Le gouvernement désavoué



Le cabinet El Othmani n’arrive toujours pas à se hisser au niveau de ses responsabilités. Le Roi n’a d’autre choix que de rappeler à l’ordre les ministres défaillants.

N’est-ce pas ce que l’on appelle la loi des séries? Le gouvernement El Othmani n’en finit pas de cumuler les mauvais points, pratiquement depuis son investiture à la fin avril 2017. Le dernier recadrage a eu lieu jeudi 29 novembre 2018, lors d’une séance de travail présidée par le Roi. Deux points étaient à l’ordre du jour. Le premier portrait sur l’avancement du plan d’accélération industrielle (PAI) de la région Souss-Massa. Lancé par le Souverain, voici plus de dix mois –le 28 janvier 2018– ce grand chantier accuse du retard. Le communiqué officiel relève même qu’il «n’a enregistré aucune avancée depuis son lancement». Qui en prend pour son grade à ce sujet? D’abord, bien sûr, le ministre en charge de ce secteur, Moulay Hafid Elalamy, ministre de l’Industrie, du Commerce, de l’Investissement et de l’Économie numérique. Il aurait eu droit, au passage, à un «traitement » personnalisé, dit-on, de la part du Roi, qui a tenu à préciser qu’il n’y avait pas de super-ministres dans le cabinet et que les ministres devaient s’attacher à l’intérêt général plutôt qu’à leurs intérêts personnels –des oreilles ont sifflé lors de cette réunion et sans doute ailleurs…

Des projets en mode veille
En tout cas, voilà un plan qui se voulait pilote et qui était ambitieux en ce qu’il traduisait un déploiement d’une nouvelle stratégie au niveau régional. Il s’articulait autour de plusieurs programmes: création de 24.000 nouveaux emplois, réalisation d’une plate-forme de transformation de produits agricoles destinés au Maroc et au continent, des écosystèmes couvrant plusieurs secteurs (sous-traitance automobile, offshoring, cuir, matériaux de construction, plasturgie), une zone franche de 300 hectares, un Technoparc et une cité de l’innovation.

Aujourd’hui, tout cela est en mode veille –pratiquement le virtuel. Il a fallu attendre dix mois pour que M. Elalamy se rende à Agadir pour examiner ce plan et que le Chef du gouvernement signe, le 22 novembre 2018, le décret instituant une zone franche industrielle de 305 ha, laquelle avait fait l’objet de huit conventions et protocoles signés devant le Roi en janvier 2018. Une première tranche de 50 ha doit être aménagée à la fin 2019; une deuxième de 70 ha doit être opérationnelle entre 2022 et 2025; les surfaces restantes de l’ordre de 185 ha doivent être aménagées à l’horizon 2030. Le chiffre d’affaires à l’export a été évalué à 10, voire 12 milliards de Dh, de quoi permettre à la région de contribuer à hauteur de 15% du PIB, contre 9% aujourd’hui.

Mais il n’y a pas que M. Elalamy qui est ainsi tancé dans la mesure où ce plan impliquait également d’autres départements ministériels. Cela veut dire que la carence concerne pratiquement tout le cabinet El Othmani.

L’évaluation que l’on peut faire de cette situation va plus loin que le seul PAI de la région Souss-Massa. Elle englobe également une sanction prise le 1er août 2018 à l’encontre de Mohamed Boussaïd, ministre de l’Économie et des Finances, limogé par décision royale.

Lors de la séance du 29 novembre, présidée par le Roi, le Chef du gouvernement n’a pas été non plus épargné. Le Souverain avait donné un délai de trois semaines, le 1er octobre, à El Othmani pour préparer un projet de programme de qualification de l’offre de formation professionnelle. Près de deux mois après, un délai supplémentaire ayant été accordé – El Othmani a présenté sa copie lors de cette même réunion du jeudi 29 novembre.

“Remake” d’Al Hoceima
Des lacunes ont été mises en exergue par le Souverain; les sources et les mécanismes de financement sont à compléter; la déclinaison régionale de ce programme doit être largement prise en compte; enfin, il faut optimiser les conclusions du benchmark international combinant la formation théorique, stages en entreprise et l’alternance. La copie est à revoir… Le sort réservé à la rencontre nationale sur la formation et l’emploi décidée par le Roi, dans son discours du 12 octobre 2018 devant le Parlement, laquelle devait se tenir dans un délai de trois mois a connu le même désaveu. Le Souverain, en l’espèce, l’a carrément reportée à une date ultérieure qui n’a pas été fixée. En somme, le compte n’y est pas, ni pour le PAI de la région Souss-Massa ni pour la profonde réforme du système actuel de formation.

Si l’on devait appliquer strictement le principe de la responsabilité corrélé à la reddition des comptes, il y aurait à faire aujourd’hui. Le ministre Moulay Hafid Elalamy n’a-t-il pas été défaillant à propos du plan d’accélération industrielle de la région Souss-Massa? Le plus significatif, c’est qu’on a le sentiment d’un «remake» d’Al Hoceima: six conventions ont été ainsi signées à la fin 2017, à Agadir, sous la présidence du Roi; elles n’ont pas eu, dix mois après, le moindre début de commencement d’application.

Cette forme de gouvernance et de mise en oeuvre des politiques publiques, marquée du sceau de l’immobilisme voire de l’incurie, est-elle donc la marque de ce cabinet? Faut-il continuer à s’en accommoder comme si elle était une fatalité? Dans les deux situations (Al Hoceima et Souss-Massa), l’on ne peut invoquer, pour tenter de s’absoudre de ses responsabilités, de difficultés politiques d’arbitrage, de la complexité des dossiers et des programmes ou d’on ne sait pas trop quoi! Cela relève de la gestion, de la bonne gestion, d’une mobilisation et d’un volontarisme du gouvernement, d’El Othmani et des ministres impliqués. Or, la machine gouvernementale ne tourne pas et le Roi n’a pas d’autre choix que de rappeler à l’ordre les uns et les autres, de sonner l’alarme, de recadrer et de veiller à la réalisation des programmes prévus. Institutionnellement, le Souverain ne peut travailler qu’avec cette institution constitutionnelle qu’est le cabinet et son chef, El Othmani. Mais jusqu’à quand si ce gouvernement n’arrive pas à se hisser durablement au niveau de ses responsabilités? La bonne pratique, c’est qu’un cabinet issu des urnes ait normalement mandat couvrant la législature. Mais ce n’est pas une loi d’airain, gravée dans le marbre. Un cycle traditionnel autour de la mi-législature se retrouve pratiquement dans la majorité des cabinets depuis quatre décennies.

Le Roi n’a pas attendu jusqu’à présent cette périodicité pour trancher – on l’a vu le 24 octobre 2017 avec le renvoi de quatre ministres puis d’un autre membre du gouvernement le 1er août 20 et d’une secrétaire d’État trois semaines après.

Une grosse épreuve
Cette procédure va-t-elle se vérifier de nouveau? Ou bien va-t-elle jouer, autrement, et à mi-législature, pour relancer les réformes à marche forcée avec une équipe gouvernementale reformatée suivant telle ou telle configuration? Colère royale, déception, désaveu du gouvernement: il y a sans doute là l’entrelacs des sentiments et de l’état d’esprit actuel du Roi. Il reste, vraisemblablement dans un avenir proche ou prévisible, à mettre sur pied un cahier de charges plus contraignant pour le gouvernement en place avec cette formule simple: «ça passe ou ça casse!» Une grosse épreuve pour le cabinet El Othmani.

Laisser un commentaire

Merci de cocher cette case