LAKHDAR BRAHIMI PRÉSIDENT ?

L’Algérie s’enfonce dans la crise. Les manifestations deviennent de plus en plus imposantes. Un seul mot d’ordre: changement immédiat au plus haut sommet de l’Etat.

En Algérie, la situation politique se complique. Les dernières initiatives du clan Bouteflika visant à reprendre la main paraissent bien vaines. C’est un palier supplémentaire dans le processus de crise ouvert par l’option d’un cinquième mandat présidentiel, revu et corrigé dans une formule de prorogation du mandat actuel rejetée par le peuple et les partis d’opposition.

Rebattre les cartes dans un jeu de faux-semblant: voilà ce qui a été concocté du côté du palais présidentiel d’ El Mouradia à Alger. Comment? Par une nouvelle feuille de route avec la nomination d’un Premier ministre, Nourredine Bedoui -jusqu’alors ministre de l’Intérieur- succédant à Ahmed Ouyahia, d’un vice-Premier ministre (poste non prévu par la Constitution d’ailleurs) en la personne de Ramtane Lamamra, et d’un président pressenti de la conférence nationale, Lakhdar Brahimi. Ce dernier est donné comme le futur successeur de Bouteflika, pour une période de transition problématique. C’est la seule issue possible, dit-on.

Sortie de crise
C’est que M. Bedoui, chef du gouvernement, est un proche de la famille Bouteflika; sa carrière s’est faite dans l’administration territoriale, à travers des postes dans plusieurs wilayas. Il ne faut pas attendre de lui quelque audace politique pouvant conduire à une sortie de crise; c’est un exécutant. Ramtane Lamamra, lui aussi, a été l’un des piliers de la politique étrangère, soit comme ambassadeur (Ethiopie, Lisbonne, Washington) soit comme chef de la diplomatie (2013-2017). Il dispose d’un carnet d’adresses lié à ses fonctions à l’UA et à la CEA - il était ainsi membre du Conseil de la paix et de la sécurité de l’organisation continentale. Il bénéficie aussi de l’appui de l’administration américaine; il a été nommé en juillet 2018 membre du conseil d’administration du conseil d’administration de l’ONG américaine International Crisis Group. Il a été aussi ambassadeur à l’ONU (1993-1996) puis à Washington (1996-1999).

Ingérence étrangère?
Un parcours qui explique qu’il soit aujourd’hui promu comme vice-Premier ministre dépêché dès le lendemain de sa nomination pour se rendre ces derniers jours à Rome, Berlin et Moscou et pour chercher auprès de ces capitales un appui international, la Russie étant membre du Conseil de sécurité. Reçu mardi 19 mars par son homologue russe, Sergeï Lavrov, il a expliqué qu’il était venu exposer à son «ami», «la réalité de la situation en Algérie». A noter ici une inflexion intervenue dans la position de Moscou en quelques jours. Après avoir déclaré «que ce qui se passe en Algérie est une affaire interne», voilà le même ministre russe qui évoque «des tentatives de déstabilisation du pays» en exprimant son «opposition à toute ingérence », soulignant au passage que «le peuple algérien décidera seul de son avenir, en se référant à la Constitution». Mais qui veut déstabiliser l’Algérie? Un peuple en colère, mobilisé pour mettre fin à un système failli en place depuis plus de six décennies? Apporter son appui à Bouteflika et à son système, voilà bien une ingérence étrangère -russe en l’occurrence!- dans la vie politique en Algérie !

Avec Lakhdar Brahimi, c’est un plus qu’octogénaire qui revient au premier plan de la politique en Algérie. Il a été rappelé pour présider la Conférence nationale de transition appelée à organiser et à conduire le processus devant mettre sur pied les fondements et les institutions de la Nouvelle République annoncée par Bouteflika. S’il se rend aujourd’hui à Pékin n’est-ce pas pour porter la bonne parole auprès de ce pays même s’il invoque que c’est à l’occasion d’une réunion du Comité The Global Elders, un comité des Sages constitué en juillet 2007, avec des dirigeants influents voulant contribuer, à l’aide de leur expérience et de leur sagesse, à résoudre les problèmes les plus importants de la planète? Un tel calendrier justifie-t-il que la crise en Algérie et soit reportée et reléguée au second plan? En tout cas, pour ses premiers pas en Algérie, Lakhdar Brahimi s’est heurté à bien des portes fermées. Les dirigeants de l’opposition n’ont pas donné suite à ses invitations de rencontre et encore moins de dialogue. Du côté de la société civile, le même état d’esprit a prévalu, Le nouveau Premier ministre, Nourredine Bedoui, n’a pas eu plus de succès pour former un cabinet élargi à des «compétences» et à des jeunes; aucun profil sérieux ni crédible n’a jugé utile de s’embarquer dans un bateau gouvernemental qui ne peut que sombrer à court terme.

Revendications pacifiques
Lakhdar Brahimi n’a pas véritablement d’atouts en mains. Il fait le constat de l’impasse et appelle de ses voeux à établir un dialogue. Mais avec qui? Sur quelles bases? Et avec quel référentiel consensuel? La nouvelle lettre attribuée à Bouteflika, en date du lundi 20 mars, ne crée pas des conditions pouvant surmonter les préventions et l’hostilité de la rue contestataire, qui poursuit les manifestations dans de nombreuses villes. Il fait référence au «changement» mais dans le cadre de la conférence nationale déjà annoncée et qui sera «lancée dans les plus brefs délais». Il précise que le pays «s’apprête à changer son régime de gouvernance et à renouveler ses systèmes politique, économique et social». Il ajoute encore, avec les mêmes éléments de langage de ses deux précédentes lettres, que toutes les composantes du peuple algérien seront associées et représentées dans cette conférence. Mais il tient aussi à faire ressortir la menace du recours à l’armée.

Et de faire cette recommandation: «Le peuple doit prêter main forte à son armée pour préserver l’Algérie contre les dangers extérieurs et jouir de la quiétude et de la stabilité». Avec la nomination d’un nouveau cabinet annoncé pour les prochains jours, il restera à réaliser un accord sur la composition de la conférence nationale ainsi que sur ses attributions. A cet égard, Lakhdar Brahimi sera à la peine. S’il a bien une expérience internationale en matière de médiation (Afghanistan, Irak, Zaïre, Syrie), il n’a point le même crédit en Algérie. Depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962, il n’a séjourné dans son pats pays que vingt-huit mois au total, un an en 1962-63 puis un an et demi (1991-1993) comme ministre des Affaires étrangères. C’est dire qu’il est resté très éloigné des soubresauts et des spasmes qui ont jalonné l’historique de la vie politique algérienne depuis le début des années soixante.

Pas davantage, à 85 ans, il n’est en mesure d’appréhender et de prendre en compte les aspirations et les revendications des jeunes et de nouvelles classes sociodémographiques en marche. Il passe, non sans raison, pour être soutenu depuis des décennies, dans l’exercice de ses multiples mandats de haut représentant de l’ONU, par l’administration américaine. Et d’ailleurs, c’est toujours avec l’appui de Washington qu’il s’est vu confier des missions de médiation dans des zones de tension, voire de guerre.

Une rhétorique inhabituelle
Il était proche du président Bush et de la chaîne de télévision CNN. Sa fille Rym a ainsi été accréditée par ce média à Amman pour couvrir la guerre en Irak; cette opportunité lui a permis au passage d’épouser le prince Ali, frère du Roi Abdallah de Jordanie en 2004. Une carrière et une vie hors sol qui se vérifie avec les parcours de ses deux frères, l’aîné, Salah consultant dans une société américaine captant les gros marchés des entreprises publiques algériennes et l’autre, Salem, à la tête d’une maison de production TV américaine commercialisant des séries américaines à la télévision algérienne, ENTV.

Pour autant, Lakhdar Brahimi a toujours veillé à entretenir des contacts de haut niveau avec les officiels d’Alger. Il a été depuis des années l’un des rares visiteurs reçus par Bouteflika et ce pour démentir les rumeurs sur son état de santé. A chaque fois, il s’est fendu d’une déclaration rassurante à propos du président victime d’un AVC en avril 2013. Ses appréciations de la situation en Algérie formulées à l’hebdomadaire Jeune Afrique du début du mois de décembre 2018 prennent aujourd’hui un relief particulier qui plombe son impartialité et sa crédibilité: «Moi, je ne prévois pas de crise ... j’ai l’impression que l’Algérie se porte bien... le président n’est pas contesté en Algérie, ni par la classe politique ni par la population ». Coupé du peuple, complaisant, sans réseau ni soutien politique, Lakhdar Brahimi est considéré comme un mauvais choix. Preuve que le système n’a pas de profils à la hauteur des circonstances parce qu’il a veillé constamment à stériliser le processus de promotion et de renouvellement de nouvelles élites.

Un régime rigidifié et fossilisé, des «lâchages» qui se multiplient avec des divisions au sein du FLN, des syndicats et une difficulté majeure à engager un processus acceptable d’une transition au moindre coût: voilà les termes de l’équation actuelle. Que l’ancien Premier ministre, Ahmed Ouyahia, président du parti RND -composante de l’alliance présidentielle-, limogé il y a une douzaine de jours seulement, en vienne à exprimer sa sympathie aux manifestants traduit bien l’état des lieux.

Il a ainsi appelé les autorités à «répondre dans les meilleurs délais» aux revendications pacifiquement exprimées par les Algériens même s’il a demandé de répondre au message de Bouteflika pour «la crédibilité du processus de transition démocratique ». Que le patron de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, promette au peuple algérien une «prochaine solution convenable, voire plusieurs» aux problèmes «aussi complexes qu’ils soient» n’est pas sans intérêt. Une rhétorique inhabituelle qui a rendu aussi hommage à la «profonde conscience populaire».

Le «Plan A» du clan présidentiel en faveur d’un mandat prorogé de Bouteflika a-t-il des chances de faisabilité? La société civile n’y croit pas, qui a présenté six étapes pour une sortie de crise: retrait de Bouteflika avant la fin de son mandat le 28 avril, mise sur pied d’un Haut comité de transition, un gouvernement de transition, assises du consensus national de toutes les sensibilités et proclamation d’un texte fondateur de la nouvelle République, une commission indépendante d’organisation des élections et organisation d’élections générales ( législative et présidentielle).

Processus de transition
Et maintenant? Comment se fera la réarticulation provisoire du système dans un processus de transition devant s’étirer en 2019 et même au-delà, compte tenu des multiples étapes successives qui doivent l’accompagner et le conforter? Parmi les outsiders tels Ali Benflis ou le général à la retraite Ali Ghediri, n’est-ce pas Lakhdar Brahimi qui peut être le moins récusable? Il a le soutien américain et des grandes puissances, à un titre ou à un autre; l’armée ne pourra que le soutenir, à son corps défendant, faute d’un éventuel «Plan B» de substitution; et les autres acteurs, forces vives ou non, pourraient se résigner à un tel choix qui, de toute façon, met fin à un système et jette les bases d’un autre, même assorti de fortes incertitudes...


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