Le clan des exilés

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Ils s’appellent Ahmed Réda Benchemsi,  Boubker Jamaï, Ali Lmrabet,  Mustapha Adib et Abderrahim Mernissi.  Ils sont journalistes ou anciens  militaires.


Leur point commun?
D’avoir  frayé un temps avec un système qu’ils  pourfendent aujourd’hui à hue et à dia.  On en a vu encore la démonstration dans  le documentaire diffusé le 26 mai 2016 sur  la chaîne de télévision française France 3,  «Roi du Maroc, le règne secret».


Des propos très durs à l’encontre du  Royaume, leur pays d’origine; à juste raison  ou non, après, c’est au téléspectateur  d’en juger. Des propos qui, in fine, valent  ce qu’ils valent.
La Constitution, quoi qu’on dise, garantit  la liberté de pensée, d’opinion et d’expression  sous toutes ses formes; par  conséquent, il ne revient à personne,  peu importe la justesse du parti pris, de  la remettre en question. Par contre, ce  qui peut être interrogé, interpellé, c’est le  parcours de ces hommes qui, hier encore,  n’avaient d’autre but, du moins affiché,  que d’appeler au changement. En rien des  nihilistes, comme aime à les cataloguer,  peut-être pas toujours de mauvaise foi,  une certaine presse. En effet, comment en  vient-on à connaître cette transformation?  Comment en vient-on à s’inscrire en faux  contre ce qu’autrefois, l’on a longtemps  tenu, si ce ne même défendu pour vrai?


Choix démocratique
La question s’impose en ce qu’elle peut  nous enseigner par ses réponses, profondes,  plusieurs leçons à méditer. Côté  journalistes, MM. Benchemsi, Jamaï et  Lamrabet font sans doute partie des  plumes les plus talentueuses de leur génération. Qu’elles mettent d’accord ou  non, qu’elles divisent même, et il n’y a là  en soi rien de répréhensible, mais parce  qu’elles ont été au climax de leur expression,  elles ont porté cette voix dissonante  seule à même de renforcer le choix démocratique,  forcément pluriel.


Après la première vague de média indépendants,  représentée notamment, au  tournant des années 1990, par «Maroc  Hebdo» et «L’Economiste», alors encore  hebdomadaire avant de passer aujourd’hui  à la périodicité quotidienne, elles ont su  insuffler une fraîcheur nouvelle qui permet  entre autres au Maroc d’être ce qu’il  est aujourd’hui; un pays certes encore  imparfait, mais qui tout compte fait n’en  a pas moins le mérite de ne pas avancer  à reculons sur la voie de l’édification de  l’Etat de droit.


D’abord «Le Journal», apparu dans les  kiosques nationaux en 1997, avait en son  temps, sous la direction de M. Jamaï, inauguré de nouvelles voies médiatiques  que peu avant lui avaient ne serait-ce  qu’envisagées. Plusieurs de ses couvertures  ont fait date à cet égard, notamment  l’interview en 1999 du premier ministre  israélien Benjamin Netanyahu, ou encore  celle jamais publiée, en 2000, du secrétaire  général du Front pour la libération de  Saguia El Hamra et du Rio de Oro (Polisario),  Mohamed Abdelaziz, sans compter la  fameuse lettre de Fqih Basri, impliquant la  direction de l’Union socialiste des forces  populaires (USFP) dans un complot, en  1974, contre la monarchie.


Cette lettre  vaudra d’ailleurs une interdiction sans  autre forme de procès du titre par le premier  ministre USFP de l’époque (1998-  2002), Abderrahmane Youssoufi, qui  poussera «Le Journal» à publier sous un  autre nom, «Le Journal hebdomadaire». Sur un ton plus léger, mais non moins osé,  «TelQuel» parviendra, en ayant comme  directeur de publication pendant près  d’une décennie (2001-2010) M. Benchemsi,  à se hisser au sommet des ventes  au Maroc.


Dénoncer la corruption
Certes, on lui tiendra régulièrement rigueur  tout au long de cette période du triptyque  «sexe, drogue et monarchie» dont il use à  profusion; mais il n’en demeure pas moins,  au plan strictement journalistique, respectable  et respecté. On regrettera d’ailleurs,  notamment à «Maroc Hebdo», sa décision  de «répondre à l’appel de prendre le  large», comme il l’explique lui-même dans  son ultime éditorial dans l’hebdomadaire.  M. Lmrabet aussi, quoi qu’en puisse penser  du personnage, avait et a sans doute  toujours sa place dans le paysage médiatique  marocain.


Il est vrai qu’il a une propension personnelle à ne s’intéresser qu’aux trains qui  n’arrivent pas à l’heure; ceci étant, le respect  de la liberté de parole impose qu’il  puisse également avoir voix au chapitre.  Qu’on l’ait privé dix ans durant (2005-  2015), par décision de Justice, de donner  libre cours à ses opinions est sans doute de ce point de vue regrettable, et  le Maroc, et plus spécialement les média  marocains, a certainement beaucoup  à gagner de son insolence et de son  importunité incisive.


Chez les militaires,  l’ancien capitaine Adib -le soldat Mernissi  étant pour le moins, pour sa part, inconnu au bataillon, sans vouloir l’offenser- a  sans doute été, du temps où il effectuait  son service militaire, un élément intègre.  Le courage ne lui a pas manqué, et c’est  assez rare pour qu’on puisse le souligner,  de dénoncer la corruption dont il  avait été le témoin, et qui a d’ailleurs été  reconnue en 1999 par un jugement du  tribunal permanent des Forces armées  royales (FAR).


On ne se souscrira pas totalement à ce  qu’il est devenu; un fieffé opposant, parfois  à la lisière de la caricature. Mais il est  important, quoi qu’il en soit, qu’il puisse librement investir l’espace public national.  Dans un article sur le documentaire  de «France 3», vendredi 27 mai 2016, le  site web «Le Monde Afrique», appartenant  au quotidien français «Le Monde»,  touche sans doute au coeur du problème:  que le Maroc est devenu, bon an mal an,  une fabrique d’opposants. Car à vrai dire,  on aurait pu s’y prendre, tout compte fait,  autrement.


On aurait pu laisser ces gens s’exprimer à  leur guise, quand bien même leurs idées  dérangent et seraient même, pour d’aucuns,  infondées. Sans doute qu’alors, un  écueil comme ce documentaire aurait pu  être enjambé sans remue-ménage, ou  peut-être qu’à l’origine, son réalisateur,  Jean-Louis Perez, n’aurait même pas eu  de quoi l’alimenter.


Problème d’intégration
Aujourd’hui, les personnes dont nous  avons fait mention excipent d’un statut  d’exilé, bien loin de correspondre à la  réalité. Sans doute ont-ils fait ou font-ils  encore l’objet de pression, comme c’est  le cas notamment de M. Lmrabet. Mais  le vocable d’exilé renvoie plus en vérité  à un moment historique que l’Instance  équité et réconciliation (IER) a soldé plutôt  qu’à l’actualité récente. L’image du  pays, à tort ou à raison, auprès de certaines  organisations non gouvernementales  (ONG) internationales, crédibilise  cela dit ce discours.


Le problème qui se  pose aujourd’hui au Maroc est un problème  d’intégration, celle de toutes ses  forces vives, qu’elles suivent le courant  ou aillent contre lui. Assurément, depuis  l’intronisation de Mohammed VI en 1999,  le Royaume a résolument évolué par rapport  au règne précédent (1961-1999) de  Hassan II.


Le roi avait même demandé, comme  l’avait rapporté en 2014 le ministre de  la Justice et des Libertés, Mustapha  Ramid, qu’aucune critique formulée  à son encontre ne soit tue. Mais il y a  en même temps, cela dit, des résistances  au sein du système qui, au  final, ne ternissent que la seule image  du pays. Elles donnent, par ailleurs,  une conséquence lourde à un certain  jugement «indépendamment de sa  consistance».


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