UN TAUX DE CHÔMAGE EN HAUSSE CONTINUE

La machine économique tourne à vide

La machine de la croissance économique, de l’investissement et de la création de l’emploi est en panne. La preuve, au Maroc, il est un constat affligeant. On supprime plus d’emplois qu’on en crée.


«A part l’emploi et l’investissement qui sont en berne, tout va bien M. Akhannouch». C’est ainsi qu’on peut résumer le bilan économico-social de près de trois ans du gouvernement. Une fois encore, Aziz Akhannouch ne l’entend pas de cette oreille. Devant les députés, lundi 10 mai 2024, il a débité son monologue d’autosatisfaction. Pourtant, quatre indicateurs prouvent que la croissance économique molle de ces trois dernières années n’a pas été assez attractive et productive pour créer des postes d’emploi. A s’en référer au chef du gouvernement, le Maroc a pu, pour la première fois, franchir le seuil de 140 milliards de dollars de Produit intérieur brut (PIB), ce qui met, selon lui, en évidence «le dynamisme du tissu économique national au cours des deux dernières années». Le taux de croissance en 2023 a augmenté de manière significative à 3,4%, ce qui «dépasse les prévisions», toujours d’après le chef du gouvernement. Ensuite, c’est lui-même qui a souligné que le secteur de l’agriculture subit des pertes d’emploi, avec notamment 200 000 emplois perdus chaque année, en raison de la succession des années de sécheresse.

Objectifs non atteints
Enfin, M. Akhannouch insiste sur le fait que «la valeur totale des investissements publics se répartit entre la part du budget de l’État, qui a atteint 103 milliards de dirhams (MMDH), le budget des établissements et des entreprises publiques (152 MMDH), le budget du Fonds Mohammed VI pour l’investissement (45 MMDH), le budget des collectivités territoriales (20 MMDH) et le budget du Fonds spécial pour la gestion des effets du séisme d’Al Haouz (20 MMDH)». Soit ! Qu’à cela ne tienne ! Mais il est question d’une obligation de résultat et non d’indicateurs qui ne se traduisent pas en avancées concrètes. Tout le monde sait dans quelle conjoncture économique son cabinet a été investi. Guerre en Ukraine, sécheresse, renchérissement des matières premières… Mais qu’a-t-il fait pour sortir de cette morosité et relancer véritablement la machine économique? La situation du marché du travail a empiré. Entre 2022 et 2023, le taux de chômage s’est aggravé, passant de 11,8% à 13%, avec 157.000 postes d’emploi perdus. Ce taux, qui est passé à 13,7% au premier trimestre 2024, reste plus élevé parmi les jeunes âgés de 15 à 24 ans (35,9%), les diplômés (20,3%) et les femmes (20,1%).

Une petite comparaison entre le premier trimestre de 2023 et celui de 2024 montre une perte de 159.000 postes en milieu rural, principalement non rémunérés, et la création de 78.000 postes en milieu urbain, le volume global de l’emploi ayant baissé de 80.000 postes. Avec sa double casquette de patron du Rassemblement national des indépendants (RNI) et de chef du gouvernement, M. Akhannouch avait promis au début de son mandat la création de 1 million de postes d’emploi net sur cinq ans, soit 200.000 emplois par an. Plus de deux ans et demi après sa prise de fonction, cet objectif est loin d’être atteint. Pire, au lieu de créer 200.000 emplois par an, il en a détruit autant rien que dans le secteur de l’Agriculture dont on ne cesse de vanter encore les atouts du plan Maroc Vert (2008-2020) qui a absorbé plus de 55 milliards de dirhams. Malgré les initiatives telles que les programmes Awrach et Forsa, les efforts du gouvernement semblent être bien en deçà de ce qui est nécessaire pour inverser durablement la tendance.

Emplois précaires
Pour créer de l’emploi, le cabinet Akhannouch devait relever le taux de croissance. S’il avait réussi à le faire, relativement en 2023, c’est grâce à la hausse des impôts et des taxes et non pas grâce à la croissance des recettes fiscales issues d’une hausse de la productivité. La différence est capitale. On comprend alors mieux pourquoi un taux de croissance, même de 3,4%, n’est pas suffisant pour pourvoir des postes d’emploi durables. En plus, c’est l’emploi précaire qui règne. Le dernier rapport du Haut-commissariat au plan (HCP) révèle que le marché du travail au Maroc demeure encore caractérisé par une faible protection des salariés puisque près de 52% des salariés ne disposent d’aucun contrat formalisant leur relation avec l’employeur.


Le PIB non-agricole peine à se lancer. En dépit des effets d’annonces sur l’expansion des secteurs de l’agro-industrie, de l’automobile, de l’aéronautique, des nouvelles technologies et des énergies propres et alternatives, l’industrie a créé seulement 34 000 emplois en 2023. Le secteur des services, dont l’impact sur la productivité et la compétitivité de l’économie est faible, reste le premier pourvoyeur d’emploi de l’économie nationale en 2023, employant 5.114.000 personnes, soit 48,3% de la population active occupée. Avec ces chiffres, peut-on se hasarder à prétendre à l’émergence industrielle ? La réponse est connue, surtout qu’en 2023, le Maroc s’est classé au 66e rang sur 152 pays dans l’Indice de Performance Compétitive de l’Industrie (IPC) établi par l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI).

Le pays a obtenu un score de 0,035, inférieur à la moyenne mondiale de 0,061. C’est dire qu’on est encore loin du compte !

Industrie poussive
Pour M. Akhannouch, ces chiffres qui traduisent des échecs certains sont l’oeuvre de ses prédécesseurs. Rien d’étonnant ! Ce discours est la règle au Maroc. Quand cela va mal, c’est toujours le gouvernement (ou les gouvernements) précédent qui en est responsable. Ce qui est étonnant en revanche, c’est que l’Etat social se résume pour lui au chantier royal de la généralisation de la protection sociale. Sur ce point, le succès est certes là. Rien à dire. Le chantier a été initié et est suivi par S.M. le Roi en personne. Mais l’Etat social, c’est aussi un Etat qui produit, distribue équitablement les richesses générées et qui ne réduit pas en miettes les subventions des matières premières à un moment où l’inflation a atteint des sommets intenables, pulvérisant le pouvoir d’achat de l’écrasante majorité des citoyens. Un Etat social est aussi un Etat qui se soucie de la rentabilité sociale des investissements sur son territoire, nationaux ou étrangers. La rentabilité sociale est synonyme de création d’emplois. Au lieu de tout cela, le gouvernement s’avoue d’ores et déjà vaincu et reconnaît ne pas pouvoir résoudre la problème de l’emploi durant les trois ans à venir. Tout est dit ! Économie peu attractive Résumons. La croissance économique de notre pays est encore faible, non productive et très peu attractive, non créatrice d’emplois, et loin d’être géographiquement équitable. Dire que notre économie est peu attractive est vérifiable. Les investissements directs étrangers (IDE) au Maroc ont reculé en 2023 de 53,3% comparativement à l’année précédente. Le député de l’USFP, Abderrahim Chahid, affirme que les économies de différents pays d’Afrique sont plus attractives que celle du Maroc. Durant la même année, «l’Égypte a attiré plus de 11 milliards de dollars d’IDE, l’Afrique du Sud 9 milliards, l’Éthiopie 3,7 milliards, le Sénégal 2,6 milliards, alors que le Maroc s’est contenté d’attirer 1,1 milliard de dollars seulement ». C’est la résultante, selon Abdallah Bouanou, chef du groupement parlementaire du Parti de la justice et du développement (PJD), d’une «association entre l’argent, le pouvoir, la rente et l’investissement».

Bref, pour l’heure, la croissance économique, l’investissement et la création de l’emploi ne sont surtout pas rassurants. Le comble, c’est qu’on se demande pourquoi le gouvernement, qui s’avoue impuissant face à ce statu quo, cherche encore à s’endetter. Si ce n’est pas pour l’investissement productif et pourvoyeur d’emploi, notre endettement sert-il à maintenir le train-train des membres du gouvernement et des hauts-cadres de l’Etat ? Tout aujourd’hui porte à le croire.

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