Législatives 2021: Le Maroc gagnerait avec l'Istiqlal au gouvernement

Fort d’une multitude d’expériences de responsabilité à la tête de diverses institutions étatiques, Nizar Baraka fait assurément partie des meilleurs profils actuellement en course pour le poste de futur Chef du gouvernement.

Beaucoup l’oublient, mais Nizar Baraka a pratiquement été Premier ministre. Enfin, “petit Premier ministre” pour être plus exact; sobriquet qu’on lui avait donné à l’époque où il dirigeait le département des Affaires économiques et générales entre 2007 et 2012. Le concerné était, pour ainsi dire, l’homme à tout faire de Abbas El Fassi, titulaire, à l’époque, de la primature et qui n’est, soit dit en passant, autre que son beau-père, et si le poste de vice-Premier ministre existait, nul doute que c’est à lui qu’il serait revenu.

Mais tant pis car de toute façon, celui qui occupe depuis début octobre 2017 le poste de secrétaire général du Parti de l’Istiqlal (PI) a désormais la possibilité de devenir numéro 1 incontesté, alors que quelques mois seulement nous séparent des prochaines législatives, normalement prévues en septembre 2021.

Et son passif gouvernemental donc, auquel on peut aussi ajouter son expérience de ministre de l’Économie et des Finances dans le gouvernement Abdelilah Benkirane I -élu notamment ministre des Finances de l’année 2012 par le mensuel britannique The Banker-, en fait un des meilleurs candidats actuellement dans les starting-blocks pour cornaquer l’Exécutif, si tant est que sa formation arrache le plus grand nombre de sièges.

Ce qui, de prime abord, ressemble à une gageure, tant le handicap du PI semble grand face au Parti de la justice et du développement (PJD) et au Parti authenticité et modernité (PAM), 124 et 102 députés respectivement à la Chambre des représentants, alors que le doyen des partis nationaux n’en compte que 44. Et il doit, en plus, faire face à la concurrence du Rassemblement national des indépendants (RNI), dont le président, Aziz Akhannouch, est bien décidé à succéder à Saâd Eddine El Othmani à la tête du gouvernement (lire numéro 1387 de Maroc Hebdo).

Faire face à la concurrence
En même temps cependant, M. Baraka a de quoi espérer. Tout d’abord, il y a la révolution du quotient électoral, dont le précédent mode de calcul gonflait artificiellement les résultats de certains partis de sorte à s’éviter un paysage politique balkanisé, mais au risque d’avoir un gouvernement non-véritablement représentatif du vote de la population.

Et c’est ce qui, plus clairement, explique l’avance par trop importante par exemple du PJD, dont le nombre de sièges devrait normalement tourner, du propre aveu de ses dirigeants, autour de 80 -ce qui ne l’empêche pas de porter l’affaire devant la Cour constitutionnelle, tant maintenant le risque est grand pour lui de ne pas pouvoir faire la passe de trois et se voir reconduire au gouvernement.

Mais il y a aussi le recrutement effectué notamment dans la région du Sahara, où le PI contrôle déjà les conseils régionaux de Laâyoune-Sakia El Hamra et Dakhla-Oued Ed Dahab en les personnes respectives de Hamdi Ould Rachid et Ynja Khattat: ainsi l’ancien président de Guelmim-Oued Noun, Abderrahim Bouaïda, évincé le 16 novembre 2020 du RNI sur fond d’opposition avec M. Akhannouch, s’est vu ouvrir les portes du parti, en même temps que l’homme d’affaires Mohamed Salem Lamjidri.

Également, M. Baraka s’est activé dans la région de Marrakech-Safi pour attirer l’ancien vice-président UC (Union constitutionnelle) de la ville de Marrakech, Abdelmajid Demnati, et le président PJD de la commune de Souihla, Abderrazak Ahalouch -ce dernier a fait partie d’une délégation reçue par le dirigeant istiqlalien le 23 mars 2021 dans la ville de Rabat.

Important effort
Il s’agit, en fait, d’une tentative de la part du PI de contrebalancer les pertes qu’il a essuyées depuis une douzaine d’années notamment dans les zones rurales, où les autres partis sont venus se servir allègrement pour lui chiper ses membres. Car autrement, il en serait peut-être aujourd’hui à son troisième mandat consécutif au gouvernement.

Ceci dit, c’est par son programme que la formation de M. Baraka pourra vraiment espérer remporter la mise, et il y a lieu de reconnaître qu’un effort important a été fait à ce niveau. Covid-19 oblige, un accent particulier est porté sur la relance de l’économie marocaine et particulièrement le soutien aux ménages, rudement mis à l’épreuve par la pandémie.

À cet égard, l’Alliance des économistes istiqlaliens (AEI) a été, tout au long de l’année, présente à coup d’études et de propositions, dont certaines ont d’ailleurs été retenues par le gouvernement El Othmani, à l’instar de la création d’une banque publique nationale d’investissement par le truchement de la transformation, le 7 juillet 2020, de la Caisse centrale de garantie (CCG) en institution bancaire.

Globalement, le PI donne l’impression de vouloir aller dans le sens de la mise en place d’un véritable État-providence, avec un accent particulier sur la santé et l’éducation publiques, et à ce titre son discours semble s’inscrire dans la même lignée que la vision exprimée depuis plus de trois ans par le roi Mohammed VI pour l’actualisation du modèle de développement national et qui se traduit notamment par la mise en place de l’assurance maladie obligatoire (AMO) universelle.

Statut “inaltérable”
Ce qui, dès lors, ferait pièce au néolibéralisme dans lequel s’est enfoncé le PJD depuis... le départ du PI du gouvernement Benkirane I, acté en octobre 2013 -M. Benkirane s’était exprimé, moins d’un an plus tard, pour un retrait de l’État des secteurs sociaux, et c’est à la même époque qu’il avait d’ailleurs pris la décision de ne plus intégrer les nouveaux enseignants à la fonction publique, ce que M. Baraka a à plusieurs reprises contesté et promis d’annuler s’il était désigné Chef du gouvernement.

M. Baraka pourrait, pour ce faire, également bénéficier de son passé d’ancien président du Conseil économique, social et environnemental (CESE), dont les sujets de prédilection ont justement trait à l’ensemble des thématiques suscitées -il avait notamment été en charge de l’élaboration du nouveau modèle de développement du Sahara marocain.

Le Maroc gagnerait, quoi qu’il en soit, à retrouver le PI au gouvernement, et ce même en tant que simple parti d’appoint, étant donné son statut “inaltérable” et son importance symbolique, soulignés par M. Benkirane lui-même au moment des consultations pour former un nouveau cabinet suite aux législatives du 7 octobre 2016.

L’initiative du prédécesseur de M. Baraka, Hamid Chabat, de sortir le parti du gouvernement voilà bientôt huit ans a sans nul doute été une erreur, comme prévenaient déjà certains historiques du parti à l’instar de feu Mhamed Boucetta, et peut-être le temps est-il enfin venu pour la réparer.