards de dirhams de chiffres d’affaires. Sans compter tous ces marchés informels dans le Nord et dans le Sud du pays qui permettent de faire vivre des populations entières.

Si certaines grandes villes comme Casablanca et Tanger pourraient, dans une moindre mesure, absorber le choc de la disparition de la contrebande grâce à leurs activités industrielles et commerciales plus ou moins avancées, d’autres villes, de petite et moyenne tailles, vivent exclusivement dans le secteur informel. Et la contrebande sert de coeur battant de ce secteur.

On se demande si l’Etat a sérieusement réfléchi avant de prendre cette décision? Tout porte à penser que non. Le Maroc n’est pas encore un pays industriel pouvant créer des emplois nouveaux. Avec la crise de la Covid, la situation économique, y compris dans le secteur formel, continue à se dégrader à un rythme effréné.

Conséquence directe: la pauvreté s’accentue dans le pays, d’où la crainte de voir la criminalité augmenter. Ce cercle vicieux va produire un climat malsain et des tensions exacerbées dans la société. Il faut s’attendre alors à une bombe à retardement sociale qui risque d’éclater à tout moment.


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