Leila Benali, ministre de la Transition énergétique ressuscitera-t-elle La samir ?


Leila Benali, ministre de la transition énergétique


En persistant à ne pas apporter d’appui ferme à la reprise des activités de raffinage, le gouvernement contribue à aggraver la crise d’inflation actuelle.

Mardi 21 mars 2023, route côtière de Mohammédia. Réunis derrière une banderole, plusieurs dizaines de personnes battent le pavé. Ensemble et sur le même rythme, elles entonnent des slogans. Ce sont des salariés de la Samir. Pour la énième fois, ils sont venus protester contre la fermeture de la compagnie pétrolière nationale, dont le siège est situé sur la bande littorale de l’ancienne Fédala. En ce jour d’équinoxe de printemps, cela fait d’ailleurs sept ans exactement que sa liquidation judiciaire a été prononcée par le tribunal de commerce de la ville. “Sept longues années où le Maroc a beaucoup perdu,” tempète Elhoussine Elyamani, la voix grave. “Et aujourd’hui encore, il continue de perdre.” Secrétaire général du Syndicat national des industries du pétrole et du gaz (SNIPG), affilié à la Confédération démocratique du travail (CDT), ce quinquagénaire natif de Sefrou est lui-même employé à la Samir. A ce double titre, il est, sauf cas de force majeure, en tête des sit-in organisés par ses collègues. Avant que la justice ne s’en mêle, il s’occupait de la planification et de la programmation.

Redonner vie à la Samir
Comme il ne peut, de toute façon, s’atteler à la tâche, il passe actuellement le plus clair de son temps sur le front syndical. Il est également très présent sur celui des médias. Son passage du 8 juillet 2022 sur l’émission “Bidouni loughati khachab”, animée par le journaliste Ridouane Erramdani sur “Med Radio”, avait accru sa renommée auprès des Marocains. Son objectif déclaré est de contribuer à sensibiliser l’opinion publique eu égard à l’importance de redonner vie à la Samir. C’est dans ce sens qu’en juillet 2018, il avait participé à la mise en place du Front national de sauvetage de la Samir (FNSS), qu’il préside depuis lors.

En dehors du sort des salariés eux-mêmes, qui risquent à tout moment de se retrouver sans le moindre revenu -déjà que leurs cotisations ne sont plus payées-, c’est celui du Maroc entier qui, aux dires de M. Elyamani, serait en jeu; rien de moins. Il cite des chiffres. Par exemple, si le Royaume utilisait les installations de la Samir pour lui-même raffiner au moins une partie du pétrole qu’il consomme, il aurait pu économiser 38 milliards de dirhams (MMDH) quant à sa facture énergétique extérieure pour l’année 2022. C’est près du quart de la somme totale déboursée par les opérateurs nationaux (et qui avait atteint le montant record de 153 MMDH). Et, surtout, le tout a été payé en devises.

Son de cloche
En conséquence de quoi, ni les affaires de la balance des paiements n’ont été arrangées, ni encore moins celles du dirham. En effet, la valeur de la monnaie nationale se voit directement affectée dès lors qu’il faut la convertir, car cela équivaut à une baisse de la demande sur elle face aux dollars et autres euros. Et cela rend, de fait, l’importation de tout produit, comme les produits en eux-mêmes pour le commun des citoyens, plus chers.

“L’inflation que connaît actuellement notre pays, une Samir qui marche aurait très bien pu aider à la résorber,” assure M. Elyamani. Un son de cloche que l’on retrouve également ailleurs et pas seulement au sein du personnel de la Samir. Ainsi, le 8 avril 2023, plusieurs villes devraient voir se tenir des manifestations à l’instigation du Front social marocain (FSM), qui comprend une trentaine d’organisations classées à gauche, avec deux messages clairs en tête de gondole: dénoncer la cherté de la vie et appeler à la remise en selle de la Samir. Comme quoi, dans l’esprit d’au moins les organisations en question, l’une et l’autre choses sont liées, sinon corrélées. Dans les rangs de la classe politique, la Samir est aussi, en outre, une revendication qui fait florès, notamment depuis le début, en mars 2020, de la pandémie de Covid-19.

Repreneurs potentiels
Au niveau, notamment, du parlement, huit propositions de loi ont, au cours des trois dernières années, été soumises. L’idée de fond qu’elles partagent toutes, c’est que l’État rachète les actifs de la Samir; ce à quoi on réfère souvent, par abus de langage, par le vocable de “nationalisation”. Dernières de ces propositions, celles dues, en janvier 2022, au groupe parlementaire du Parti du progrès et du socialisme (PPS) à la chambre des représentants et celui de la CDT, qui elle-même fait par ailleurs partie du FSM, à la chambre des conseillers.

Mais aucune de ces propositions n’a abouti; celle de la CDT avait, en mars 2022, très officiellement été rejetée par le gouvernement, comme l’avait déjà été un premier texte dont elle avait été l’auteure en décembre 2020. “Sans soutien gouvernemental, le dossier de la Samir est de toute façon condamné à rester lettre morte,” balaie M. Elyamani. “Et ce peu importe l’option choisie. Même celle d’une cession au privé.” Justement, une quinzaine de repreneurs potentiels se sont manifestés suite à l’annonce faite le 31 janvier 2023 par le syndic chargé de la liquidation, Abdelkebir Safadi, d’ouvrir la Samir à la vente. Si leurs identités n’ont pas encore été révélées, des sources consultées par Maroc Hebdo nous ont indiqué que dans le lot on trouverait des Russes, des Saoudiens et des Indiens. Leur nombre laisse bien évidemment à deviner que du point de vue des acteurs du marché, la Samir continue toujours de constituer un investissement intéressant, bien qu’il faille aussi dire que le fait qu’il ait été annoncé que les futurs acquéreurs ne seront pas comptables des dettes accumulées -de l’ordre de 95 MMDH selon des sources concordantes, soit presque le double des 43 MMDH dont tout le monde parle- a certainement dû jouer.

Mais d’un autre côté, on croit comprendre que le gouvernement n’a, à son niveau, pas vraiment fait grand-chose pour faire réussir l’opération, ne démarchant notamment personne. On aurait alors pu avoir, selon nos sources, davantage de candidats. Pour en savoir plus, nous avons cherché à contacter directement la ministre de tutelle en charge de la Transition énergétique, à savoir Leila Benali, sauf que cette dernière n’a pas donné suite à nos sollicitations. Selon son staff, la “très grande sensibilité” du sujet requerrait du temps pour qu’elle revienne vers nous avec des réponses. Ce qui fait que les interrogations restent.

La taille des raffineries
Est-il notamment vrai que dans cette question de la Samir, le fond de l’affaire serait qu’il y a un conflit d’intérêt dû au fait que le chef du gouvernement, en l’occurrence Aziz Akhannouch, fait lui-même partie des principaux pétroliers du pays (25% des parts de marché, aux dernières nouvelles) et qu’en pratique une reprise des activités de raffinage menacerait celles d’importation de sa holding Akwa Group? Depuis son installation en octobre 2021, l’Exécutif nie. Il a, au cours des prises de parole de ses représentants, y compris Mme Benali, invoqué différentes raisons à rendre selon lui une reprise de la Samir problématique. Première de ces raisons, l’affaire judiciaire en cours au niveau du Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI).

Depuis mars 2018, l’ancien propriétaire, le Saoudien Mohammed Hussein Al-Amoudi, poursuit l’État marocain auprès de cette instance relevant de la Banque mondiale. Il réclame 1,5 milliard de dollars au Maroc, car, en substance, il accuse celui-ci de lui avoir fait perdre de l’argent en faisant couler la Samir, alors qu’elle aurait selon lui encore pu tenir. Mais quoiqu’il en soit, des sources proches du dossier expliquent que la procédure du CIRDI n’a rien à voir et qu’elle n’empêche pas la cession, comme le démontre l’opération récemment menée par le syndic et l’intérêt qu’elle a suscité.


Et puis, il y a une deuxième raison autrement significative pour le gouvernement pour poursuivre la politique actuelle d’approvisionnement par le biais de pétrole déjà raffiné, celle de… la taille des raffineries de la Samir. Comment? Selon une démonstration faite en juin 2022 à l’émission “Confidences de presse” sur la chaîne “2M” par Mme Benali, ces raffineries devraient être quatre fois plus importantes pour pouvoir vraiment être utiles.

À cette occasion, elle avait assuré ceci: “Estce que le Maroc a besoin d’une raffinerie? (…) La réponse courte est non.” Le moins que l’on puisse dire est que la ministre de la transition énergétique n’avait pas été tout-à-fait convaincante. Elle allait d’autant plus laisser son monde dubitatif après que moins de trois semaines plus tard elle réfuta à la chambre des représentants avoir tenu un propos pourtant relayé en mondovision. Ce qu’avaient par la suite soutenu certains médias, c’est qu’en premier lieu Mme Benali aurait voulu ménager M. Akhannouch, puis qu’elle serait entrée en confrontation avec lui suite à une réunion du bureau politique du Parti authenticité et modernité (PAM), où elle est encartée: prenant ses aises et faisant confiance à l’assistance, elle y aurait concédé que la Samir pouvait, au contraire, beaucoup servir, amenant M. Akhannouch, mis dans la foulée même au parfum, à lui remonter les bretelles au téléphone. Et de là son retournement de veste. Là encore, il aurait sans doute été intéressant de connaître la version des faits de Mme Benali.


Retournement de veste
En tout état de cause, les arguments les plus solides restent pour l’heure ceux des tenants de la relance de la Samir. Outre les implications relatives à l’inflation mais aussi sociales pour les salariés de la société -ainsi que la prospérité économique de Mohammédia, voire Sidi Kacem si la raffinerie dont y dispose la Samir par le truchement de la Société chérifienne de pétrole (SCP), fermée en janvier 2009, venait à rouvrir-, il en irait également de la survie de l’industrie nationale. “Sans la Samir, je peux vous garantir que cela ne va pas être la fête,” souligne Oussama Ouassini, expert en supply chain, en stratégique et en intelligence économique.

Cela fait de nombreuses années que ce dernier suit la situation du marché pétrolier national. Pour lui, un maintien de la suspension de l’activité de raffinage de la Samir entraîne, par effet direct, un surcoût pour les consommateurs, du fait du prix qu’il en coûte désormais. En gros, un baril pouvait être raffiné jusqu’à récemment à une moyenne de deux dollars. Aujourd’hui, c’est dix à quinze fois plus, c’est-à-dire jusqu’à 30 dollars.

La raison selon M. Ouassini, c’est la raréfaction, conséquemment à la transition énergétique en cours notamment en Europe, du nombre de raffineries. Le peu (relatif) qu’il reste dicte sa loi et impose ses tarifs. Compter en lieu et place, comme tentent de rassurer d’aucuns, sur le renouvelable? Sauf pour le nucléaire, une gageure. “Pour être compétitif dans le monde actuel, il faut, en général, que le kilowatt coûte moins de 50 centimes,” expose M. Ouassini. “Au prix où on importe le pétrole, on en est au double. Naturellement, cela va amener les investisseurs à aller chercher ailleurs, à moins que vous ne les subventionniez. Nous l’avons par exemple fait avec les constructeurs automobiles comme Renault.

Mais l’État, au vu des contraintes qu’il a, pourra-t-il toujours se le permettre?” Ceci amène, par ailleurs, à la question de savoir si une reprise par l’État ne pourrait pas être l’option la meilleure. Car en définitive, un opérateur privé qui rachèterait la Samir pourrait également s’aligner sur les prix internationaux et vendre aux pétroliers avec la même marge de bénéfice. Sauf en ce qui concerne la balance des paiements/le cours du dirham, cela ne changerait rien au fond. Avec les pouvoirs publics à la manette, la chanson serait toute autre. En pratique, ceux-ci pourraient apporter la dette que la Samir leur doit au capital, et selon les estimations du FNSS, cela équivaudrait à une prise de participation de 82%. Les 18% restants pourraient alors soit être également acquis par l’État, soit donner lieu à l’entrée d’un actionnaire minoritaire.

Transition énergétique
Selon nos différents interlocuteurs, cette dernière option serait la mieux indiquée, en ce sens qu’elle permettrait aussi de bénéficier d’une expertise supplémentaire. Puis il faudra injecter deux à trois milliards de dirhams, à en croire en tout cas les chiffres disponibles, pour assurer la relance de l’activité à partir de trois mois; somme qui serait immédiatement récupérée grâce aux bénéfices engrangés. Scénario trop idéal et peut-être rêve éveillé? “Plutôt un pari,” assène M. Elyamani. “Je pense que l’on peut très raisonnablement viser une réduction de trois dirhams le litre de gasoil. Imaginez la conséquence en termes de prix.”

D’autres spécialistes consultés par Maroc Hebdo, qui ont préféré s’exprimer sous le sceau de l’anonymat, estiment que jusqu’à 40% de l’inflation actuelle trouverait sa solution dans le règlement du dossier de la Samir. “Dans l’histoire, l’inflation a toujours eu deux causes, pas plus,” abonde, dans le même sens, M. Ouassini. “Soit c’est parce qu’on a trop de masse monétaire, et dans ce cas il est intéressant d’augmenter le taux directeur pour réduire les liquidités et par là même les prix.

Soit l’énergie. Dans le cas du Maroc, il faut vraiment s’entêter à regarder ailleurs pour ne pas identifier la véritable source de tous nos problèmes économiques actuels.” Ailleurs, sans doute pas du côté de Mohammédia et de ses manifestants contraints...

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