Législatives: 2021, année d’un tournant?

Pour la première fois depuis bien longtemps, les élections ne semblent pas avoir de favori, et, de fait, tous les partis nationaux essaient chacun de sortir leur offre politique du lot.

Jamais campagne électorale n’a commencé aussi tôt au Maroc. Alors que, du point de vue légal, la chose est strictement encadrée et doit se dérouler selon un calendrier précis fixé par le ministère de l’Intérieur, les chefs de partis se bousculent déjà au portillon pour espérer enlever, à l’issue des législatives prévues le 8 septembre 2021, la primature: ici, par exemple, ils sont invités à la tribune de la Fondation Lafqui Titouani, dans la ville Salé; là bientôt ils se succéderont au siège de la Magheb arabe presse (MAP), comme la direction générale de l’agence vient de l’annoncer. Sans compter les propres relais médiatiques de chacune de leurs formations, qu’il s’agisse, pour ceux qui peuvent s’en prévaloir, de la presse partisane, ou des réseaux sociaux, devenus, comme on l’a vu, une tribune incontournable pour les politiques d’ici et d’ailleurs.

Une différence fondamentale
Ces réseaux sociaux expliquent justement sans doute en partie cette précoce effervescence: donnant constamment lieu à la critique directe des citoyens, qui ne manquent plus jamais de s’y presser pour y réagir à l’actualité et y exprimer leurs griefs, ils nécessitent une présence à n’en plus finir tout en offrant l’avantage, contrairement aux médias traditionnels, d’un temps de parole illimité. Et il est donc normal que les intéressés en profitent. Une différence, et elle est fondamentale: tout le monde ne s’y prend pas de la même manière, et de toute façon c’est là un impératif étant donné qu’il faut absolument se démarquer par rapport à la concurrence, au risque d’être happé par le “marché” électoral -car c’est de cela qu’il s’agit, in fine.

Crédibilité perdue
Le Parti de la justice et du développement (PJD), qui, il faut le dire, a été précurseur en la matière et pouvait compter à la veille des dernières législatives du 7 octobre 2016 sur une véritable escouade électronique baptisée du nom de “chevaliers de la justice et du développement”, semble continuer de mettre en avant son référentiel islamiste -et, aussi selon ses détracteurs, frériste- et qui se traduit concrètement par son positionnement rhétorique cherchant à en faire à la fois le héraut de la moralité, qu’elle soit religieuse ou politique -on peut à cet égard rappeler ses slogans contre le “fassad”, terme musulman qui renvoie à la corruption. Ce qui lui avait d’ailleurs bien réussi aussi bien au cours desdites législatives que celles qui les avaient précédées du 25 novembre 2011, où il avait terminé premier à l’issue des deux échéances.

Sauf qu’en près de dix ans à la tête du gouvernement, il s’est montré incapable d’incarner cette moralité, ayant même ouvert la voie, en libéralisant début décembre 2015 le prix des hydrocarbures, à un nouveau foyer de rente dont ont bien su profiter les pétroliers, tout en ayant perdu sa crédibilité parmi ses propres partisans, qui n’ont que peu goûté que le gouvernement Saâd Eddine El Othmani, qui en est pourtant issu -M. El Othmani est, pour rappel, le secrétaire général du PJD-, ait validé, par le biais de la loi-cadre relative au système d’éducation, une francisation au détriment de l’arabe d’une partie de l’enseignement, ou encore le rétablissement, le 22 décembre 2020, des relations officielles avec Israël.

Débat ouvert
Cette “normalisation”, comme on l’appelle dans le jargon islamiste, avait notamment amené au gel de son adhésion par le fameux député d’El Jadida, Abouzaid El Mokrie El Idrissi, et la récente réception, le 16 juin 2021, du chef du bureau politique du mouvement palestinien du Hamas, Ismaël Haniyeh, ne semble pas pouvoir endiguer la vague de désaffection qui s’est lancée et qui a notamment donné lieu, aux élections professionnelles de juin 2021, à la perte par l’Union nationale du travail au Maroc (UNTM), le bras syndical de PJD, de 71 postes de délégués sur les 98 -qui elle même s’ajoute aux multiples échecs enregistrés au cours des différentes partielles tenues au cours des quelque quatre dernières années.

En tout état de cause, les autres partis ont bien des motifs d’espérer, d’autant plus qu’avec la réforme de la loi organique relative à l’élection des membres des conseils des collectivités territoriales, le PJD ne pourra pas non plus compter sur l’avantage qu’il avait de pouvoir, avec 1,6 million de voix seulement, contrôler plus du quart de la Chambre des représentants: ces partis, et l’on fait ici principalement référence au Parti authenticité et modernité (PAM), au Parti de l’Istiqlal (PI) et au Rassemblement national des indépendants (RNI), semblent d’ailleurs vraiment y croire, ce qui fait que pour la première fois sans doute depuis bien longtemps, peut-être aussi longtemps que la veille de l’alternance qui avait amené l’Union socialiste des forces populaires (USFP) à prendre les commandes, à la fin des années 1990, du gouvernement, un véritable débat d’idées semble avoir lieu. Ce qui à ce moment charnière de l’histoire du Maroc qu’est la reprise post-Covid-19 et la mise en oeuvre du nouveau modèle de développement (NMD) ne saurait qu’être de bon augure...