Lahcen Sguenfle : "La Moudawana doit être révisée, mais dans le cadre des règles de la Charia"


L’héritage, le mariage des mineures, la tutelle des enfants.. Des questions sensibles parmi tant d’autres à laquelle il faudra apporter des réponses, lors de toute éventuelle révision de la Moudawana. Lahcen Sguenfle, président du Conseil local des oulémas de la préfecture de Skhirat-Témara, nous détaille les marges de changement possible dans le cadre de la religion.

La question de la révision de la Moudawana revient en force dernièrement. Est-ce que c’est une nécessité urgente?
La révision des lois faites par l’Homme est requise, au vu de l’évolution de la vie sociale et économique, et l’apparition de nouvelles donnes qui font que les textes en vigueur ne puissent plus servir l’intérêt général ou garantir la paix sociale. Évoquer la révision de la Moudawana qui, rappelons-le, a été adoptée il y a environ 20 ans, va de pair donc avec le besoin de moderniser et de renouveler afin de lever tout embarras et de servir l’intérêt de la société.

La Moudawana est un Ijtihad contenant des règles fondamentales pour préserver la famille dans toutes ses composantes. Elle est encadrée par les règles de la Chariaa islamique ainsi que par les conventions internationales qui ne s’opposent pas à la Charia et à son âme. Toutefois, au fil des années, l’application de la Moudawana a montré la nécessité de réviser certaines de ses dispositions qui posent des problèmes sociaux rendant impossible de vivre en famille harmonieusement. Et les différents intervenants avec leurs différents points de vue s’accordent sur ce constat. Le débat sur la révision de la Moudawana prouve le dynamisme de la société, et constitue un signal fort que la Charia est valable partout et pour toute ère.

Quelles limites pour encadrer cette révision ?
Comme je l’ai déjà dit, l’application de la Moudawana prouve que celle-ci doit être révisée. Amir Al Mouminine que Dieu le préserve a signalé cela dans son discours du Trône en 2022, et il a mis en place le cadre théorique de cette révision, à savoir qu’il ne peut pas autorisé ce que Dieu a prohibé, et qu’il ne peut pas interdire ce que le Très-Haut a autorisé. De ce fait, les règles censées régir la révision sont celles de la Charia qui encadrent la vie des musulmans. Et là, il faut faire une précision très importante sur la différence entre la Charia et le Fiqh. La première est constituée de lois globales émanant de Dieu qui ne puissent être modifiées, comme par exemple le mariage entre un homme et une femme selon les règles du Coran et de la Sunnah, ou encore le système de l’héritage.

Tandis que le second est un acte humain basé sur l’Ijtihad, qui consiste à l’interprétation des textes pour arriver à des règles dans les questions secondaires. Cet Ijtihad dans le Fiqh comporte des accords et des consensus entre les savants des différentes écoles théologiques en se basant sur les textes absolus. Par conséquent, toutes ces écoles s’accordent toutes sur des questions comme le système de l’héritage, ou la famille comme étant le résultat de l’union d’un homme et d’une femme. Les différences entre les savants de ces courants concernent les détails et les questions secondaires selon leur interprétation des textes et selon la variation du contexte social et culturel. Cette diversité a donné lieu aux nombreuses fatwas, et celles-ci changent en fonction du contexte temporel et géographique.


La question de l’égalité homme-femme dans l’héritage est souvent soulevée. Cela est-il envisageable lors de la révision ?
La question de l’héritage a été déjà tranchée par un texte absolu, et il n’est pas possible de le changer. Le système de l’héritage dans l’islam est clairement et minutieusement défini dans les verset 11 et 12 de sourate An-Nisa’, ainsi que dans le dernier verset de la même sourate. D’ailleurs les termes contenus dans ces versets sont forts dans leur signification, en expliquant sans ambiguïté que la répartition de l’héritage relève de l’autorité de Dieu seul. Et on peut retrouver cela dans plusieurs versets du coran.

Donc il n’y a aucune marge pour changer ou modifier. Quoi qu’il en soit, le respect strict des lois divines demeure, en fin de compte, une affaire personnelle qui concerne le croyant lui-même. Pour ce qui est des appels à réviser ce système, elles sont anciennes et ne datent pas d’aujourd’hui. C’est un débat qui se renouvelle depuis toujours. Mais comme je l’ai dit, c’est une affaire sur laquelle l’islam a déjà tranché. L’écart en héritage entre femme et homme dans certains cas est dû au fait que celui-ci qui donne la dot à la femme, et c’est lui qui doit légalement subvenir à ses besoins, qu’elle soit son épouse, sa fille, sa mère ou encore sa soeur. Il faut donc invoquer ces éléments pour éviter toute injustice. La justice doit être la base de la répartition de l’héritage.

Autre question, celle de la tutelle des enfants se pose avec acuité, alors que plusieurs voix s’élèvent pour rendre ce droit égal entre le père et la mère ..
En principe, les enfants sont la responsabilité du père et de la mère. Les deux sont tuteurs selon les rôles de chacun. En cas de séparation, la tutelle doit être accordée, en principe, sur la base du respect de l’intérêt de l’enfant et de ses droits, tout en profitant de l’affection de ces deux parents. Toute innovation dans ce domaine doit avoir comme principale finalité, le bien-être de l’enfant, tout en évitant de porter préjudice au papa ou à la maman. Les lois devront être précises et sans ambiguïté.

La tendance actuelle semble aller dans le sens de l’abolition totale du mariage des filles mineures. Qu’en pensez-vous?
Il faut surtout éviter d’aborder cette question par le prisme des désirs personnels ou des appartenances partisanes. C’est le sort de petites filles qui est en jeu. Des filles qui, en principe, sont censées être à l’école pour s’instruire, et rester dans le foyer des parents jusqu’à ce qu’elles deviennent en mesure de supporter les responsabilités du mariage. Cependant, la réalité ne peut être nié: la précarité, la pauvreté et l’ignorance sont là et la loi toute seule ne peut pas changer une réalité rétrograde. Les gens vont de toute façon continuer à faire marier leurs filles sans acte, et l’entourage social acceptera ça. Ça donnera lieu à une famille, et il y aura le risque par exemple que l’homme abandonne son épouse et leurs enfants qui n’auront alors aucun document légal pour préserver leurs droits.

Je dois préciser que le mariage de mineures existe dans certains pays occidentaux comme l’Allemagne par exemple. Cela se fait selon sous la supervision de la justice et en respect de plusieurs règles strictes. Tout compte fait, c’est une question où il faut être très vigilant et attentif. Bien que je sois un partisan de l’interdiction du mariage des mineures, la réalité prime et ce qu’il faut faire, c’est réglementer et contrôler plus loin de tout extrémisme qui peut mener à d’autres problèmes difficiles à résoudre.

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