Les prostituées exploitées par Daech sont un risque pour le Maroc

Vous avez déclaré que le groupe terroriste en Syrie et Irak, Daech, a commencé à recruter des prostituées au Maroc. Comment pouvez-vous en être sûr?
Mohammed Benhammou:
Il y a un lien dangereux entre Daech et les réseaux de prostitution. C'est une déduction que j'ai faite suite à deux travaux de recherche approfondie. Tout a commencé il y a 4 ans. A l'époque, il n'y avait pas Daech. Dans le cadre de mes travaux de recherche sur la criminalité transnationale, j'ai enquêté sur les réseaux de prostitution en Afrique du Nord, Afrique subsaharienne, Europe de l'est et Asie. Je me suis focalisé en particulier sur le Maghreb, notamment concernant les filles qui partent du Maroc. J'ai suivi l'itinéraire emprunté par les femmes marocaines recrutées par les réseaux de prostitution. Elles voyageaient du Maroc vers la Tunisie, pour arriver en Turquie ou en Syrie. Pour la grande majorité de ces jeunes filles, l'objectif commun était d'immigrer de façon illégale en Espagne. C'était donc un moyen pour s'y installer à la recherche d'horizons meilleurs pour elles-mêmes et pour leurs familles. J'ai soutiré toutes ces informations en échangeant avec des dizaines d'entre elles à l'occasion de voyages en avion pour les besoins de mes travaux de recherche. Une fois à Istanbul, en Turquie, ou en Syrie, les candidates à l'immigration clandestine ne maîtrisent plus leur sort. Les réseaux de prostitution leur confisquent leurs passeports. Et puis, ils les exploitent sur place dans la prostitution, généralement pour le compte de leurs clients, originaires notamment du Golfe. Elles sont donc prises dans le piège.


Quelles sont les caractéristiques communes de ces "prostituées"?
Mohammed Benhammou:
J'ai fait des allers-retours en Turquie par avion pour pouvoir rencontrer, sous l'anonymat, certaines d'entre elles. J'ai discuté une fois avec deux soeurs, très jeunes, âgés de 18 et 20 ans. Elles ont en commun plusieurs caractéristiques: belles, jeunes, analphabètes et originaires pour leur majorité de petites localités et de patelins. Ce qui voulait dire qu'elles ont été triées méticuleusement. Elles sont issues de familles modestes, de familles à problèmes ou divorcées. J'ai rencontré dans des allers-retours Casa- Istanbul des dizaines d'entre elles, sachant qu'elles sont discrètes. Mais cela ne m'empêchait pas d'assister à certaines disputes entre deux prostituées au sujet d'un client régulier. Elles se sont habituées à leur nouveau "métier", très rentable. Elles percevaient chacune jusqu'à 15.000 dollars par mois. Ce qui les pousse à se professionnaliser, ayant parfois le consentement et la bénédiction de leurs parents ou de leurs proches. Une chose m'a alors intrigué.


Est-ce que la prostitution, seule, faisait gagner cette importante somme? Voulez-vous dire qu'elles sont utilisées à d'autres fins?
Mohammed Benhammou:
Dans les zones de conflit et de guerre, le cas de la guerre du Vietnam ou la Deuxième Guerre mondiale pour ne citer que ces deux exemples, les réseaux de prostitution faisaient recette auprès des militaires et des soldats. En approfondissant mes recherches sur le phénomène, je suis tombé sur l'utilisation des prostitués dans les renseignements. Le trafic existait, existe et existera encore. La déduction que j'ai faite, surtout quand on a commencé à parler de l'appel à "Jihad An-Nikah" en Syrie, et avec la présence importante de femmes dans ces zones de guerre, c'est qu'il existe un lien entre les réseaux de prostitution, d'un côté, et les réseaux de criminalité transnationale et les réseaux terroristes, de l'autre. Au Vietnam, les prostitués tiraient des renseignements de l'armée française puis de l'armée américaine. Certaines prostituées sont exploitées par ces groupes terroristes comme Daech. Comment sont-elles exploitées?
Mohammed Benhammou: Sur le plan sexuel, les membres de Daech font croire aux prostituées qu'elles servent la bonne cause et que c'est un moyen de se repentir. Bien plus que cela, ils leur proposent le double de ce qu'elles touchaient en les persuadant qu'elles peuvent tirer profit de leurs relations sexuelles, en devenant émissaires entre leurs réseaux ou en devenant des agents de renseignement auprès des camps adverses ou des Etats ciblés.

De quelles nationalités?
Mohammed Benhammou:
Ces prostitués sont originaires du Maroc, de l'Algérie et de la Tunisie, mais aussi de l'Afrique subsaharienne et de l'Europe. La plupart d'entre elles sont arabes. C'est ce qu'on appelle les "putes de guerre", l'appellation existe dans les livres qui relatent l'histoire de la prostitution et de la guerre. L'arme clé pour lutter contre le terrorisme reste le renseignement.

Ces prostituées peuvent-elles constituer une menace pour les Etats ciblés par Daech?
Mohammed Benhammou:
Il y a un risque maintenant que ce qui se passe en Syrie et en Turquie ne soit pas uniquement un phénomène de prostitution. Les prostitués peuvent être exploitées pour autre chose. C'est une source de menace et un risque pour le Maroc et pour tous les pays ciblés par Daech et par les réseaux de criminalité transnationale.
En tout cas, il ne faut pas faire la séparation entre terrorisme et criminalité transnationale. La différence, s'il y en a vraiment, réside dans l'objectif de chaque groupe. Pour le premier, il est idéologique. Pour les seconds, il est matériel. En dehors de cette différence, les criminels usent de tous les moyens de renseignement pour atteindre leur objectif. Il y a une interconnexion entre les deux.


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