Une loi de finances rectificative ou un plan d'austérité?

LE PROGRAMME INTELAKA EN STAND-BY

La loi de finances rectificative, censée encadrer le plan de relance économique et sociale de l’après-coronavirus, comporterait plutôt un plan d’austérité, selon la récente circulaire du Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani.

Avant de compter avec le Covid- 19, les perspectives économiques pour l’année en cours étaient déjà compromises, surtout avec une campagne agricole faible impactée par la sécheresse. L’avènement de cette crise sanitaire n’a fait donc qu’assombrir davantage ces perspectives. Les répercussions de la pandémie sur l’économie ont été fâcheuses. Devant les parlementaires, le 21 mai 2020, Mohamed Benchaâboun, ministre des Finances, avait déclaré que l’économie marocaine perd 1 milliard de dirhams par jour.

Il a donc fallu revoir le Budget général de l’Etat, soit la loi de finances 2020. Une loi rectificative s’imposait car les recettes de l’Etat ont été réduites comme une peau de chagrin compte tenu de la baisse conséquente des impôts et taxes. Cette baisse est imputée à l’arrêt d’activité de secteurs d’activité et de pans entiers de l’économie pendant trois mois au moins.

Redonner visibilité et confiance
Mais cette loi de finances rectificative tarde à pointer. Elle devrait être inscrite dans l’ordre du jour d’un conseil des ministres, présidé par le Roi. Sauf que cela fait plusieurs semaines que des rumeurs circulent sur la tenue de ce conseil tant attendu. L’heure est grave. On ne badine pas avec les chiffres. Bank Al-Maghrib table sur une récession de 5,2% de l’économie marocaine en 2020. Le ministre de l’Economie et des Finances, Mohamed Benchaâboun, avait affirmé au Parlement que l’économie nationale verra ses plus pires jours dans les mois et les années à venir et qu’elle subit un manque à gagner de 1 milliard de dirham par jour et qu’en deux mois, le confinement a fait perdre 6 points de croissance du PIB.

M. Benchaâboun est donc invité à booster la locomotive de l’économie en misant le tout sur le budget de l’investissement public et en invitant, dans le cadre du comité de veille économique qu’il préside, les banques et les entreprises à franchir le pas. Les grandes lignes de la loi de finances rectificative devraient en principe inclure des mesures incitatives pour la relance économique et pour redonner visibilité et confiance aux opérateurs économiques et aux investisseurs. Mais au moment où l’on s’attend à voir de plus près les contours de la loi de finances rectificative, déjà, le tampon a été donné dans la circulaire du Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani. Le 1er juillet 2020, Saâd Eddine El Othmani adresse, en effet, une circulaire (n° 2020/9), aux ministres et ministres délégués, aux hauts commissaires et au Commissaire général, dont l’objet est l’actualisation de leurs propositions relatives à la programmation de leurs budgets pour les trois années à venir 2021-2023. C’est la deuxième du genre en un peu plus de trois mois et demi (la première datant du 11 mars 2020).

Les investissements annulés
EL Othmani y va sans ambages. Au vu du contexte très particulier lié à la pandémie du Covid-19, et au regard des données macroéconomiques devenues obsolètes depuis (le 11 mars s’entend) empêchant leur exploitation mais aussi des répercussions sur l’économie et sur les recettes de l’Etat réduits comme une peau de chagrin, El Othmani appelle les ministres et les hauts commissaires à faire preuve encore d’austérité et de dégager des marges d’exploitation budgétaires. Comment?

La première consigne est de ne plus programmer de nouveaux postes d’emplois pour les trois budgets de 2021, 2022 et 2023. Tous les départements sont concernés en dehors de ceux de la Santé, de l’Enseignement, de la Défense nationale et de l’Intérieur. Au sujet des budgets de fonctionnement, les départements, les établissements publics et les établissements de gestion autonome doivent se limiter aux dépenses nécessaires et urgentes.

L’austérité touche un poste budgétaire d’une extrême importance qui tire la locomotive de l’investissement privé. Il s’agit en l’occurrence de l’investissement public. El Othmani n’y va par quatre chemins quand il demande à ses interlocuteurs de ne programmer aucun investissement pour les années précitées en dehors des investissements en cours, ceux lancés par le Roi Mohammed VI et ceux qui bénéficient de financements étrangers, tout en donnant la priorité aux projets réalisés par des entreprises marocaines et particulièrement celles qui utilisent des produits locaux. Sur ce point, le massage est clair.

Pour pallier la fermeture de la vanne des marchés publics, El Othmani appelle à encourager les mécanismes alternatifs types de financements dans le cadre du partenariat institutionnel ou le partenariat public-privé. Cette austérité extrême est certes dictée par la conjoncture morose actuelle. Mais aller jusqu’à couper à l’investissement public porte un coup sérieux à l’investissement privé et dissuadera beaucoup d’hommes d’affaires de prendre le risque d’investir dans une ambiance caractérisée par l’incertitude. La conséquence est que la relance de l’économie restera au stade du souhait. Autre obstacle de taille: La liquidité des banques. En dépit des mesures prises par Bank Al Maghrib, notamment la baisse du taux directeur à deux reprises en deux mois et la libération complète de la réserve obligatoire des banques déposée à la banque centrale, le secteur bancaire est-il capable de soutenir à fond l’économie sachant que le taux de créances en souffrances, déjà élevé à fin 2019 (10%), risque de grimper compte tenu des défaillances des entreprises en hausse? Exagérée ou pas, cette éventualité pèse à coup sûr sur la santé des banques.

Crise de liquidité
Les banques incarnent aujourd’hui le fer de lance des mesures mises en place pour soutenir la production et la compétitivité économiques. Pour rappel, le comité de veille économique a, depuis le début de la pandémie à ce jour, poursuivi sa mobilisation pour accompagner les entreprises marocaines ayant pâti des impacts de la crise sanitaire à travers d’abord le lancement effectué le 15 juin 2020, auprès de la Caisse Centrale de Garantie, du produit Damane Relance. Malgré toutes ces mesures, les banques auront du mal à accompagner une demande ascendante de financement des entreprises, toutes tailles confondues.

Quand elles ont commencé à accompagner les décisions prises par le comité de veille économique pour juguler les conséquences économiques de la pandémie, et qu’elles ont accepté de reporter le paiement des échéances des crédits bancaires des particuliers et des entreprises, les banques marocaines ont été contraintes à freiner l’octroi de crédits à 2% d’intérêts dans le cadre du programme Intelaka d’appui et de financement des entreprises.

Les clients qui ont déjà eu l’aval de leur banque et de la CCG (Caisse centrale de garantie) ont été informés que leur crédit a été mis en stand-by et qu’il sera débloqué à partir de la deuxième semaine de juillet. Ce blocage montre que la crise de liquidité se greffe à celle de la visibilité que stimule l’investissement public comprimé au strict minimum selon les nouvelles orientations du Chef du gouvernement. De là à se poser des questions sur l’intérêt de cette loi de finances rectificative par rapport à son objectif très attendu, à savoir la relance de la machine économique.


Laisser un commentaire

X

Télécharger le magazine Maroc Hebdo

Télécharger