Le moral et la morale

Driss Fahli Driss Fahli

Entre le moral et la  morale, c’est le genre  qui fait la différence. Le  premier s’en fout de la  notion du bien et du mal et ne  retient que l’humeur du moment  qu’il case dans un coin de la  tête. Vous pouvez alors avoir  le moral si vous vous êtes levé  du pied droit ou l’avoir dans la  chaussette si la sortie du lit s’est  opérée du pied gauche. Le moral  n’est donc qu’une image instantanée  de l’humeur du moment.  La morale, quant à elle, a plus  d’atomes crochus avec le juste  et l’injuste tels que façonnés par  l’alentour.


La plupart du temps  elle phagocyte les notions du  bien et du mal quand elle se pare  des inclinaisons de la religion,  de l’éthique ou des mœurs. Ainsi,  par exemple, la morale d’ici  condamnera une Loubna Abidar  à l’agression publique et à la  prison pour son rôle, hyper réaliste,  dans le fi lm «Much loved»,  qualifié «d’outrage grave aux  valeurs morales». Alors que pour  le même rôle, sous une morale  différente, l’Europe lui attribuera  probablement le César 2016 de  la meilleure actrice et ce, devant  des sommités d’artistes comme  Catherine Deneuve et Isabelle  Huppert.


En fait, la morale de l’histoire  c’est que la morale a une histoire  qui ne dit pas qui elle est ni qui  est-ce qui en fixe les valeurs. Le  corbeau et le renard ne se posent  pas de questions de morale mais  dès qu’il s’agit de fromage, même  sur un arbre perché, l’homme  devient immoral. La morale de  l’histoire se transforme en poème,  puis en régulation des conduites  et enfin en compilations de lois  souvent rétrogrades. «Les chefs  moraux» en profitent pour gérer le  fromage et dicter des limites à nos  libertés.


Pour le moral, l’Institution a  trouvé le moyen de l’évaluer pour  les ménages et de le transformer  en indice mathématique. Bientôt,  grâce à l’avancée technologique  galopante, ça sera votre Smartphone  qui vous dira si vous avez  le moral consommateur ou pas. Il  informera automatiquement les  salles des marchés qui spéculeront  en temps réel sur le prix du blé et  ce, au grand bonheur des légumes  spéculateurs.


Inventé en France en 1987 pour  mesurer le moral de ménages  toujours râleurs, le concept est  transposé au Maroc pour apaiser  la population et les marchés. On  fait une enquête conjoncturelle  pour nous dire que tout va bien  et préserver par la même, les  marchés des sautes d’humeur  et de l’ire du capital.


C’est ainsi, à un moment synchrone  de stress hydraulique  où le ciel, nous dit-on, est avare  de pluie pour punir l’immoral,  que notre impayable Haut  Commissariat au Plan nous a  gratifiés d’une sympathique  analyse de conjoncture pour  nous dire que le «moral des  ménages» (ICM) n’a pas arrêté  de progresser depuis 2014. Que  la perception de la situation  financière des ménages est  plus favorable. Que la capacité  d’épargne des familles est en  bonne voie et que le niveau  de vie est meilleur qu’avant et  que même pour le chômage, la  hausse est moins prononcée  que prévu.


Les seuls petits bémols à ce  paradis virtuel concernent  les aspects qu’on ne peut  pas cacher sans utiliser une  grosse fi celle: C’est la débâcle  de l’éducation et de la santé,  la régression des droits de  l’homme, de la protection de  l’environnement et des prestations  administratives où  des réserves on été formulées.  C’est charmant d’entendre des  comptines institutionnelles de  temps à autre, cela me rappelle  le «Ninni a moummou» de  mon stade postnatal. Que dit la  morale d’une telle illusion?