Librairie des colonnes : Un patrimoine en péril ?


Une atmosphère morose, des étagères dégarnies, et un silence pesant rompu par la présence de quelques visiteurs occasionnels, témoins silencieux d’une époque révolue. Le constat est amer: la mythique librairie des Colonnes s’essouffle.

Nichée sur le boulevard Pasteur, dans les hauteurs de la ville du Détroit, la Librairie des Colonnes a été fondée en 1949 par la famille Gerofi. Très vite, elle devient un symbole intemporel de savoir et un lieu de rencontre et d’échanges par excellence. Elle a d’ailleurs été fréquentée par de grands noms de la littérature, tels que Samuel Beckett, Jean Genet, Juan Goytisolo, Marguerite Yourcenar, Driss Chraïbi, Mohamed Choukri, Amine Maalouf, Tahar Ben Jelloun, Abdallah Taia John Hopkins ou encore Paul Bowles et Tennessee Williams, qui ont trouvé inspiration et ressources littéraires dans ce refuge pour les amoureux du livre.

Menacée une première fois de disparition, la Librairie des Colonnes a pu ressusciter grâce à l’intervention de Pierre Bergé qui la rénove et assure son rayonnement, jusqu’à son décès en 2017. L’homme d’affaires et collectionneur d’art Fadel Iraki, prendra ensuite sous son aile la librairie qui agonisait, avec pour ambition de pérenniser ce patrimoine culturel. Après son décès en 2020, sa femme et ses enfants ont essayé de poursuivre la gestion de ce lieu culturel mais étaient rapidement dépassés financièrement. C’est ainsi que la famille Iraki décide de passer le relais à quatre associés du monde de l’édition et de la culture au Maroc, en France et entre les deux continents méditerranéen, dont un d’origine marocaine : Khalid Tamer, Alexis Zavialoff et Mathias Ohrel et Alexandre Sap.

« La librairie ouvrira ses portes cette semaine avec une programmation foisonnante et des rencontres prévues avec des auteurs et artistes », annonçait le quatuor en janvier dernier, ajoutant qu’il prévoit également de « lancer un prix littéraire, et encourager le dialogue entre librairies indépendantes marocaines ». Les quatre nouveaux gérants de la librairie avaient par ailleurs tenu à préciser qu’ils ambitionnaient d’« être les piliers mobiles de cette entreprise familiale à taille humaine. Nous ferons tout pour préserver l’âme de la Librairie des Colonnes, l’exigence et l’ouverture qui caractérisent sa ligne éditoriale, et nous défendrons le programme et la vision forgés par la famille Gerofi, par Rachel Muyal jusqu’à sa disparition, par Pierre Berger et Simon-Pierre Hamelin, et enfin la famille de Fadel Iraki, qui nous a fait confiance ».

Mythique librairie
Cinq mois après cette déclaration, les rayonnages qui autrefois regorgeaient d’une vaste collection de livres en français, en arabe et dans d’autres langues, couvrant diverses thématiques, notamment la littérature, les sciences humaines, l’art, la photographie et l’histoire, sont dégarnies. et l’espace vide entre les quelques exemplaires solitaires restants s’agrandit.


Aujourd’hui, cette mythique librairie qui a tissé des liens culturels et littéraires entre les rives est dénuée de vie et beaucoup de questions se posent: Comment peut-on laisser une librairie de cet envergure succomber à la patine du temps, pourquoi les nouveaux investisseurs n’ont toujours pas honoré leur engagement de redorer le blason de ce lieu historique, et dans quelle mesure les autorités locales peuvent intervenir pour sauver cette librairie du gouffre de l’oubli ? Nous avons posé la question à un professionnel du livre qui a suivi de près les récentes tribulations de la librairie qui “ne mérite pas ce sort”, se désole-t-il avant de nous expliquer que les investisseurs qui ont repris les rênes ne sont pas aptes à assumer une telle responsabilité. « Être libraire, c’est un métier de passion.

Il faut aimer le livre avant tout et connaitre le circuit du livre, et ces investisseurs n’ont rien à voir avec cela ». « Certes, quand tu achètes une librairie, c’est avec ses pertes et profits. Mais les investisseurs tardent à rembourser les éditeurs et ne cherchent même pas à demander des aides au ministère de la culture pour solutionner leurs arriérés », poursuit notre source. Cela explique l’absence des nouvelles sorties littéraires et les étagères dénudées de la librairie. Les maisons d’édition qui ne connaissent pas très bien les nouveaux investisseurs, ont rompu le lien de confiance qui existait entre eux et la librairie à cause des retards de paiement et des dettes qui s’accumulent.

Face à ces difficultés, une prétendue inertie des autorités locales est déconcertante. Toutefois, une source proche de la commission de soutien à l’édition et au livre nous affirme qu’aucun dossier de demande d’aides n’a été déposée de la part des investisseurs pourtant en grand besoin. Sans ce le ministère de la Culture ne peut soutenir la librairie « On ne savait qu’il y avait ce fond », explique ouvertement Khalid Tamer, un des quatre investisseurs en question, metteur en scène d’origine marocaine et officie en tant que président africain de la Commission internationale du théâtre francophone (CITF).

Situation alarmante
Pour le professionnel du livre cité auparavant , cela « relève d’un manque de professionnalisme ». « C’est un crime que de laisser cette librairie mourir à petit feux », tonne-t-il. En réaction à ces reproches, M. Tamer nous explique avoir été très pris ces derniers mois sur des projets sur l’Afrique « en phase avec la volonté royale ». « Quand on a repris la Librairie des Colonnes, je ne m’en suis pas vraiment occupée, donc l’idée maintenant c’est d’essayer de rembourser les maisons d’édition et sortir la tête de l’eau. On a une stratégie qui va bientôt se mettre en place mais je ne peux rien révéler pour l’instant.

Plusieurs événements sur le livre et projets sont prévus à l’horizon 2024- 2025 », assure-t-il. Pour cet investisseur franco-marocain, il n’est pas question d’afficher une mine de découragement. « On a acquis la librairie avec beaucoup de dettes, mais on a déjà remboursé le. Avec mes associés, on se donne jusqu’à décembre pour sortir de l’endettement, et en tant que Marocain je ne laisserai pas ce patrimoine couler. Nous on est là pour payer nos dettes, on n’a pas dit le contraire mais on a besoin de temps pour cela ».

L’investisseur franco-marocain semble confiant quant à l’avenir de la Librairie des Colonnes, bien que la situation soit alarmante avec des rayons de plus en plus vides et des éditeurs sceptiques. Les investisseurs explorent de nouvelles idées, telles que des événements littéraires, des collaborations avec des auteurs africains et envisagent de renforcer leur relation avec les éditeurs marocains en organisant des tables ronde. Des promesses qui ont pourtant été faites lors de l’acquisition de la librairie en janvier dernier. Malgré les vents contraires, la Librairie des Colonnes résiste depuis sa création. Mais si elle se montre résiliente, il est nécessaire que les autorités locales et le ministère de la Culture s’y intéressent de près pour préserver cet héritage précieux.

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