Karim Émile Bitar : « La vague de normalisation est sérieusement gelée »


Comment analysez-vous les positions des pays arabes vis-à-vis de la situation actuelle à Gaza, surtout à la lumière du sommet du 11 novembre à Riyad?
Il est important de signaler que les attaques du 7 octobre ont, dans une certaine mesure, contribué à ressouder un peu la Ligue arabe, qui est un organisme profondément divisé et sclérosé. On a vu que sous la pression de leur opinion publique très sensible à la cause palestinienne, la plupart des pays de la région ont pris conscience de la persistance de la question palestinienne, de sa centralité et de son universalité.

Au-delà des positionnements qui peuvent être différents entre tel et tel pays, il y a eu une prise de conscience -mais pas un sursaut non plus- qu’on ne pouvait plus mettre cette question sous le tapis parce que pendant 30 ans on nous a dit “circulez, il n’y a rien à voir, c’est devenu un conflit mineur de basse intensité” et qu’on allait noyer la question palestinienne dans un megadeal économique entre Mohammed ben Salmane, Jared Kushner et Netanyahou. Lors de ce sommet, on a vu un sentiment de solidarité commun, une volonté de rejouer un rôle, mais il y a toujours des nuances qui sont toujours plus que significatives.


Ces “nuances” font que les pays arabes se trouvent dans une situation d’inefficacité à trouver une solution au conflit..
Plus qu’une inefficacité, il y a un sentiment d’impuissance. Non seulement ces pays sont divisés, mais ils sont incapables d’offrir collectivement, c’est-àdire au niveau de la Ligue des États arabes, une vision ambitieuse pour une sortie de crise.

Dans quelle mesure cela va-t-il affecter la normalisation entamée depuis près de trois ans entre Israël et certains pays arabes?
Je pense que cette vague de normalisation est aujourd’hui sérieusement gelée. Il ne viendrait à l’esprit de personne de poursuivre sur cette voie compte tenu de de l’étendue du carnage en cours à Gaza. Je pense que MBS a parfaitement compris que l’opinion publique arabe le prendrait mal même en Arabie saoudite. On se rappelle que lorsque Donald Trump avait reconnu Al Qods comme capitale d’Israël, le hashtag le plus populaire sur Twitter en Arabie saoudite était “Al Qods capitale éternelle de la Palestine”.

Dans un pays avec une population aussi importante, il faut tenir compte de ça. Et je pense que l’un des tournants sont les victoires du Maroc à la Coupe du monde au Qatar, lorsqu’on a vu les joueurs marocains brandir les drapeaux palestiniens, et les coeurs battre à l’unisson du Golfe jusqu’à l’Atlantique sous les yeux de MBS, Mohamed ben Zayed et Tamim ben Hamad. Les dirigeants qui ont commencé à réchauffer leurs relations avec Tel Aviv ont réalisé qu’ils allaient un peu trop vite, et que la normalisation ne sera possible que lorsque les Palestiniens auront obtenu leurs droits et qu’ils pourront vivre en liberté et en dignité.

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