Kharboucha, Fatna Bent Lhoucine et les autres

AUX ORIGINES DES CHIKHATES

Contrairement à ce que prétendent certains prêcheurs conservateurs, le phénomène des chikhates est foncièrement enraciné dans la réalité et la culture marocaines et n’a pas toujours été associé à la luxure. Récit depuis les Almohades à Fatna Bent Lhoucine en passant par Hassan Ier et Kharboucha.

Il a suffi que le journaliste Hamid Elmahdaouy rappelle, dans une vidéo diffusée sur YouTube le 21 avril 2022, que les chikhates constituent depuis belle lurette une partie intégrante du paysage culturel marocain et que leur genre musical de la Aïta appartient au patrimoine national pour que les suiveurs du cheikh -une ironie- Yassine El Amri, contre qui il réagissait après que ce dernier se soit attaqué à la chikha Hlima interprétée par l’actrice Dounia Boutazout dans la série “El Mektoub” de la chaîne “2M”, lui opposent une levée de boucliers si virulente qu’il dût dès le lendemain, dans une deuxième vidéo, faire machine arrière.

Bon sens
Car il ne faut pas se mentir: en dépit de la popularité dont semble jouir “El Mektoub” auprès des Marocains -9,6 millions de téléspectateurs uniques selon les chiffres publiées le 17 avril 2022 par le Centre interprofessionnel d’audience des médias (CIAUMED), du jamais-vu dans l’histoire de la télévision publique-, un large pan de la population continue, du moins à en croire les opinions exprimées en ligne, à ne tenir que peu en considération les Fatna Bent Lhoucine et co.

Ce dont il ne faut, en dernier ressort, pas se surprendre: l’islam intégriste incarné par M. El Amri, loin de la tradition de la modération et du juste milieu typique du Maroc, a véritablement proliféré au sein des ménages du Royaume, à telle enseigne que le prêcheur en vient désormais à se réclamer du “bon sens” -commun, s’entend bien-, ce qu’il appelle en arabe la “fitra salima”. Un bon sens auquel, soit dit en passant, le roi Mohammed VI avait lui-même fait appel dans son discours de la Révolution du Roi et du peuple de 2016 en se posant la question de savoir si le bon sens en question pouvait “admet[tre] que quiconque écoute de la musique est voué à être englouti dans les entrailles de la Terre, et bien d’autres mystifications” -réponse courte: non.

En tout cas, peu importe que cela déplaise, M. Elmahdaouy a eu bien raison de souligner l’ancrage historique du phénomène des chikhates, et ce dès des époques où le pays ne s’était pourtant pas encore laisser pénétrer par les valeurs de la modernité occidentale et où la pratique religieuse était, conséquemment, autrement pure; en d’autres termes, les ancêtres des Marocains actuels n’étaient pas moins bons musulmans que leurs descendants pour avoir donné de la place au sein de la société aux chikhates, et le plus plausible est qu’ils étaient, au contraire, suffisamment rigoristes pour ne pas voir de contradiction dans leur existence en terre d’islam.

Début de la colonisation
Et plus: il ne s’agissait nullement d’un épiphénomène, dans la mesure où du pays Jebala, dans le nord, jusqu’au bassin de Tadla-Haouz, dans le centre, en passant par le Gharb et les terres Zaër, du nom de la tribu éponyme non loin de l’actuelle banlieue de Rabat, on pouvait trouver partout, avant le début de la colonisation franco-espagnole au tournant du XXe siècle, des chikhates et des chioukhs aussi, puisque la gent masculine était également concernée. Dans son fameux opus en deux volumes sur “Le Chant de l’Aïta”, sorti en deux volumes en 2007, le poète et ancien président de l’Union des écrivains du Maroc, Hassan Najmi, fait notamment remonter l’apparition des chikhates à l’époque de la dynastie almohade (1147-1269), au cours de laquelle arrivèrent dans l’actuel Maroc les tribus arabiques de Banu Hilal et Banu Maqil, amenant avec eux ce qui allait par la suite donner la Aïta (les mêmes tribus ayant également essaimé dans le reste du Maghreb, ceci explique pourquoi, pour l’anecdote, on peut également trouver des chikhates en Algérie, à l’instar bien sûr de la fameuse Cheikha Remitti, décédée en mai 2006 à Paris après plus de soixante ans d’activité, ou les “machtates” en Tunisie, qui sont des cousines).

Puis, sous les Mérinides (1269-1465), et à mesure que l’arabe dialectal marocain, la Darija, lui-même se développe (c’est de cette période que date par exemple le plus ancien texte connu dans la langue, la “Malaâba” du poète al-Kafif al-Zarhouni), le genre continue de prendre son essor jusqu’à attendre son pinacle sous les Alaouites, à partir du XVIIe siècle. Lors de ses harkas servant à réunifier le pays après l’anarchie consécutive à la chute de l’Empire saâdien, le sultan Moulay Ismaïl (1672-1727) mobilise ses mehallas en usant de chanteuses professionnelles à tout le moins proches des chikhates d’aujourd’hui, mais c’est véritablement sous le sultan Moulay El Hassan, ou Hassan Ier (1873-1894) que les chikhates s’“institutionnalisent”: le monarque a paraît-il sa chikha favorite, une certaine Tounia, connue comme El Marrakchia du fait qu’elle était originaire de Marrakech. Mais la plus célèbre de cette époque est sans doute Hadda Zaïdia.

Chanteuses professionnelles
Restée plutôt dans les annales sous le sobriquet de Kharboucha, nom également du film que le réalisateur Hamid Zoughi lui avait consacré en 2008 avec dans le rôle principal Houda Sedki, cette chikha spécialiste du genre “hasbaoui”, typique de la région d’Abda et plus spécifiquement du pourtour de Safi, représente la quintessence des chikhates qui avaient non seulement un rôle artistique d’“amuseuses de galerie”, si l’on peut dire, mais pouvaient carrément se retrouver au coeur des dynamiques sociales: en 1895, Kharboucha est à l’instigation de la révolte des Ouled Zaïd, tribu abdie dont elle est originaire (d’où son qualificatif de Zaïdia), contre le caïd Aïssa ben Omar.

Appréciation artistique
Ce dernier réprimera dans le sang Kharboucha et les siens au cours de ce qu’on appelle jusqu’à aujourd’hui “‘am er-Refsa”, c’est-à-dire l’année du piétinement, tellement ses représailles furent violentes -les Ouled Zaïd se firent piétiner par les chevaux du caïd-, tandis que la principale concernée disparaît, certains affirmant qu’elle fut torturée et emmurée vivante. On est donc bien loin de l’image de dégénérescence morale présentée par M. El Amri.

Si, ceci dit, ce dernier a notamment su trouver un public qui accueille favorablement ses propos, c’est en partie dû à la vision plutôt importée du Moyen-Orient et notamment d’Arabie saoudite caractérisant la musique comme étant illicite -dans une autre de ses vidéos ayant été largement commentées, M. El Amri avait comparé le fait d’écouter de la musique à se verser du soufre dans les oreilles-, mais aussi à la transfiguration qui allait, dès le début du protectorat, accompagner le phénomène des chikhates, rapidement considérées par les nouveaux colons comme des femmes de charme, ou, pour le dire plus crûment, des prostituées.

Les lupanars mis en place dans les grandes métropoles, comme celui de Bousbir à Casablanca, commencent, ainsi, à officiellement accueillir des chikhates, et la clientèle n’est plus, à un moment, seulement européenne mais également marocaine. Régnant en maître à Marrakech, le pacha El Glaoui associe également les chikhates au plaisir sexuel au cours des orgies qu’il organise chaque soir dans les palais dont il dispose dans la ville ocre -parmi ces chikhates notamment, les “Sardinates” (ou Sardilates, selon une autre prononciation), trois soeurs connues pour maîtriser le sousgenre “haouzi”, la Aïta du Haouz.

Mais pas toutes les chikhates de l’époque coloniale tombent dans la luxure: on garde ainsi toujours en mémoire à Béni Mellal, également connue pour son propre sous-genre de la Aïta dit “mellali”, l’histoire de Mbarka El Bhichia, une chikha qui avait délibérément choisi de vivre dans un cimetière par refus de la politique des colons français et de leurs affidés parmi les pachas marocains à l’instar du pacha Boujemaâ, et elle ne manquait pas de les apostropher de façon caustique dans des vers que les chanteurs de la Aïta d’aujourd’hui tels Hajib continuent encore de reprendre.

Religion sans culture
Quelle que soit l’appréciation artistique que l’on puisse en avoir, aller donc jusqu’à considérer que l’existence des chikhates soit contraire au bon sens est sans doute un extrême dans lequel malheureusement de nombreux Marocains, biberonnés à un obscurantisme hors-sol faisant entièrement fi de l’idiosyncrasie constitutive de leur pays, choisissent de tomber allègrement, au lieu de chérir un genre se trouvant, qu’ils le veuillent ou non, au coeur de leur culture. A un moment où le département de tutelle vient de lancer, le 19 avril 2022, un “label Maroc” pour justement protéger le patrimoine culturel national, le moins que l’on puisse regretter est que d’aucuns, confortés dans leur “sainte ignorance”, comme le politologue français Olivier Roy a catalogué “le temps de la religion sans culture”, préfèrent d’eux-mêmes renoncer à leur histoire et se faire les parangons d’un puritanisme foncièrement déraciné...