LA RÉVOLTE



Les lycéens descendent dans la rue pour protester contre le changement d’horaire. Réaction spontanée ou manipulation occulte ?

La jeunesse marocaine continue de faire l’actualité de cette saison politique 2018/2019. Et elle ne semble pas prête à se faire voler la vedette, du moins à suivre les développements du mouvement social mené depuis le 7 novembre 2018 par les élèves du collège et du lycée en réaction à la décision du gouvernement de Saâd Eddine El Othmani de maintenir l’heure d’été pendant toute l’année.

Il faut dire que ce mouvement social atteint une ampleur presque inédite depuis plus de cinquante ans au Maroc, lorsqu’une circulaire du ministre de l’Éducation nationale de l’époque, Youssef Belabbès, avait interdit aux jeunes de plus de 17 ans l’accès au lycée, ce qui avait donné lieu aux tragiques événements du 23 mars 1965 -plus de 1.000 morts dans la ville de Casablanca selon les chiffres clamés alors par l’opposition. Nous n’en sommes évidemment pas là et, in fine, les actuels événements paraissent moins politisés, dans la mesure où aucune force politique majeure n’est venue se greffer aux manifestations, comme l’avaient fait à l’époque l’Union marocaine du travail (UMT) et l’Union nationale des forces populaires (UNFP); mais, en même temps, une tournure tout aussi dramatique n’est pas à écarter.

Le gouvernement dépassé
A cet égard, le fait que le drapeau national ait été piétiné voire brûlé ce lundi 12 novembre 2018 devant le parlement, devrait alerter les responsables. Il en dit long sur l’état d’esprit d’une partie des élèves, qui pourrait les mener à commettre l’irréparable moins, forcément, par volonté d’en découdre que par inconscience, bien qu’il ne faille pas généraliser et voir dans ces adolescents investissant les rues des masses irréfléchies.

Dans plusieurs villes du Royaume, des affrontements ont éclaté entre élèves et forces de l’ordre, faisant plusieurs blessés. Un mort est même à déplorer dans la ville de Meknès, en l’occurrence un adolescent de 13 ans qui tentait avec quatre de ses amis de rejoindre une manifestation en s’accrochant à l’arrière d’une camionnette, avant de faire une chute et d’y laisser la vie en raison de la vitesse prise subitement par le véhicule selon les premiers éléments de l’enquête de police. Le gouvernement de M. El Othmani semble complètement dépassé.

C’est particulièrement le cas pour le ministère de l’Éducation nationale, chapeauté depuis le 22 janvier 2018 par l’ancien président de l’Université Mohammed-V de Rabat, Saïd Amzazi, et qui depuis le début de la crise ne cesse d’abreuver les rédactions nationales de communiqués tantôt diminuant l’ampleur des manifestations, tantôt se déresponsabilisant et jetant la balle dans le camp des académies régionales. Ainsi, quelques heures après que le conseil du gouvernement eût adopté, le 26 octobre 2018, le décret officialisant le maintien du GMT+1 en tant qu’heure légale du Royaume pendant toute l’année, le ministre en question était apparu sur le journal de 20h15 de la chaîne 2M pour annoncer qu’à partir du 7 novembre 2018, qui correspondait à la fin des vacances scolaires de la moitié du premier semestre, les collèges et les lycées donneraient leurs cours à partir de 9h, et non plus de 8h, afin que les élèves ne commencent pas leur journée alors qu’«il fait encore noir», comme l’explique le concerné. Son cabinet se fend le lendemain, samedi 27 octobre, d’un communiqué sanctionnant la chose.

Absence de consultation
Mais, de fait, la pause déjeuner, qui durait auparavant 2h -de 12h à 14h-, est réduite à la portion congrue d’une seule heure, ce qui rend impossible pour beaucoup d’élèves de rentrer chez eux à cette heure-là en raison du court laps de temps et les oblige donc à rester dans les écoles, alors que celles-ci n’ont pas toujours les infrastructures nécessaires, à commencer par les cantines -beaucoup de parents n’ont pas les moyens d’offrir de repas en dehors de la maison à leurs enfants.

Qui plus est, M. Amzazi n’avait consulté personne et pris de lui-même la décision relative aux nouveaux horaires. Naturellement, les parents montent au créneau. Lors d’une rencontre tenue au siège du ministère de l’Éducation nationale, ils font bien savoir au ministre, par l’entremise des associations les représentant, leur refus du nouvel horaire, ce qui oblige ce dernier à faire machine arrière. Le 1er novembre, M. Amzazi propose différents nouveaux horaires, dont notamment, pour le collège et le lycée, soit d’étudier de 9h à 12h le matin et de 14h à 18h l’après-midi, soit de 9h à 13h le matin et de 15h à 18h l’après-midi, pour laisser donc deux heures de pause déjeuner sans forcément commencer trop tôt. Il annonce également le lancement d’une étude sur les rythmes scolaires et la gestion du temps scolaire. En même temps, le 5 novembre, le ministère annonce le report de l’adoption des nouveaux horaires au 12 novembre, ce qui en dit long sur l’état de cafouillage interne au sein du département. Ce cafouillage prend même une tournure ubuesque le 9 novembre, lorsque décision est prise de laisser aux douze académies régionales la liberté de choisir les horaires qu’elles jugent convenables.

Appel au patriotisme
Entre-temps, les élèves sont déjà dans la rue, bien que dans un communiqué publié le 7 novembre, le ministère démente cela et affirme que tous les élèves ont rejoint leur classe et que seuls font exception ce qu’il qualifie de «cas isolés ». Mais les vidéos circulant sur les médias sociaux démontrent bien l’ampleur du mouvement. M. Amzazi donne désormais l’impression d’être impuissant à gérer la situation. Son intervention à la Chambre des représentants, le 12 novembre, est éloquente à cet égard. Tout ce qu’il a pu faire, c’est en appeler au sentiment patriotique des élèves afin qu’ils retrouvent le chemin des classes, tout en les dédouanant de l’acte de brûlage du drapeau -il a accusé d’«autres parties » d’en être responsables, sans les désigner par leur nom.

A vrai dire, le règlement de la situation semble davantage dépendre du retour au GMT. Or, à cet égard, le gouvernement ne semble pas près de lâcher le morceau de sitôt. Au conseil du gouvernement du 8 novembre, M. El Othmani a ainsi fait savoir qu’il s’agit d’une décision irrévocable. Son ministre délégué à la réforme de l’Administration et de la Fonction publique, Mohamed Mohamed Ben Abdelkader, dont le département a la responsabilité de la fixation de l’heure légale, continue de brandir l’étude sur laquelle, dit-il, s’est appuyée cette décision de l’Exécutif, et dont la conclusion avait été que 68% des Marocains sont pour le maintien d’une seule heure pendant la totalité de l’année -l’étude a été mise en ligne le 10 novembre.

En même temps, la question semble échapper au gouvernement, puisque ce dernier avait donné l’impression d’avoir maintenu le GMT+1 en catastrophe, alors qu’il avait annoncé le 23 octobre, dans un communiqué, le retour au GMT. L’Exécutif avait également tenu son conseil hebdomadaire le 25 octobre normalement, sans laisser présager cette décision, avant de programmer quelques heures plus tard un deuxième conseil. Beaucoup y avaient vu des pressions de certains milieux économiques français, qu’arrangerait le maintien du GMT+1 puisque celui-ci est également l’horaire légal en France. La chose demeure toutefois difficile à prouver, en l’absence de déclarations dans ce sens des responsables. Quoi qu’il en soit, le gouvernement de M. El Othmani aura fait depuis son installation, en avril 2017, preuve d’une incompétence grave à gérer les différents dossiers sociaux qu’il a eu en mains.

Pressions françaises?
Il faut dire que la formation islamiste est directement responsable de l’actuelle crise sociale que connaît le Maroc du fait de ses politiques néolibérales, et ce depuis son arrivée aux commandes en janvier 2012, qui en ont fait un des meilleurs élèves au niveau mondial du Fonds monétaire international (FMI). Beaucoup d’investissements ont été arrêtés, au nom du sacro-saint maintien de l’équilibre budgétaire. Le PJD ne peut s’en prendre qu’à lui-même de s’être prêté à un tel jeu, bien qu’en même temps il soit injuste de l’accabler seul.

Car s’il a choisi de son plein gré de servir un projet ou bien un «modèle» économique, comme il est devenu commun de l’appeler, en le requinquant de sa légitimité électorale post-Printemps arabe, il n’en est ni l’auteur ni le producteur; au mieux le piètre réalisateur. Il faudra, quoi qu’il en soit, que quelqu’un paie les pots cassés...

Laisser un commentaire

Merci de cocher cette case