Mahmoud Abbas dans la souricière algérienne

MAROC-PALESTINE

En zappant le Royaume au cours de sa tournée au Maghreb, le président palestinien a fait fi de tout l’engagement dont fait montre la partie marocaine pour la cause de son peuple.

L’Algérie pendant trois jours. Puis, à partir du 7 décembre 2021, la Tunisie. Mais donc pas le Maroc. Certes, le président palestinien, Mahmoud Abbas, a, comme l’ont relevé certains confrères, évité d’aborder au cours de sa tournée au Maghreb l’accord de coopération sécuritaire signé le 24 novembre 2021 par le Royaume avec Israël et, contrairement à ce à quoi d’aucuns pouvaient s’attendre, ne l’a pas condamné.

Mais le fait qu’il zappe Rabat est, en soi, lourd de signification. Réaction légitime? Superficiellement peut-être, si l’on considère qu’en rétablissant, le 22 décembre 2020, ses relations avec Tel-Aviv, près de vingt ans après les avoir rompues suite au déclenchement de la deuxième intifada palestinienne -important à rappeler-, la capitale marocaine aurait, comme le véhiculent de nombreuses voix, y compris à l’interne, «trahi» la cause palestinienne. Mais rien ne saurait être plus faux, et cela pour plusieurs raisons.

D’abord, la coordination a, depuis le début, été de mise: aussitôt après avoir échangé, le 10 décembre 2020, avec le président américain, Donald Trump, au téléphone et s’être mis d’accord avec lui sur les termes de la “normalisation” entre le Maroc et Israël, puisque c’est sous l’égide de l’ancien locataire de la Maison-Blanche que celle-ci a été opérée, le roi Mohammed VI avait été mis en contact avec M. Abbas pour le mettre au parfum de tous les détails du “deal”. Avant que le Souverain ne lui écrive, le 18 décembre 2020, une lettre circonstanciée expliquant sans ambiguïté aucune que “le Maroc place toujours la cause palestinienne au même rang que la question du Sahara marocain”. “L’action du Maroc en vue de consacrer sa marocanité ne se fera jamais, ni aujourd’hui ni dans l’avenir, au détriment de la lutte du peuple palestinien pour recouvrer ses droits légitimes,” soulignait-il.

Ce qui sera par la suite suivi par des actes: au moment du déclenchement, le 6 mai 2021, des événements de Cheikh Jarrah, du nom de ce quartier de la ville d’Al-Qods Acharif d’où les forces d’occupation israéliennes voulaient expulser six familles palestiniennes, le Maroc ne manquera pas de s’élever contre “un acte inadmissible et susceptible d’attiser les tensions”. “Le Royaume considère que les mesures unilatérales ne sont guère la solution, de même qu’il appelle à favoriser le dialogue et le respect des droits,” insistera un communiqué en date du 9 mai 2021 du ministère des Affaires étrangères.

Droits inaliénables
Sans compter qu’une aide de 40 tonnes de produits alimentaires de première nécessité, de médicaments de soins d’urgence et de couvertures sera acheminée par les Forces armées royales (FAR) dans les territoires palestiniens de Cisjordanie et de la bande de Gaza, alors que les affrontements s’étaient intensifiés entre l’armée israélienne et le mouvement de résistance islamique palestinien du Hamas -dont le chef du bureau politique, Ismaël Haniyeh, sera, soit dit en passant, reçu en grandes pompes le 16 juin 2021 au Maroc, où un dîner sera offert en son honneur par le roi Mohammed VI, sachant bien que son organisation est considérée comme terroriste par Israël.

Enfin, dans sa lettre adressée le 29 novembre 2021, à l’occasion de la journée internationale de solidarité avec le peuple palestinien, au président du Comité des Nations unies pour l’exercice des droits inaliénables du peuple palestinien, Cheikh Niang, le roi Mohammed VI “réaffirmer[a]” son “entière solidarité avec le peuple palestinien et [son] total soutien à son droit légitime”, à savoir “l’instauration d’un État indépendant et viable coexistant dans la sécurité et la paix avec Israël”, en prenant comme référence les “frontières du 4 juin 1967” qui, de fait, battent en brèche les revendications israéliennes sur la partie orientale d’Al-Qods et ses colonies de la Cisjordanie ainsi que du Golan syrien.

Sont-ce cela les manifestations de la “traîtrise”? Car le Maroc, égoïste qu’il est apparemment et ne pensant qu’à ses intérêts nationaux -chose dont, quoi qu’il en soit, on ne devrait pas lui faire le grief, même si cela est avéré-, pouvait très bien faire sienne la phraséologie israélienne revendiquant les territoires conquis à partir de la guerre de 1967 ou simplement la mettre en sourdine, or il ne l’a pas fait. Et le fait de dire que c’est par crainte de la réaction de la rue n’est désormais plus plaidable: quand il l’a voulu, l’État a, sans coup férir, signé son accord de coopération sécuritaire avec Israël; qu’est-ce qui l’empêcherait, de fait, aujourd’hui de cesser de soutenir la cause palestinienne si ce n’est sa “justesse”, comme le soulignait encore le roi Mohammed VI dans sa missive à l’adresse de M. Niang?

Et il ne faut par ailleurs pas oublier ceci, et cela est sans doute la raison qui rend la posture de M. Abbas moins compréhensible: après l’Égypte, fin mars 1979, le deuxième pays arabe à avoir reconnu Israël n’est autre que… la Palestine. Reconnaissance que, depuis son élection début janvier 2005, M. Abbas n’a jamais daigné retirer. Si, en établissant des relations avec Israël, on tourne automatiquement le dos à la cause palestinienne, dans ce cas M. Abbas et son mouvement du Fatah devraient être considérés comme les premiers des “traîtres”.

Positions ambigües
Charité bien ordonnée doit, comme le dit l’adage, commencer par soi-même. En dernière instance, il y a aussi lieu de dire que dans le sens inverse, l’Autorité palestinienne que représente M. Abbas n’a jamais, à ce jour, apporté de soutien clair et net à l’intégrité territoriale du Maroc, en dehors de prises de positions ambigües comme celles qui ont été à l’origine des crises que le Royaume a eues au cours de cette année 2021 avec l’Allemagne et l’Espagne.

Au contraire, on avait même vu l’ambassadeur de Palestine à Alger, Amine Makboul, sortir en novembre 2020 dans le quotidien algérien Al-Wassat pour condamner l’intervention des FAR dans la zone tampon de Guergarate, à la frontière maroco-mauritanienne, où les milices du mouvement séparatiste du Front Polisario bloquaient depuis vingt-trois jours la circulation des biens et des personnes. Raison suffisante pour que le Maroc ne pense qu’à son nombril, mais ce serait méconnaître alors le Royaume et son peuple. M. Abbas, lui, ne semble, hélas, pas s’embarrasser de telles dispositions.