Entretien avec Kenza Barrada, autrice de Mater Africa.

Kenza Barrada : "On s’inscrit désormais dans un retour vers notre africanité"

Kenza Barrada est écrivain. A l’occasion de la parution de son premier roman, Mater Africa, elle revient pour Maroc Hebdo, dans cet entretien, sur son livre qui raconte des destins liés entre l’Afrique et le Maroc.


L’Afrique est au coeur de votre roman. Pourquoi avez-vous fait le choix de ce continent en particulier ?
Cela découle d’une réalité à plusieurs niveaux. Du plus personnel au plus systémique. Pour ce qui est du personnel, ça dénote de ma découverte et de ma relation à l’Afrique subsaharienne, qui a commencé par une rencontre au Sénégal, en 2009, à l’occasion d’un voyage, où j’ai été profondément émue de la rencontre. L’émotion que j’ai ressentie, c’est de me reconnecter avec mes racines africaines. En tant que marocaine, issue de l’Afrique du Nord, je ne me pensais pas africaine. A partir de ce sentiment d’appartenance et d’identité, je suis allée tirer les fils de mes racines africaines. Il existe énormément de métissage entre les marocains et les subsahariens, principalement d’Afrique de l’Ouest. Dans mon entourage, il y avait plusieurs personnes nées en Afrique de l’Ouest, dont les parents avaient passé une partie de leur vie dans cette partie du monde, à travers les affaires, le commerce et d’autres activités. Cette mémoire était donc vive et j’ai voulu, d’une certaine manière, à travers mon roman, la réhabiliter.

Quelle est la signification du titre de votre roman, Mater Africa ?
Mater signifie mère ou encore maternité en latin. J’ai souhaité mettre l’accent sur cet encrage, l’Afrique comme notre mère, notre continent mère. C’est aussi les mères africaines, qui font partie des personnages de mon roman. Il y a donc un hommage à toutes ces mères dans leur diversité et il y a aussi quelque chose que moi j’aime particulièrement, c’est le jeu de mot. Mater, si on l’écrit Ma terre, ça devient ma terre, mon territoire. C’est aussi un clin d’oeil à l’un de mes personnages et à Mater dolorosa, faisant ainsi référence à la Vierge Marie et sa souffrance ainsi qu’à la dévotion des mères dans tous les aspects de leur parcours maternel.

Dans votre roman, Mater Africa, L’histoire des 4 femmes, une mère ses deux filles ainsi que sa petite fille, issues d’un mariage avec un riche commerçant marocain de Fès, interroge-t-il une forme de choc des cultures ?
Il y a des chocs, certes. mais il y a surtout beaucoup d’intégration, intégrer les différentes parties de soi, les différentes identités de soi. Prenons le personnage principal, Maryam. Mariée avec un riche commerçant marocain musulman, cette femme a eu un choc. Elle l’absorbe cependant par la maternité, pour le bien-être de ses enfants. Quant à la génération suivante, les filles de Maryam et Haj Omar, elles vont intégrer ses identités autant que faire se peut. Une va rester pleinement dans sa marocanité et faire sa vie au Maroc, alors que Habiba, elle, a besoin de retourner au Sénégal et embrasser cette identité-là. Il y a donc des choix mais tout en restant liés aux deux versants. Zahra, la petite fille de Maryam, va tenter de réconcilier les différents aspects de son identité, et c’est par cette acceptation qu’il y aura une forme d’apaisement.


L’inivisibilisation de ces destins marocains et africains cache-t-elle mal des relents racistes ?
Nous sommes assez Maroco-centré, arabo-centrés, parfois davantage tournés vers nos racines berbères, la méditerranée ou encore l’Europe. Seulement, force est de constater que l’on s’inscrit désormais dans un retour vers notre africanité. Quand on voyage, c’est là où l’on se rend compte à quel point on est africains. Je pense qu’il y a une amnésie par rapport à cette identité. L’histoire étant racontée par les vainqueurs, cela n’a pas beaucoup été pris en compte. Cependant, cette tradition a beaucoup été transmise oralement, par des conteurs et des conteuses, comme nos grand-mères. Notre patrimoine est d’ailleurs riche de cette identité africaine, avec entre autres des proverbes, blagues ou chansons populaires. Aujourd’hui, le thème devient récurrent grâce aux nouvelles générations qui ont raconté ces histoires à travers des livres. Leur présence dans nos vies sauvegarde justement cette mémoire.

N’y a-t-il pas dans Mater Africa quelque peu de votre histoire personnelle ?
Pas du tout. Il n’y a rien d’autobiographique dans mon roman. Ce qui est intime c’est l’émotion que j’ai ressentie lorsque l’on m’a transmis des histoires de famille. Ces émotions étaient tellement fortes qu’il fallait que je les raconte dans le roman. Toutefois, mes personnages sont fictifs, l’histoire également, bien que des éléments m’aient été inspirés par ma trajectoire propre. C’est un livre de l’intime dans le sens où nous rentrons, à travers les pages du roman, dans l’intimité des protagonistes de l’histoire.

Pourquoi le dénouement est-il tragique, on ne s’y attendait pas, tant la famille semblait couler des jours plutôt heureux ?
Il y a un choix, évidemment. Reste que je suis souvent dépassée par l’écriture, le personnage a son propre chemin, et il se passe des choses complètement bouleversantes. C’est d’ailleurs le charme de l’écriture, cette énergie propre que possèdent les personnages. Je les découvre au fur et à mesure de l’écriture, lesquels m’imposent parfois leur destinée.

LECTURE ÉCLAIR
C’est un voyage intime au coeur de l’Afrique, grâce à l’histoire passionnante d’une famille sénégalo-marocaine. Un voyage pas comme les autres, qui nous donne à voir un monde particulier, où des marocains, qui ont fait leur vie en Afrique subsaharienne, ont mêlé leur sang à celui de l’Afrique, entre amour, désillusion, gloire et tragédies. Mariée à un riche commerçant marocain originaire de la ville de Fès, Maryam, qui réussira à avoir plusieurs enfants avec Haj Omar, symbolise ce lien singulier entre le royaume et son voisinage sud. L’homme d’affaire marocain décide de poursuivre le reste de sa vie au Maroc, en compagnie de ses filles, au grand dam de Maryam, très attachée à sa terre natale. Le roman décrit avec subtilité chacun des personnages de la famille, chacun dans sa singularité, sur fond de tiraillement entre deux mondes qui se chevauchent. La famille connaîtra- t-elle une fin heureuse ?

Articles similaires