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LA LOI M'A TUER

MERIEM, 14 ANS, MORTE LORS D’UN AVORTEMENT CLANEDESTIN

Des centaines d’avortements clandestins par jour au Maroc. Une situation qui tourne parfois au drame, comme c’est le cas pour la petite Meriem dans le village de Boumia. Les parents, l’État, la société… TOUS COUPABLES.

Ce 7 septembre 2022, Meriem n’est pas seule au moment où dans sa petite ville de Boumia, dans la province de Midelt, elle s’apprête à avorter de l’enfant qu’elle porte depuis quelque trois mois dans son ventre. Si l’on en croit des statistiques depuis plusieurs années en circulation, ce sont de 600 à 800 filles et femmes qui, au cours de la même journée, ont fait l’objet d’une opération semblable au Maroc. La différence est que Meriem, elle, n’y a pas survécu suite à l’hémorragie incontrôlable qu’elle a subie, ce qui fait qu’elle est depuis l’ébruitement de son décès au centre de toutes les discussions. Cela, ajouté aux nombreux aspects sordides de son affaire: le fait qu’elle n’ait que 14 ans, âge auquel elle devrait penser à un tout autre type de problèmes que celui d’interrompre une grossesse non-désirée; ou encore que tout ait découlé d’un viol, dont c’est au domicile de l’auteur présumé, une dizaine d’années plus âgé et présent au moment des faits, qu’elle se trouvait pour passer sur un billard clandestin ne respectant pas la moindre des conditions de salubrité de base. Sans compter l’histoire de sa courte vie, celle d’une jeune ado de ce Maroc perdu et paumé, dit “inutile” dans la littérature coloniale française, déjà en pleine prise avec les désillusions du quotidien à cravacher pour aider sa famille à subvenir à ses besoins, entre le café où sa mère travaille et où elle mettait elle-même régulièrement la main à la pâte, et les vergers de pommiers qui font la réputation de la région dans l’ensemble du pays et où dès qu’elle en avait l’occasion elle participait à la cueillette.

Sauvegarder la santé de la mère
Aux yeux de la justice, ceux qui assument la responsabilités pénale sont d’ores et déjà en état d’arrestation: le violeur présumé, bien sûr, qui a donc en plus participé à l’avortement; la mère, qui selon les premières informations sorties dans les médias y a également trempé; et une infirmière de l’hôpital de la ville de Midelt qui, avec l’aide d’un soi-disant “assistant”, qui ne serait en réalité qu’un technicien lambda dans un établissement hospitalier local et lui aussi mis derrière les verrous, aurait fait subir le curetage à Meriem.

Consultations élargies
Au titre du Code pénal, les quatre risquent de dix à vingt ans de réclusion. Mais sont-ce là les seuls coupables? En d’autres termes, Meriem n’est-elle justement également pas la victime de cette législation qui, sauf lorsqu’il s’agit d’“une mesure nécessaire pour sauvegarder la santé de la mère et qu’il est ouvertement pratiqué par un médecin ou un chirurgien avec l’autorisation du conjoint” (article 453 dudit Code), interdit toute forme d’avortement? C’est-à-dire que même le viol n’est pas pris en compte… Ce n’est pourtant pas faute d’une prise de conscience, en tout cas au plus haut sommet de l’État: on se rappelle encore qu’en mai 2015, le roi Mohammed VI s’était vu remettre au palais royal de la ville de Casablanca les résultats de consultations élargies qui avaient été supervisées à sa demande par le ministre de la Justice, Mustapha Ramid, celui des Habous, Ahmed Toufiq, et le président du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), Driss El Yazami, lesquelles consultations avaient certes, comme l’avait détaillé un communiqué du Cabinet royal, “montré que l’écrasante majorité penche pour la criminalisation de l’avortement illégal, à l’exception de quelques cas de force majeure, en raison des souffrances qu’il engendre et de ses répercussions sanitaires, psychologiques et sociales négatives sur la femme, la famille et le foetus et sur toute la société”, mais elles avaient en même temps ouvert la voie à l’avortement en cas de viol ou d’inceste ou de graves malformations et de maladies incurables que le foetus pourrait contracter.

Répercussions sociales
S’appuyant sur le “respect des préceptes de la sainte religion islamique”, le Souverain avait alors saisi M. Ramid et le ministre de la Santé, El Houssaine Louardi, qui soit dit en passant avait été à l’origine des discussions -il avait été à l’initiative en mars 2015 dans la ville de Rabat d’une rencontre nationale sur l’avortement où il avait affirmé que “la loi (...) est dépassée”-, afin de coordonner entre eux en vue de sortir un nouveau cadre législatif… qui à ce jour demeure encore dans les cartons. Ainsi, engoncé dans son islamisme basé sur une lecture littéraliste et en l’espèce moyen-orientale de la sunna, c’est-à-dire de la tradition islamique, loin de l’ijtihad qui fait la particularité de l’islam marocain et plus généralement nord-ouest africain dans son ancrage malékite, le Parti de la justice et du développement (PJD), dont est issu M. Ramid, avait bloqué toute avancée à ce niveau, n’en faisant finalement aucun cas dans la version du Code pénal qu’il avait fait adopter par le gouvernement Abdelilah Benkirane en juin 2016. Peut-être par manque de courage politique, l’actuel gouvernement, à savoir celui que dirige le président du Rassemblement national des indépendants (RNI), Aziz Akhannouch, pourtant plus libéral, n’y a pour sa part pas touché, en dépit de la position favorable de son ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, biberonné au progressisme avant d’atterrir au Parti authenticité et modernité (PAM) dont il est à présent le secrétaire général (il avait lui-même déclaré lors de son passage du 10 novembre 2021 à l’émission Confidences de presse de la chaîne 2M que “dans une société musulmane” telle celle du Maroc “il est difficile d’aller jusqu’au bout” et avait jeté la balle dans le camp du Conseil supérieur des oulémas et du Palais).

Il semble en tout cas que si un jour l’avortement est sinon dépénalisé, du moins autorisé dans de plus larges circonstances, ce sera sans doute suite à une intervention personnelle du Roi, dont le dernier discours du Trône du 30 juillet 2022 peut servir de fenêtre d’opportunité pour s’en saisir de nouveau: il avait insisté sur l’esprit “de modération, d’ouverture d’esprit dans l’interprétation des textes, de volonté de concertation et de dialogue” qui doit généralement prévaloir dans le traitement des questions sociétales, en donnant pour exemple la réforme du Code de la famille lancée sous son impulsion dans la première moitié des années 2000, ce qui ne signifie pour autant pas de mettre en sourdine “les desseins ultimes de la loi islamique et les spécificités de la société marocaine”.

D’ailleurs bien des pays musulmans ont depuis fort longtemps totalement dépénalisé l’avortement: on peut penser, au niveau arabe, à la Tunisie et au Bahreïn, où la pratique a libre cours depuis respectivement 1973 et 1976 déjà, ou encore, ailleurs, la Turquie (depuis 1983).

Ouverture d’esprit
Une réforme s’impose, en tout cas, d’autant plus que comme l’avait relevé, lors de la rencontre nationale sur l’avortement, M. Louardi en citant le deuxième rapport de l’Enquête confidentielle sur les décès maternels de 2010, les complications de l’avortement sont responsables d’environ 4,2% de l’ensemble des décès maternels et de 5,5% des décès maternels secondaires à des complications obstétricales directes.

Ce qui fait que le cas de Meriem est loin d’être unique. Au-delà du simple argument religieux, qui n’est, soit dit en passant, pas seulement propre à l’islam mais à bien d’autres religions à commencer par le judaïsme et le christianisme, on peut comprendre qu’une partie de la société ne veuille pas du tout entendre parler d’avortement, même dans des situations comme celle du drame de Boumia: en Occident par exemple et notamment aux États-Unis, où le fameux arrêt Roe v. Wade, qui avait autorisé l’avortement en 1973, vient d’être abrogé par la cour suprême le 24 juin 2022, beaucoup, réunis sous le sobriquet revendiqué de “pro-life”, partent du principe purement moral qu’il faut respecter la vie peu importe les stades où elle se trouve, y compris, littéralement, embryonnaire.

Faire preuve de pragmatisme
De l’autre côté, les milieux, notamment féministes, opposent que la femme est libre de disposer de son corps telle qu’elle le veut et que la décision d’avorter, ou pas, ne lui incombe qu’à elle seule. Entre les deux, il y a une réalité qui ne fait pas le moindre cas des prémices des uns et des autres: aussi bien pour des raisons matérielles objectives, que, comme c’est le plus souvent le cas au Maroc, parce que la conception a eu lieu en dehors des liens du mariage dans un contexte socioculturel où l’enfant naturel est lui-même considéré comme étant illicite (“ould lahram”, en arabe dialectal), si une femme a la conviction qu’elle doit interrompre sa grossesse, elle trouvera le moyen de le faire, et le mieux est que ce soit alors dans des conditions médicales optimales.

C’est la même philosophie qui, par ailleurs, fait que dans certains pays l’État distribue lui-même les seringues aux citoyens qui se droguent de sorte à au moins parer aux différents effets collatéraux de la pratique, comme la transmission de maladies comme le SIDA.

En somme, ne pas chercher à juger, mais faire preuve de pragmatisme et, l’on dira même pour ceux qui en ont cure, d’empathie. Et à une époque où, au vu des multiples contraintes qui se posent, l’âge du mariage avance de plus en plus jusqu’à peut-être bientôt atteindre 30 ans, il faut bien s’attendre à ce que l’avortement se répande davantage, car là aussi la raison biologique finit par dominer celle de l’interdit religieux, déjà lui-même en déperdition, et toutes deux, en fin de compte, doivent elles-mêmes ployer sous le poids de celle de chaque femme, de son histoire personnelle et de ses conditions à un moment T. Dans le cas de Meriem, ces conditions se sont avérées absolument défavorables et lui ont coûté la vie. Y a-til, in fine, plus “pro-life” comme attitude que de refuser que d’autres comme elles aient à subir le même sort?.

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