La majorité se mobilise : La paix sociale à tout prix

La conjoncture actuelle, très difficile, marquée par la sécheresse et l’inflation des prix des hydrocarbures et des produits alimentaires, complique la mission du gouvernement Akhannouch.

Un malheur n’arrive jamais seul: sécheresse, crise ukrainienne, flambée des cours internationaux des prix des matières premières et des hydrocarbures… Autant d’événements imprévisibles et liés les uns aux autres avec des répercussions fâcheuses dont l’onde de choc dépasse toutes les frontières. Au Maroc, quatre mois et demi depuis la cérémonie de nomination de ses membres par le Roi Mohammed VI (le 7 octobre 2021), le gouvernement Akhannouch fait face à une situation inextricable: grogne populaire à la suite de la hausse des prix impactant le pouvoir d’achat de l’écrasante majorité des citoyens, pulvérisation de la facture des subventions compte tenu des hypothèses d’achat du pétrole et du gaz contenues dans la loi de finances 2022, ce qui rend impératif de rectifier cette feuille de route budgétaire…

Mardi 22 février 2022, la coalition de la majorité gouvernementale se réunit en présence de ses trois leaders. Mensuelle, la réunion de ce jour-là n’était pas comme les autres. Il fallait transmettre en urgence un message clair selon lequel la coalition se porte bien. Elle est toujours soudée et solidaire. Les déclarations de co-équipiers (PAM et Istiqlal) de ces derniers temps laissant transparaître quelques différences de point de vue sont désormais derrière nous.

Et c’est tant mieux. L’autre message tout aussi important était que le gouvernement est conscient des attentes et aspirations des citoyens, notamment relativement au pouvoir d’achat qui s’érode graduellement. La majorité gouvernementale a fait une sortie médiatique pour dire qu’elle est grandement consciente des attentes des citoyens et qu’elle oeuvre pour y répondre et honorer ses engagements et ses obligations à leur égard, notamment en matière de préservation de leur pouvoir d’achat. Le double message a été véhiculé mardi 22 février 2022 à Rabat, par le président du parti du Rassemblement national des indépendants (RNI), Aziz Akhannouch et chef de file de la majorité gouvernementale, lors d’une conférence de presse.

Attentes des citoyens
Le gouvernement en est conscient: malgré une marge de manoeuvre étroite, et outre la subvention, un fonds d’urgence de 10 milliards de dirhams visant à venir en aide aux agriculteurs, en particulier, et au monde rural, en général, contre les effets dévastateurs de la sécheresse, a été mis en place. C’est une initiative du Roi Mohammed VI. Encore une fois, le Souverain intervient en anticipant dans le dessein de limiter les conséquences d’une année très faible en précipitations. Cette vision anticipatrice renseigne, faut-il l’avouer, sur la veille permanente menée par Sa Majesté et qui consiste à prévenir plutôt que de subir. Cette vision s’inscrit dans la durée et n’est point événementielle. D’ailleurs, en témoignent ses orientations ayant donné naissance au Fonds spécial de gestion de la pandémie du Covid-19 quelques jours seulement après l’annonce de l’état d’urgence sanitaire.

Sécurité alimentaire
Par les temps qui courent, la sphère d’incidences positives de la décision royale consistant à limiter les effets de la sécheresse s’élargit. Le monde rural est le moteur de l’économie. L’agriculture est le secteur économique qui pèse le plus dans le produit intérieur brut (PIB). Il est le premier contributeur (environ 14%) du PIB devant le tourisme et l’industrie. Aussi, le secteur agricole demeure le premier pourvoyeur d’emplois au Maroc, avec une contribution de près de 40% à l’emploi total. Cette proportion s’élève à près de 74 % en milieu rural, ce qui place ce secteur au centre des enjeux économiques et sociaux au niveau rural. La céréaliculture occupe 60% de la surface emblavée et 60% du PIB agricole. La stratégie sectorielle Plan Maroc vert (2008-2020) puis la stratégie Génération Green ont un objectif principal en commun: atteindre la sécurité alimentaire et l’autosuffisance, notamment en céréales, et gérer rationnellement les ressources hydriques face au changement climatique.

L’objectif n’est pas encore atteint, certes, mais beaucoup de changements ont été implémentés dans le monde rural, notamment les aides publiques à différentes filières et le soutien apporté aux agriculteurs, autant technique qu’équipementier. Malheureusement, tout n’est pas rose. Les petits fellahs continuent de souffrir malgré que la stratégie agricole et ses mécanismes d’appui leur accordent la part du lion.

Ras-le-bol populaire
Aussi, le circuit d’approvisionnement des produits agricoles échappe grandement au contrôle. Dans les marchés de gros des légumes, fruits et légumineuses, le chaos règne à cause des intermédiaires qui font la pluie et le beau temps en renchérissant les prix. Et c’est à ce niveau que l’intervention du gouvernement est attendue en urgence. La marge de manoeuvre du cabinet Akhannouch se rétrécit aussi du fait que l’on importe une grande partie de nos produits alimentaires ou des matières premières servant à l’industrie agroalimentaire.

Cette donne plombe l’économie nationale dans ce sens où l’importation massive assèche les réserves en devises, ce qui nous poussera à nous diriger vers les marchés financiers internationaux pour emprunter de nouveau. Pour freiner peu ou prou cette hémorragie de devises, il faut limiter les importations superflues en temps de crise, comme les importations de l’électroménager, des produits électroniques… Mais elle reste une solution en demi-teinte. Car à l’origine du déficit de notre balance commerciale, qui veut dire que la valeur des exportations est inférieure à celle des importations, on trouve les faibles productivité et compétitivité de notre économie.

Depuis des décennies, les gouvernements qui se sont succédé ont préféré la facilité et ont misé sur les exportations des voitures, des composantes aéronautiques, du phosphate et de quelques produits agroalimentaires pour tenter d’équilibrer la balance commerciale et, partant, la balance des paiements. Ils n’ont jamais pensé à renforcer notre industrie, dans toutes ses filières, de telle sorte à renforcer les exportations et diminuer par conséquent les importations.

Bref, ce n’est pas un tel débat qui va renverser dans l’immédiat la situation. Pour l’heure, compte tenu de la conjoncture actuelle particulièrement difficile, exacerbée par la sécheresse et une campagne agricole qui s’annonce d’ores et déjà médiocre, les retombées de la crise ukrainienne et l’impact économique négatif de la crise sanitaire liée à la pandémie, le gouvernement n’a pas d’autre choix que de puiser dans le budget pour acheter la paix sociale. Les manifestations contre la hausse des prix et l’érosion du pouvoir d’achat qui ont eu lieu le dimanche 20 février 2022, dans plus de 30 villes et patelins, sont annonciatrices d’un rasle- bol populaire.

M. Akhannouch gère pour le moment la situation, avec plus au moins certaines difficultés liées au tarissement des finances publiques. Il devra ainsi faire un arbitrage en sacrifiant une partie d’un poste budgétaire comme l’investissement public pour renflouer les caisses dédiées à la subvention des matières premières et à une intervention au niveau des prix des hydrocarbures, dont les cours ne cessent d’augmenter. L’invasion militaire par la Russie d’une partie de l’Ukraine le 24 février 2022 a fait grimper de façon vertigineuse le cours international du pétrole. Celui-ci a dépassé la barre psychologique des 100 dollars le baril le jour même.

Filets sociaux
La mission de l’Exécutif est très délicate. Le contexte général à l’international et celui particulier en interne ne lui facilitent pas la tâche. Bien au contraire. En tout état de cause, M. Akhannouch savait que la conjoncture lui était déjà défavorable quand il a été chargé de former un nouveau gouvernement: crise sanitaire, relance économique, baisse considérable des recettes fiscales et non fiscales de l’État…

A cela s’est greffée une vague de sécheresse tout sauf attendue avec ce qu’elle entraîne comme morosité économique et une guerre naissante sur le territoire ukrainien dont les séquelles sur l’économie nationale ne sont plus à démontrer. Heureusement que le plan royal d’aide au monde rural et l’implication habituelle du bras droit de l’État, en l’occurrence le groupe Crédit Agricole du Maroc, ainsi que l’accélération du chantier royal de la protection sociale en permettent à 11 millions de travailleurs non-salariés et leurs ayant-droits de bénéficier de la couverture médicale sont là pour jouer le rôle de filets sociaux. Une réactivité inimitable ailleurs.