Entretien avec Karim Cheikh, Président du Groupement des industries marocaines aéronautiques et spatiales (GIMAS)

“Nous ne lâcherons rien pour redresser la situation”

Le secteur aéronautique marocain est touché de plein fouet par la crise liée au Covid-19. La baisse d’activité, cette année, avoisinera 50%, selon Karim Cheikh. Dans cet entretien, le président du Groupement des industries marocaines aéronautiques et spatiales (GIMAS) appelle le gouvernement à mettre en place un plan de relance urgent et innovant, afin de limiter les dégâts et préserver la compétitivité de la base aéronautique marocaine.

A combien estimez-vous aujourd’hui l’impact de la crise liée au Covid-19 sur le secteur aéronautique marocain?
Je tiens à rappeler, tout d’abord, que nous opérons dans une chaîne de valeur mondialisée. La qualité et la compétitivité de notre plate-forme sont connues et reconnues par les avionneurs et les grands équipementiers. Ceci nous a permis d’enregistrer un taux de croissance de près de 20% ces dernières années et l’année 2020 s’annonçait plutôt bien. En effet, les deux avionneurs Airbus et Boeing comptabilisaient un carnet de commande de plus de 8 ans avec des livraisons de 850 avions par an chacun et le trafic aérien connaissait une croissance durable entre 5 et 6% par an. A l’apparition de la pandémie en mars 2020, le transport aérien s’est effondré brusquement, impactant toutes les compagnies aériennes et, par effet domino, toute la chaîne de valeur industrielle. Après une première phase d’adaptation aux mesures de sécurité sanitaire, les donneurs d’ordre et leurs sous-traitants font aujourd’hui face à une vague d’annulations et de reports de commandes.

La majorité de nos opérateurs aéronautiques subissent directement ou indirectement, soit les décisions de fermeture d’usines à l’étranger soit une activité très limitée. A titre d’exemple, Airbus a annoncé la réduction de sa cadence de production de 40% avec une reprise un peu difficile dans les usines en Europe. De son côté, Boeing déplore toujours des problèmes de certification de son Boeing 737 Max. Il faut savoir que les avions sont fabriqués suivant un calendrier de production bien précis. Quand une commande est reportée, c’est toute la chaîne de valeur qui est affectée. Au regard de cette situation inédite, le secteur aéronautique marocain clôturera 2020 sur une baisse d’activité globale de 50%. Les premiers écosystèmes qui ont été touchés sont le MRO (Maintenance, Repair, Overhaul) et l’ingénierie.

Devrons-nous redouter un scénario catastrophe? L’industrie marocaine est-elle assez résiliente pour pouvoir absorber cette baisse importante d’activité?
Le marché mondial de l’aéronautique a enregistré une croissance continue depuis plusieurs années. Au Maroc, cette croissance était de l’ordre de 20% par an. Elle était portée par la croissance organique due à la hausse des cadences de production et par les nouvelles installations qui sont venues compléter notre chaîne de valeur. Le niveau technologique et la compétitivité élevée de notre plateforme ainsi que l’implantation d’acteurs internationaux de premier plan comme Airbus, Boeing, Bombardier, Safran, Collins Aerospace, et la qualité de nos PMEPMI contribuent à la renommée internationale de la base Maroc.

Notre veille stratégique, la surveillance de nos marchés et le Plan d’accélération industrielle qui est notre fil d’Ariane, nous procuraient une visibilité qui permettait à notre secteur un développement encore plus important avec des indicateurs qui étaient quasiment tous au vert. Nous tablons, d’ailleurs, sur un chiffre d’affaires de 2,6 milliards de dollars en 2021. Comme pour tous les secteurs, cette veille intégrait presque l’ensemble des facteurs d’impact, sauf une pandémie. Dans ce contexte de crise sanitaire, il nous faudra sauvegarder ce qui a été construit ces vingt dernières années. Le niveau d’activités de 2019 ne sera retrouvé qu’entre 2023 et 2025. Nous espérons qu’au Maroc, cette reprise sera plus rapide, car même en période de baisse d’activités, la compétitivité et la qualité resteront des critères de choix.

Face au manque de visibilité des donneurs d’ordre et d’ouverture des cieux, le pessimisme est-il aujourd’hui de rigueur?
Nous ne sommes ni pessimistes ni inquiets, mais nous restons lucides. Nous nous adapterons aux mutations occasionnées par cette pandémie, sachant que les cartes de la chaîne de valeur mondialisée de l’aéronautique seront redistribuées différemment.

A combien estimez-vous les pertes d’emplois? Est-ce qu’on dénombre des cas de faillites et de fermetures de sites?
Cette baisse d’activité impacte automatiquement les ressources humaines qui doivent en conséquence être ajustées en fonction de la charge de travail. Je tiens, par ailleurs, à souligner que le Maroc a démontré, durant cette crise sanitaire, une agilité et une résilience exemplaires. Notre pays fait partie des rares plateformes aéronautiques à être restées en activité pendant toute la période de crise. Nos industriels se battent au quotidien pour maintenir un maximum d’emploi et d’activité. Maintenant, l’impact sur l’industrie aéronautique mondiale, et non seulement marocaine, sera conséquent et les répercussions directes et indirectes de la pandémie sont loin d’être maîtrisées. Il serait donc prématuré d’estimer le nombre de licenciements et les potentielles faillites et fermetures de sites.

Ceci-dit, grâce aux échanges avec nos membres, un plan de relance a été établi et transmis à la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), qui a centralisé tous les plans de relance sectoriels. Ces plans sont entre les mains du Comité de veille économique (CVE). Pour le moment, aucune annonce n’a été faite. Certes, nous sommes conscients que l’équation n’est pas aussi simple pour le gouvernement, mais le temps n’est pas notre allié en cette période de crise. Il n’est pas à exclure que des décisions drastiques de restructuration soient prises par les opérateurs avec à la clé des plans sociaux. Ceci est d’ailleurs constaté même dans des pays qui ont déjà mis en route des plans de relance avec des milliards d’euros.

Justement, Airbus a annoncé cette semaine 15.000 suppressions d’emplois dans le monde. Est-ce que le Maroc sera impacté par cette décision?
Oui. Le Maroc sera impacté. Par effet domino, tous nos industriels fournisseurs d’Airbus se verront touchés par cette baisse de cadence et qui se traduira globalement par une perte de la moitié des activités du secteur au Maroc.

Comment alors faire face à cet impact inédit?
Il n’y a malheureusement pas d’autre solution que l’ajustement des effectifs.

Est-ce que les investissements prévus cette année seront maintenus?
Nous avons plusieurs projets qui étaient en cours de démarrage, et qui ont bien évidemment été maintenus avec un report de la date de démarrage. Les maisons- mères de nos filiales aéronautiques ont, pour la plupart, réitéré leur intérêt pour le Maroc et l’importance que représente notre plateforme pour leur compétitivité.

Comment le secteur pourrait-il rebondir rapidement? Pourrons-nous nous attendre à des annonces d’investissements prochaînement?
Le déploiement, au plus vite, d’un plan de relance économique adéquat nous garantira la survie. La sauvegarde et le développement de notre secteur passeront aussi et surtout par le savoir-faire, les technologies avancées, l’innovation, la R&D et l’industrie 4.0. Notre proximité avec l’Europe est aussi un atout important et nous irons chercher les opportunités là où elles se présenteront. Ceci nous permettra de reprendre rapidement et de sortir gagnants de cette crise.

Quel sera le sort des personnes licenciées durant cette période de crise?
Les ressources humaines aéronautiques sont la clé de réussite du développement et de la création d’une base aéronautique marocaine solide. Il est important pour nous de trouverdes solutions avec nos partenaires pour sauvegarder leur savoir-faire et de capitaliser sur leur expertise en les redirigeant vers la diversification. Plusieurs réflexions sont en cours et elles ont pour objectif de parfaire ce capital par de la formation et la réorientation des personnes concernés.

Avez-vous approché le ministère de l’Industrie pour un soutien en cette période?
Nous avons effectivement approché le ministère de tutelle. Nous l’avons sensibilisé sur deux points majeurs, à savoir: d’une part, le maintien du capital humain et des emplois, puisque c’est grâce à nos ressources humaines que nous pourrons reprendre rapidement après la crise; et, d’autre part, il faut trouver, ensemble, des pistes pour accompagner nos industriels afin qu’ils puissent faire face à cette crise qui s’inscrit dans la durée.

Quelle a été la réponse du ministère de l’Industrie?
Face aux difficultés de tous les secteurs, nous savons que l’Etat ne peut pas tout faire et être sur tous les fronts. Toutefois, j’estime que les mesures de relance économique devront être audacieuses et novatrices. L’enjeu est de taille. Il s’agit aujourd’hui de sauvegarder la base aéronautique marocaine et d’anticiper les actions à mener pour saisir les opportunités que présente cette crise mondiale. Nous restons concentrés sur nos deux principales préoccupations, les ressources humaines et l’accompagnement des industriels. Nous ne lâcherons rien pour redresser la situation.


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