Malaise Maroco-Allemand: Que diable allaient-ils faire dans cette galère ?

La première puissance européenne s’est investie dans une stratégie de coopération bilatérale drapée d’une politique hostile à l’égard du Royaume, surtout de son intégrité territoriale. La décision du ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, est venue marquer une pause dans cette relation “pas très catholique”.

Inattendue? Oui! Une surprise? Non! Lundi 1er mars 2021, une lettre signée par le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a été adressée au Chef du gouvernement et à l’ensemble des membres de son cabinet. Dans l’objet, il les prie sur un ton ferme et grave de suspendre tout contact avec l’ambassade d’Allemagne au Maroc. Les «départements ministériels et l'ensemble des organismes qui relèvent de leurs tutelles sont priés de bien vouloir suspendre tout contact, interactions ou action de coopération, en aucun cas ou sous aucune forme, aussi bien avec l'ambassade d'Allemagne au Maroc qu'avec les organismes de coopération et les fondations allemandes qui lui sont liés», dixit M. Bourita. Pour cause? Des «malentendus profonds avec la République Fédérale d’Allemagne au sujet des questions fondamentales du Royaume du Maroc». La lettre est floue sur les raisons exactes de cette décision de couper tout contact avec la représentation diplomatique allemande et les ONG et fondations politiques qui lui sont rattachées.

Soupçons d'espionnage
Plus intrigant encore est que le ministère des Affaires étrangères n’a pas convoqué l’ambassadeur allemand à Rabat, Götz Schmidt- Bremme, comme le veulent les us et les coutumes en matière de diplomatie. En tout état de cause, s’il ne s’agit pas d’une rupture des relations diplomatiques avec Berlin, comment peut-on qualifier cette «suspension de tout contact»? Aucune explication de la part du département de M. Bourita. Un imbroglio qui a gêné l'ambassadrice du Maroc en Allemagne, Zohour Alaoui, qui a été convoquée, elle, mardi 2 février, au ministère des Affaires étrangères allemand.

«Hier, nous avons invité l'ambassadrice du Maroc à une réunion urgente avec le secrétaire d'État au ministère des affaires étrangères pour clarifier les événements rapportés du Maroc», a indiqué lors d'une conférence de presse mercredi 2 mars à Berlin Christofer Burger, porte-parole du ministère des Affaires étrangères allemand. «De notre point de vue, il n'y a pas de raison que les relations diplomatiques soient affectées. L'Allemagne et le Maroc collaborent étroitement depuis de nombreuses décennies, ce qui, à notre avis, est toujours dans l'intérêt des deux pays», a-t-il précisé. «A cet égard, rien n'a changé dans la politique allemande à l'égard du Maroc», a ajouté M. Burger.

Si l’Allemagne adopte un profil bas face à cette décision de la diplomatie marocaine, c’est que l’affaire est bien plus compliquée qu’on le pense. Soupçonne-t-on certaines ONG ou fondations relevant de l’ambassade allemande à Rabat d’espionnage contre les intérêts stratégiques du Royaume? Si tel est le cas, au profit de qui? De l’Algérie et de ses mercenaires du Polisario? Rien ne le confirme ou l’infirme. Le doute, lui, est permis. Ces organismes, de par leurs missions, ont la possibilité d’aller partout et de collecter des informations importantes, voire même sensibles. Sous l’égide du drapeau allemand, certaines ONG transgresseraient sur le terrain «l’hospitalité marocaine» et embrigaderaient une partie de la société civile marocaine contre les institutions d’Etat en ne lésinant pas sur les subventions et les aides généreuses.

Une réaction irrespectueuse
Plusieurs faits nourrissent le soupçon quant à une collaboration souterraine présumée entre les associations, les organismes de coopération et les fondations liées à l’ambassade d’Allemagne à Rabat et les pro-séparatistes. Certains organismes allemands présents au Maroc ont des liens forts avec des régions allemandes connues pour leur alignement sur la thèse séparatiste. Lundi 1er mars 2021, Rabat a appris que le drapeau du Polisario avait été officiellement accroché le 27 février, au fronton d'un bâtiment du länder allemand de Brême, à l’occasion du 45e anniversaire de la proclamation de la fantomatique RASD.

Un fait isolé? Non. Le même drapeau a été brandi, toujours à Brême, sur le mât du Parlement de la ville à l'occasion d'une cérémonie organisée par des parlementaires allemands et de nombreuses organisations non gouvernementales, le 26 février 2016 plus précisément, pour en célébrer le 40e anniversaire. L’hostilité informelle de plus en plus croissante du côté allemand va être portée au palier officiel. Sur le même dossier de la cause nationale, les affinités d’Angela Merkel avec les thèses de l’Algérie étaient à peine cachées. Le 10 décembre 2020, il y a eu la proclamation du président Trump qui a reconnu la souveraineté du Maroc sur son Sahara. La réaction allemande à ce propos a été irrespectueuse à l’égard d’un pays dont les relations diplomatiques et politiques sont dites étroites.

Le secrétaire d’Etat allemand a fait une sortie médiatique pour dire que la position américaine était contraire à la légalité internationale et le directeur des affaires bilatérales du ministère des Affaires étrangères allemand a martelé, le 14 décembre, que son pays n’allait pas aider à faire aboutir le processus de paix de l’ONU. «Le Maroc tente d’en tirer profit», a déclaré Ulrich Lechte, rapporteur pour l’Afrique du Parti démocrate-libéral au Bundestag (Parlement fédéral), dans une interview accordée à la chaîne Deutsche Welle. «M. Trump a reconnu le Sahara occidental comme territoire marocain en droit international. L’Allemagne et la plupart des partenaires européens ne le reconnaissent pas», a-t-il ajouté. Ulrich Lechte préside la sous-commission «Nations- Unies, organisations internationales et mondialisation», qui suit de près la politique de l’Allemagne au sein notamment du Conseil de sécurité des Nations Unies. Si seulement cette hostilité s’était limitée à ces déclarations !

L'Allemagne a demandé le 21 décembre une réunion à huis clos du Conseil de sécurité de l'ONU sur la situation au Sahara occidental juste après la proclamation de Trump. Même médiatiquement, la position officielle inamicale (par euphémisme) de l’Allemagne n’était pas équivoque. La chaîne publique Deutsch Welle parlait dans un reportage, le 12 février 2021, du pillage des ressources halieutiques du Sahara par le Maroc.

Des réactions mitigées
Sans parler du long séjour du président algérien Tebboune en Allemagne pour des raisons de santé dites «normales et non inquiétantes », alors que les dirigeants algériens ont l’habitude de séjourner, dans de telles circonstances, en France. Mais pourquoi donc ces actes d’hostilité? L’Union européenne a toujours fait du dossier du Sahara une aubaine à son avantage pour faire pression sur le Royaume. La décision américaine a été perçue comme un coup de massue pour les membres de ce groupement économique et monétaire et particulièrement la France et l’Espagne. D’ailleurs, les réactions mitigées de ces deux pays, pour ne pas dire froides, expliquent la position allemande. Car, tout bien pensé, les échanges économiques avec cette première puissance économique européenne ne pèsent pas beaucoup dans la balance commerciale du Royaume dans laquelle la république d’Allemagne figure en cinquième position après l’Espagne, la France, la Chine et les Etats-Unis.

Avec l’Allemagne, le Maroc accuse un déficit de 900 millions d’euros avec 3,2 milliards d’euros d’importations depuis l’Allemagne contre 1,3 milliard d’exportations marocaines. L’Allemagne achète du Maroc pour 1,3 milliard d’euros du textile, de l’alimentation, de l’électrotechnique, des produits chimiques et des matières premières. Que risque-t-elle vraiment si la rupture diplomatique est consommée? Déjà, au lendemain de la décision de M. Bourita, la Fédération marocaine des droits du consommateur (FMDC) a lancé un appel au boycott de tous les produits made in Germany en vente ou en commercialisation au Maroc.

Dr Bouazza Kherrati, président de la FMDC, nous confie que c’est «une réaction à l’ingérence de la république allemande dans les affaires internes du Royaume». «Nous saluons la décision du ministère des Affaires étrangères, que nous considérons comme une réponse héroïque à une grande puissance européenne qui cristallise la position inébranlable de la «saharianité» du Maroc», dit-il.

Comment l’Allemagne peut-elle sacrifier un marché important pour un malheureux drapeau d’une organisation fantoche? Cela renforce la conviction que l’affaire du Sahara est un «moyen de chantage politique» pour les grands du vieux continent. Lorsque les Etats-Unis, un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, ont décidé d’en reconnaitre la marocanité, le géant européen a tremblé. Mais de là à en arriver au non-respect des institutions et de l‘intégrité territoriale du Maroc alors que la neutralité doit dicter les relations internationales, le double jeu de la république allemande, qui ne date pas d’hier, ne doit pas être toléré.

Circonstance aggravante
Une autre circonstance aggravante est venue brouiller cette relation. L’intermédiation positive et fructueuse de la diplomatie marocaine dans le cadre du conflit libyen, depuis l’accord de Skhirat de 2015 jusqu’aux pourparlers de Bouznika en 2021, a été confrontée en Allemagne par la mise à l’écart du Maroc de la conférence de Berlin sur la Libye en janvier 2020 alors que l’Algérie avait été parmi les premiers convives d’Angela Merkel, la chancelière allemande. Rabat n’avait pas tardé à réagir: «Le Royaume du Maroc a toujours été à l’avant-garde des efforts internationaux pour la résolution de la crise libyenne» , avait souligné un communiqué du ministère des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger, relevant que Rabat «a joué un rôle décisif dans la conclusion des accords de Skhirat, qui sont, à ce jour, le seul cadre politique –appuyé par le Conseil de Sécurité et accepté par tous les protagonistes libyens– en vue de la résolution de la crise dans ce pays maghrébin frère».

En octobre 2020, le ministre Bourita avait décliné une invitation de son homologue allemand, et des Nations Unies, pour prendre part à la conférence de Berlin 2 sur la crise libyenne, qui fait suite à celle de janvier. D’autres affaires exaspèrent. Comme celle du salafiste Mohamed Hajib, qui s’en donne à coeur-joie en insultant les institutions marocaines et dont Rabat n’a de cesse de réclamer à l’Allemagne son extradition, en vain. Ou encore le dossier de près de 4.000 migrants clandestins mineurs, qui date depuis 2017 lorsque l’Allemagne est allée jusqu’à évoquer la réduction ou la suspension de ses aides au Maroc si ce dernier n’accepte pas de rapatrier ses mineurs non-accompagnés.

Tout compte fait, la première puissance européenne s’est investie dans une stratégie de coopération bilatérale drapée d’une politique hostile et peu transparente à l’égard du Royaume et de ses intérêts stratégiques et surtout de son intégrité territoriale. Toute coopération et tout partenariat économique doivent se baser sur une entente sur le plan politique et un engagement mutuel de non-ingérence dans les affaires intérieures qui relèvent de la souveraineté de chaque partie.

La décision du ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, est venue marquer une pause dans cette relation «pas très catholique ». Il est temps de lever le voile, de manière officielle, sur ce qui a motivé une telle décision. Il n’y a rien à perdre plus que ce qui a été déjà perdu.

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