Lenda Aït Kaddour, spécialiste en intelligence artificielle : "Le Maroc devra apprendre à retenir ses talents"


Lenda Aït Kaddour, consultante indépendante est spécialisée en stratégie de projets et en transformation numérique des organisations. La révolution ChatGPT la conduit désormais à proposer des formations et des conférences thématiques sur l’Intelligence Artificielle.

En tant que spécialiste de l’IA, comment avez-vous réagi au premier lancement de ChatGPT ?
Ma première réaction, comme beaucoup, a été de passer des heures en tête à tête avec ce nouvel outil, pour le tester de mille et une manières. Je ne m’inclus pas dans les spécialistes de l’IA, au sens où je ne développe ni ne conçois de solutions d’IA. Néanmoins, de par mon parcours et mes études, j’ai eu à plusieurs reprises la chance de travailler sur des projets utilisant des technologies d’IA telles que les systèmes experts ou les algorithmes de classification, sur des données de gestion ou des images satellitaires. Dès les premières interactions avec ChatGPT, il m’a paru évident que chaque organisation, quel que soit son activité, allait être impactée. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de consacrer le plus clair de mon temps à étudier ChatGPT et les IA génératives, dans l’espoir d’en dégager des cas d’usages spécifiques aux pays francophones d’Afrique tels que le Maroc.

Des critiques avancent que ChatGPT favoriserait des pratiques «malsaines» dans le domaine de l’enseignement, comme la paresse des étudiants et l’exacerbation du phénomène de la tricherie. Êtes-vous d’accord avec ce constat ?
Malheureusement oui, mais les étudiants risquent d’en être davantage victimes que bénéficiaires. Quand peu, voire aucun critère qualitatif ne permet d’apprécier le niveau de l’élève, et que tout l’enseignement est destiné à produire du classement et de la sélection, les étudiants s’y adaptent mais ne retiennent que peu de choses au final. Le savoir académique provient de la construction patiente d’hypothèses élaborées puis vérifiées, discutées et nuancées. L’enseignement supérieur requiert l’apprentissage d’opérations complexes et élaborées, qui n’ont pas voix au chapitre dans le monde de l’Internet, où les contenus sont conçus pour plaire et attirer le plus grand nombre. Croire que les outils numériques aident les étudiants à mieux apprendre est un leurre, qui coûte déjà très cher aux sociétés occidentales, dont le niveau intellectuel général baisse de façon inquiétante, dans toutes les catégories sociales.

Les études supérieures doivent certes permettre aux étudiants de maitriser les outils informatiques, mais sans encadrement par des équipes enseignantes, exposer des jeunes à des formats numériques n’aboutit qu’à les transformer en consommateurs, et non en acteurs du monde de la tech. Il en est de même avec ChatGPT, avec toutefois un degré de gravité supérieur, car son usage indiscriminé peut conduire à un effondrement cognitif, comme ne plus savoir écrire, résumer, traduire, ou développer sa pensée. Les perspectives pour les générations futures sont proprement effrayantes, et donnent envie d’alerter sur la nécessité d’une éducation aux usages des outils numériques.

Certains accusent le Maroc d’être en retard en matière d’IA et de ne pas réagir aux enjeux actuels de ce phénomène. Comment réagissez-vous à cela ?
À mon humble échelle, ma réaction fut de développer un nouveau réseau de correspondants avec lequel échanger, et bien sûr d’absorber toutes les informations que je trouvais sur le sujet. C’est ainsi que j’ai pu, dès la mi-février, animer ma première formation sur ChatGPT pour des professionnels, et en mars, animer deux conférences auprès d’un public de jeunes extrêmement réceptifs et demandeurs, qui ne m’ont pas attendue pour utiliser ChatGPT, mais qui avaient besoin de comprendre la «big picture», c’est-à-dire le contexte global et les multiples défis posés par le phénomène ChatGPT.

On le sait désormais, les enjeux sont colossaux, et le Maroc, comme tous les pays, doit développer une réponse structurée pour se prémunir de fléaux désormais industrialisables (deep fakes, cyberattaques…), qui viennent s’ajouter aux sérieux problèmes sociétaux déjà posés par les algorithmes de recommandation des plateformes et réseaux sociaux : addiction, attrition du vocabulaire, désynchronisation des échanges, mal-être des jeunes,… Lorsqu’un des plus grands entrepreneurs de la tech, Elon Musk, en arrive à demander un moratoire sur les IA génératives, force est de reconnaitre que de grands dangers se profilent. Cela étant dit, il serait injuste de dire que le gouvernement ne fait rien, particulièrement dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche. Il y a une semaine, le ministre Abdellatif Miraoui a consacré une conférence entière sur la révolution de l’IA, où il explique parfaitement la situation et les enjeux.


La plus grande spécialiste de l’IA au Maroc, le Professeur Amal El Fallah Seghrouchni, appelle à l’adoption d’une stratégie nationale sur ce sujet. Je ne peux que relayer sa parole, car dès qu’on s’intéresse à l’IA, on s’aperçoit que tous les domaines sociétaux sont impactés, et que de très nombreuses disciplines entrent en ligne de compte dans cette science, qu’elle définit fort justement comme celle de «l’autonomisation de la technologie», avec tout ce que cette expression peut comporter d’enthousiasmant, mais aussi de glaçant.

Comment le royaume pourrait-il tirer concrètement profit de l’IA, non seulement dans le domaine de l’enseignement mais aussi dans d’autres secteurs ?
Quitte à me répéter, je crois qu’avant d’espérer en tirer un quelconque profit, le Maroc doit se protéger contre les risques majeurs liés à ces technologies. La CNDP fait de l’excellent travail pour la protection des données des citoyens, et ses prérogatives peuvent encore s’étendre. De même, la nouvelle directive de sécurité des SI (DNSSI) constitue également une importante avancée pour protéger les infrastructures vitales du pays, qui doit être mise en oeuvre de façon concrète et pragmatique.

Néanmoins, un autre risque majeur auquel on pense moins est celui de la fuite des cerveaux, car plus le Maroc forme d’étudiants en IA, plus ceux-ci sont directement récupérés par des pays bien mieux dotés qui leur font des ponts d’or. C’est la raison pour laquelle une politique nationale doit être pensée afin de mieux rémunérer les talents au Maroc, et leur permettre de rester sur place : du montant des bourses à l’écosystème des start-ups, beaucoup reste à faire, car les personnes compétentes et de bonne volonté ne manquent pas dans notre pays. Ainsi, pour tirer concrètement profit de l’IA, le Maroc devra probablement, a minima, apprendre à retenir ses talents.

Dans le même ordre d’idée, je pense que face aux défis de l’IA, le critère déterminant pour chaque organisation, publique ou privée, tiendra dans sa capacité à mettre en oeuvre de l’intelligence collective, sans quoi une machine finira fatalement par obtenir de meilleurs résultats. Pour susciter cette intelligence collective, le leader se doit de cultiver une forme particulière d’intelligence, appelée intelligence émotionnelle.

Une prise de conscience est nécessaire quant au fait que nous changeons radicalement d’époque, et que pour aborder ces nouveaux défis, il va falloir mettre en oeuvre des modes de leadership plus horizontaux, afin que chaque talent puisse participer à l’émergence d’une nouvelle organisation, plus collective et moins compétitive.

Il suffit de penser à la performance de notre équipe de football au dernier mondial, pour comprendre qu’en plus de la sécurité et de la stabilité que nous confèrent nos plus hautes instances, des leaders lumineux tels que le coach Regragui permettent des résultats proprement extra-ordinaires. C’est de ce type de leader dont le Maroc a désormais besoin, car la révolution de l’IA ne fait que débuter, et promet d’immenses bouleversements.

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