ENTRE LE MAROC ET L’ALGÉRIE, LE DIFFICILE JEU D’ÉQUILIBRISTE DE LA MAURITANIE

L’ÉNIGME OULD EL GHAZOUANI

Redoutant des représaillles algériennes, Nouakchott hésite à entériner son alliance objective avec le Royaume. Mais tôt ou tard , il lui faudra trancher.


On n’a sans doute pas fini de commenter l’interview télévisée du 30 mars 2024 de Abdelmadjid Tebboune. Déjà traitée en long et en large dans le numéro précédent de Maroc Hebdo, la sortie du président algérien a également fait couler l’encre des médias d’un autre pays du voisinage, à savoir la Mauritanie.

Et pour cause: si, tout au long des quelque 63 minutes où il s’est pour la première fois depuis le 5 août 2023 livré à l’exercice des questions-réponses au micro des journalistes, Abdelmadjid Tebboune a presque systématiquement éludé le nom de la voisine du Sud, celle-ci était néanmoins omniprésente au cours d’une partie de son interview, celle relative à la politique étrangère de son pays.

Il faut dire qu’à ce niveau, la chronique algéro-mauritanienne a été on ne peut plus riche, du fait de l’opération séduction menée depuis plusieurs semaines de la part de l’Algérie à l’égard de Nouakchott, avec, enfin pour ainsi dire, le 22 février 2024, le lancement officiel du projet de route entre Tindouf et Zouerat, suivi dix jours plus tard par la tenue à Alger, en marge du 7ème sommet des chefs d’États et de gouvernement du Forum des pays exportateurs de gaz (GEFC), d’une réunion panmaghrébine dont le Maroc avait été écarté, et à laquelle surtout le président mauritanien Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a visiblement refusé de répondre présent.

Appel du pied insistant
Lequel Mohamed Ould Cheikh El Ghazaouni avait quand bien même par la suite reçu, le 5 mars 2024, un coup de fil de la part de Abdelmadjid Tebboune pour entre autres l’“inform[er]” de ladite réunion, dans une sorte d’appel du pied insistant qui persiste d’ailleurs toujours dans le temps. “La porte est ouverte”, vient-il ainsi, à plusieurs reprises, de réitérer à nos confrères de l’autre rive de l’oued Kiss, qui l’avaient précédemment ouvertement interrogé à ce propos.

C’est que l’Algérie semble clairement décidée à vouloir coûte que coûte entraîner la Mauritanie dans son entreprise d’isolement du Maroc au niveau maghrébin, en donnant même désormais à son initiative un simple vernis de “coordination et d’unification de la parole” -dixit Abdelmadjid Tebboune lui-même-, et en assurant carrément que le Royaume lui-même pouvait la rejoindre, comme s’il n’y avait pas déjà l’Union du Maghreb arabe (UMA) pour le travail interrégional, et comme si, avant tout, Alger n’avait pas rompu les relations bilatérales, et ce rappelons-le de façon complètement unilatérale, en août 2021.

En d’autres termes, si d’aventure la Mauritanie choisissait à l’avenir de faire partie de cette UMA sans le Maroc, puisque c’est de cela qu’il s’agit tout bonnement en dépit de toutes les assurances de Abdelmadjid Tebboune -et bien évidemment aussi derrière, de la junte militaire algérienne-, elle ne pourrait le faire que la main sur le coeur, “contre aucun État”. Sauf que du côté mauritanien, personne ne semble, de toute évidence, dupe.

“Nous ne voulons prendre en porteà- faux quiconque, ni le Maroc, ni l’Algérie elle-même, comme c’est, d’après ce que je comprends aussi, le sentiment du côté des dirigeants marocains. Nous sommes pour un Maghreb arabe uni de toutes parts. Point barre”, nous déclare un haut responsable mauritanien que Maroc Hebdo a pu joindre mais qui a préféré s’exprimer sous le sceau de l’anonymat dans nos colonnes.

Propos qu’un autre cadre de l’administration mauritanienne, également consulté par nos soins, nous tient quand nous lui posons la question eu égard aux intentions de son pays vis-àvis des velléités algériennes. Ce qu’il en dit en substance, c’est qu’autant il comprend “parfaitement” que la Libye et la Tunisie aient accepté de rejoindre l’Algérie, autant pour lui il n’est de meilleur espace que l’UMA pour mener à bout le projet de construction maghrébine. “Je préfère mille fois une UMA moribonde que de commencer à se tourner le dos, à ne plus viser le même horizon”, nous confie-t-il.


Le Chef du gouvernement Aziz Akhannouch et le Premier ministre mauritanien,
Mohamed Ould Bilal Messoud. Rabat, le 12 mars 2022.


Sincère sentiment de dépit
D’un côté comme de l’autre, nos deux interlocuteurs mauritaniens, avec qui, il faut le souligner, nous avons échangé séparément, semblent partager un sincère sentiment de dépit par rapport à la situation présente dans le Maghreb arabe, d’autant plus qu’en filigrane il y a certainement, aussi, une appréhension sans doute de plus en plus prégnante de devoir, à un moment, faire le choix de Sophie entre le Maroc et l’Algérie.

Ce que la Mauritanie a, depuis quasiment son acte de naissance fin novembre 1960, toujours refusé de faire, au regard du coût politique que cela peut engendrer pour elle et ses dirigeants. “Nouakchott cherche surtout à ne pas être prise en tenaille entre Rabat et Alger”, résume, dans l’interview qu’il nous accorde, le spécialiste des questions stratégiques, Mohammed Benhammou (Lire pages 22 et 23).

Dans les faits, l’Algérie était notamment intervenue à deux reprises militairement sur le sol mauritanien (en juin 1976 et juillet 1977), par le truchement du mouvement séparatiste du Front Polisario, suite à la décision du président mauritanien de l’époque, Moktar Ould Daddah, de rejoindre les accords de Madrid du 14 novembre 1975 en échange de l’obtention de la région de Oued Ed Dahab, récupérée près de quatre ans plus tard par le Maroc.

Des interventions qui ont clairement laissé des traces dans la mémoire des Mauritaniens, au point donc de faire systématiquement montre de frilosité dès lors qu’il s’agit de traiter avec l’un ou l’autre de ses deux voisins maghrébins. Par ailleurs, l’Algérie cherche aussi, de façon parfois pas du tout subtile, loin s’en faut, à surfer sur les anciennes revendications marocaines relatives à la Mauritanie pour laisser entendre qu’une fois la souveraineté du Maroc sur son Sahara entérinée par le droit international, ce serait le territoire mauritanien qu’il lorgnerait directement, et ce bien que le roi Mohammed VI ait lui-même “rassur[é]” le président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz, fin décembre 2016, que le Maroc reconnaissait l’intégrité territoriale de la république islamique de Mauritanie, à un époque où le secrétaire général du Parti de l’Istiqlal (PI), Hamid Chabat, venait de taxer cette dernière d’ancienne province chérifienne (lire n° 1192, du 30 décembre 2016 au 12 janvier 2017).

Ainsi, une des questions posées le 30 mars 2024 à Abdelmadjid Tebboune avait concerné le soutien arabe dont avait au départ bénéficié le Maroc visà- vis de la Mauritanie, comme quoi Rabat serait ataviquement encline à l’expansionnisme. “Je crois résolument que ce qui s’était passé dans les années 1960 est aujourd’hui dépassé”, nous déclare, toutefois, une de nos sources mauritaniennes. Sur un plan concret, c’est certainement avec le Maroc qu’aujourd’hui la Mauritanie a le plus à gagner.

De l’huile et du sucre
Après des années de disette bilatérale, marquées notamment par l’absence pendant plus de cinq ans, à partir de septembre 2012, d’un ambassadeur de Mauritanie stationné à Rabat, et même par la suite d’un simple chargé d’affaires, c’est un nouveau souffle qu’il y a entre les deux pays depuis que Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a pris la place de Mohamed Ould Abdel Aziz début août 2019.

En novembre 2020, la libération, par les Forces armées royales (FAR), du passage de la zone tampon de Guergarate, précédemment occupée par les milices du Polisario, ont même donné un élan inédit au commerce bilatéral, qui en tout et pour tout avait bondi de 58% trois ans plus tard, selon des chiffres données le 22 novembre 2023 par l’ambassade du Maroc à Nouakchott.

Et il y a surtout deux grands projets panafricains impulsés depuis un certain temps par le Maroc qui devraient en principe grandement profiter dans le futur à la partie mauritanienne. Le premier, c’est celui du gazoduc avec le Nigéria, qui doit passer par la Mauritanie, ce qui pourra à la fois être pour elle une source de subside, tout en lui donnant l’occasion d’en utiliser l’infrastructure pour exporter sa propre nouvelle manne gazière vers l’Europe.

Et le second projet, c’est celui du désenclavement des pays du Sahel, par le biais de l’initiative lancée le 6 novembre 2023, à l’occasion de la commémoration du 48ème anniversaire de la Marche verte, par Mohammed VI: depuis le Tchad et ce en passant par le Niger, le Burkina et le Mali, le projet vise à permettre à ces quatre pays d’enfin pouvoir accéder à l’Atlantique, aussi bien via les ports marocains qu’en amont ceux de Mauritanie.

Certes, cette dernière n’est officiellement pas encore membre de l’initiative, puisque son ministre des Affaires étrangères, Mohamed Salem Ould Merzoug, n’était pas présent à la réunion de suivi tenue le 23 décembre 2023 à Marrakech, bien que son homologue marocain, Nasser Bourita, l’y eut convié en marge du Forum Russie-monde arabe lui-même tenu trois jours plus tôt dans la cité ocre.

Mais en revanche, ledit Mohamed Salem Ould Merzoug n’avait pas bronché lorsque près d’un mois plus tard à Rabat, le 22 janvier 2024, Nasser Bourita eut déclaré aux médias, pendant qu’il se tenait à ses côtés, que “SM le Roi considère que la Mauritanie a toute sa place et son importance dans le cadre de l’initiative royale visant à favoriser l’accès des pays du Sahel à l’océan Atlantique”.

Et l’on rappelle aussi que les deux responsables gouvernementaux ont également eu des entretiens le 6 mars 2024 au Caire, où se réunissait la 161ème session des ministres des Affaires étrangères arabes, ce qui en dit assez sur le niveau de coordination actuel qu’il y a entre eux. Surtout, qu’a bien à offrir l’Algérie à côté? De l’huile et du sucre, comme l’avait annoncé, Abdelmadjid Tebboune au moment d’accueillir Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani le 22 février 2024 à Tindouf? Si, dit comme cela, cela peut paraître caricatural et réducteur, le fait est que les économies de l’Algérie et de la Mauritanie sont loin d’être complémentaires. Ainsi, si le Maroc a pu littéralement conquérir le marché mauritanien -50% de l’ensemble des importations en provenance du reste de l’Afrique-, c’est qu’il produit ce qu’il requiert tout simplement, notamment en matière de produits alimentaires et agricoles, de produits manufacturés et de machines et équipements de transport.


Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani et Abdelmadjid Tebboune inaugurant un poste frontière,
le 22 février 2024.


À la mauritanienne
Des hydrocarbures, en revanche, soit le principal produit d’export algérien -à hauteur de 97%, bon an, mal an-, la Mauritanie en dispose désormais dans ses propres sous-sols, d’où d’ailleurs le fait qu’elle vient de rejoindre le GEFC à Alger. Ce n’est, à cet égard, aucunement une surprise que malgré l’ouverture du commerce frontalier à partir d’août 2018 au niveau du point kilométrique PK-75 -là même où ont été mise en place les nouveaux postes frontaliers Chahid Mostefa Ben Boulaïd-, les échanges n’arrivent pas à décoller; selon les derniers chiffres disponibles, ceux de l’année 2021, les opérations de commerce dépassent à peine les 600, et se situent, pécuniairement parlant, aux alentours d’un volume de 4,688 millions d’euros et 547.168 dollars. Et dans le même sens, l’inauguration d’une route Tindouf-Zouérat ne promet rien, si ce n’est du vent.

À moins d’une seule possibilité, c’est que la Mauritanie ferme sa frontière commerciale au Maroc, comme certains le redoutent depuis quelques mois, surtout dans la foulée de la décision prise le 1er janvier 2024 de commencer à surtaxer de l’ordre de 171% du dédouanement de la charge des camions gros porteur au niveau de Guergarate. Une initiative qui n’avait d’autre explication en dehors de la pression de l’Algérie, puisque la Mauritanie n’y a rien à gagner sinon de hausser son taux d’inflation.

De ce fait, différents observateurs que Maroc Hebdo a sollicité au cours des derniers mois croient savoir que c’était, de la part de Nouakchott, la seule façon de montrer patte blanche à l’Algérie, surtout que celle-ci avait commencé à faire financièrement pression sur elle en fermant des comptes de prêts dont elle disposait en sa faveur.

En outre, beaucoup créditent de plus en plus l’hypothèse de l’assassinat eu égard à la mort suspecte du fidèle aide de camp Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, Mohamed Ould Chibani, officiellement décédé le 22 février 2024 dans un accident de voiture en marge de la visite du président mauritanien à Tindouf; un acte qui, de la part du régime algérien, aurait servi d’avertissement à l’égard de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani.

Si ce dernier était tout de même revenu le 29 février 2024 à Alger pour le sommet des chefs d’États et de gouvernement du GEFC, c’est depuis lors qu’il semble en tout cas afficher une méfiance de plus en plus manifeste, quoique contenue -“à la mauritanienne”, souligne un de nos interlocuteurs-, vis-à-vis de l’Algérie. Mais pas donc de quoi faire reculer Alger, bien décidée, à en croire tout du moins la dernière interview de Abdelmadjid Tebboune, à acter son OPA sur la Mauritanie...

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