La première ministre française en Algérie : l’amour avec Borne


Emmanuel Macron a fait son choix. Le point focal de sa politique maghrébine est la voisine de l’Est. Tant pis pour le partenariat maroco-français.

 

La France, “ennemi traditionnel et éternel” de l’Algérie, comme l’affirmait le ministre du Travail de la voisine de l’Est, El Hachemi Djaaboub, en avril 2021 au parlement algérien? Il y a certainement des moyens autres de nourrir les hostilités que d’accueillir en moins de deux mois chez soi le président français, Emmanuel Macron, puis sa première ministre, flanquée qui plus est de quinze ministres. Arrivée à Alger dans la journée du 9 octobre 2022, la délégation conduite par Elisabeth Borne sera, comme cela avait été annoncé, demeurée deux jours dans la capitale algérienne, le temps de tenir la 5ème session du comité intergouvernemental de haut niveau (CIHN) et le forum économique algéro-français et de signer une douzaine d’accords portant notamment sur le tourisme, l’économie de la connaissance ou encore l’innovation. Et à en croire d’ailleurs Mme Borne, c’est le succès qui a été au rendez-vous. “J’ai le sentiment qu’ensemble, nous avons avancé et que le CIHN nous a permis de poser les fondements d’un partenariat renouvelé, inscrit dans la durée et qui profitera à nos jeunesses”, a-t-elle expliqué dans la foulée de son entrevue du 10 octobre 2022 avec le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, qui l’a reçue au palais d’El Mouradia, où il tient sa résidence. De son côté, le premier ministre algérien, Aimene Benabderrahmane, avait indiqué au cours du CIHN qu’il était “totalement convaincu que les deux pays disposent de potentialités exceptionnelles de partenariat dans plusieurs domaines dont certains demeurent sous-exploités à ce jour et d’autres non encore explorés”. Il a aussi déclaré qu’“il importe de préserver, développer et généraliser ce partenariat au service de la nouvelle dynamique des relations bilatérales, concrétisée sous la direction des présidents des deux pays”.

 

Polémiques et malentendus

 

En somme, beaucoup de déclarations fleuries, qui avaient en fait commencé avant même l’atterrissage de Mme Borne en Algérie, puisque MM. Macron et Tebboune avaient justement eu des entretiens téléphoniques dans la matinée du 9 octobre 2022 au cours desquels “ils ont passé en revue les relations bilatérales et exprimé leur satisfaction pour l’évolution positive et le niveau de ces relations”, selon un communiqué de la présidence algérienne. On est bien loin du moment où, en décembre 2019, M. Macron se contentait de “prendre note” de l’élection de M. Tebboune, sans donc lui adresser les félicitations d’usage. Déjà taxé, bien avant sa propre arrivée au pouvoir, de tropisme algérien suite à la visite qu’il avait effectuée en février 2017 à Alger dans le cadre de sa campagne présidentielle et où il avait notamment qualifié de “crime contre l’humanité” la colonisation par la France de l’Algérie -propos qui avait scandalisé en Hexagone-, M. Macron est ainsi en train de confirmer les accusations portées à son encontre. Cherche-t-il à se rattraper après sa “bévue” de septembre 2021, quand devant des jeunes, entre autres d’origine algérienne, qu’il avait rencontrés il s’était posé la question de savoir s’“il y avait une nation algérienne avant la colonisation française” (il avait quelques semaines plus tard déjà “regrett[é] les polémiques et les malentendus engendrés”)? S’agitil plutôt d’une volonté de mettre à plat le différend relatif à la reconduction des migrants en situation irrégulière qui avait amené, également en septembre 2021, le gouvernement Jean Castex à réduire de moitié le nombre de visas octroyés aux citoyens algériens (mesure qui, on le sait, avait aussi touché les citoyens marocains et, de façon moins prononcée, ceux de Tunisie)? M. Macron est-il seulement en train d’assurer l’approvisionnement gazier de son pays, grandement affecté par la guerre en Ukraine et le boycott qui s’en est suivi de la part des pays de l’Union européenne (UE) à l’égard du gaz de l’agresseur russe? Toutes ces raisons à la fois? Ce qui est sûr est que ses orientations diplomatiques ne sont pas sans conséquences sur les relations avec le Maroc, dans la mesure où tout rapprochement avec l’Algérie équivaut à un éloignement du Royaume. Et cela d’autant plus dans le contexte de tension alimenté depuis trois ans par le régime algérien, des suites du déclenchement, à partir de février 2019, du mouvement de protestation du Hirak qui, en quelques semaines seulement, était parvenu à faire chuter le président Abdelaziz Bouteflika, alors qu’en dépit de l’accident vasculaire cérébral (AVC) qu’il avait eu en avril 2013 et qui l’avait paralysé du côté gauche il cherchait à se faire élire pour une cinquième fois consécutive.

 

Un certain mépris français

 

En dépit de la politique de la main tendue du roi Mohammed VI, réitérée d’ailleurs dans le dernier discours du Trône du 31 juillet 2022, les relations bilatérales sont ainsi tout bonnement coupées depuis août 2021, après que, comble d’un délire obsidional de bien mauvais aloi, Alger a accusé les autorités marocaines d’avoir causé des feux de forêts en Kabylie que tout le monde sait être le fait du réchauffement climatique (la province de Chefchaouen avait, soit dit en passant, elle-même été en même temps touchée). M. Macron ne peut bien sûr rien ignorer de cela, et le fait que ce soit lors d’un simple échange avec des passants il ait annoncé une visite pour “fin octobre” 2022 au Maroc (il avait été apostrophé dans la rue au Touquet Music Beach Festival) n’est sans doute pas pour arranger la situation: que cela ait été son intention ou non, elle a illustré un certain mépris que le président français n’hésite plus à afficher à l’encontre du Royaume et qui s’était notamment manifesté lorsqu’il avait, en mars 2020 sur le réseau social Twitter, “demand[é]” à ce dernier “de veiller à ce que tout le nécessaire soit fait au plus vite” pour évacuer les citoyens français bloqués par la déclaration de l’état d’urgence sanitaire. Avant cela, il faisait au moins semblant, comme lorsqu’il avait appelé Mohammed VI, suite à la non-invitation du Maroc à la conférence organisée en janvier 2020 par l’Allemagne sur la Libye, pour mettre en exergue son “rôle important (...) et ses efforts reconnus, depuis de longues années, en vue de la résolution de la crise dans [le] pays maghrébin”. Mais au Maroc aussi on ne semble désormais plus s’embarrasser des amabilités encore en vogue il n’y pas si longtemps que cela: le message de félicitations de Mohammed VI à M. Macron après sa réélection le 24 avril 2022 avait, pour le moins, été minimaliste, et c’est au pouvoir français actuel que semblait s’adresser le discours de la Révolution du Roi et du peuple du 20 août 2022 quand il a exigé de “certains pays comptant parmi nos partenaires, traditionnels ou nouveaux, dont les positions sur l’affaire du Sahara sont ambiguës (...) qu’ils clarifient et revoient le fond de leur positionnement, d’une manière qui ne prête à aucune équivoque”. Ce qui renvoie d’ailleurs à la principale pomme de discorde du moment avec la France, à savoir celle de l’intégrité territoriale du Maroc: en refusant, au nom d’une soi-disant posture équidistante avec Alger, de suivre les évolutions des trois dernières années du dossier saharien, avec les basculements américain et espagnol et même, dans une moindre mesure, allemand, M. Macron se retrouve de fait à mettre en cause cette intégrité territoriale. Et cela n’est certainement pas le meilleur gage d’une coopération saine, loin s’en faut. Ou peut-être alors seulement avec “un pays par là”, pour pasticher une expression consacrée par M. Tebboune. Mais qui, contrairement à ce qu’insinuait le président algérien, n’est pas le Maroc l

 

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