Journée internationale des droits de l'homme: Les associations montent au créneau

La journée internationale des droits de l’homme a été l’occasion pour les ONG marocaines de dénoncer le recul enregistré dans le Royaume. Les effets de la pandémie du Covid-19 auraient conduit à un rétrécissement des libertés et du champ d’action des militants.

Vendredi 10 décembre 2021, devant le siège du Parlement marocain à Rabat. Cet espace emblématique réputé pour abriter les plus importants mouvements de protestations politiques et sociales, se contentera ce matin d’accueillir, au plus, une trentaine de personnes seulement, venues célébrer à leur manière la journée internationale des droits de l’homme.

Contrairement aux précédentes années, où ce rendez-vous parvenait à mobiliser des masses de défenseurs des droits humains, l’édition 2021 attire une faible affluence. Mais cela n’a pas empêché les plus ardents parmi eux de répondre présents. Dans le premier rang, on reconnaît facilement certains visages, notamment Abdelhamid Amine, ancien président de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) ainsi que d’autres figures du militantisme dans le Royaume. Pour eux, la mobilisation très réduite est justement le résultat de “l’interdiction ou de la répression” exercées sur les manifestations dans ce même espace.

Pour de nombreuses associations, ce 10 décembre se fête cette année sous le signe de la “régression”. Un mot qui revient fréquemment dans la bouche des militants, qui dénoncent un recul encore plus notable sous l’effet de la pandémie du Covid-19 et du lot de mesures restrictives adoptées par l’État pour y faire face. “Pour pouvoir réserver un espace dans un hôtel afin d’y organiser une activité, il faut désormais obtenir une autorisation des autorités, qui peut aussi bien accepter que refuser. Alors que cela ne nécessitait qu’un simple préavis avant”, nous explique avec amertume Jamila Sayouri, présidente de l’association Adala. Pourtant, ce traitement “strict et sévère” n’est plus d’actualité quand il s’agit d’activités officielles ou publiques, qui attirent souvent un public plus large et donc présentent un risque de contamination plus élevé, dénonce-t-elle.

La pandémie comme prétexte
Cette situation “exceptionnelle” a été tolérée par les associations et les militants dans un premier temps, car le pays entier se trouvait devant un danger inédit et inconnu. Mais depuis la nette amélioration de la situation épidémiologique dans le Royaume, plusieurs voix s’élèvent contre ce qu’elles considèrent comme “prétextes” liés à la gestion de la pandémie pour “museler” l’action des associations les plus critiques envers les autorités.

De son côté, Aziz Ghali, actuel président de l’AMDH, refuse même de parler de recul. “Pour progresser, il faut déjà posséder à la base des acquis solides. Or, la situation dans le pays a toujours été alarmante”, se désole-t-il. Le contexte de la pandémie et l’état d’urgence sanitaire, adopté en mars 2020 et toujours en vigueur, ont toutefois impacté les libertés des individus, note-t-il. “Nous avons relevé l’arrestation d’un million de personnes pour violation de l’état d’urgence, dont 200.000 ont été déférées devant la justice”, nous affirme M. Ghali.

Arrestations et interpellations
Fin avril 2020, la Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, appelait les gouvernements du monde à ne pas utiliser l’état d’urgence sanitaire pour opprimer l’opposition et contrôler les populations. Georgette Gagnon, une membre de l’équipe de la responsable onusienne, avait même cité le Maroc parmi 15 pays où ses allégations inquiètent le plus. Le Maroc avait répondu par la voie de son ambassadeur représentant permanent du Maroc auprès de l’Office des Nations Unies à Genève, Omar Zniber, qui avait affirmé que “les responsables du Haut-commissariat aux Droits de l’Homme, dont Mme Georgette Gagnon, directrice des opérations et de la coopération technique, ont animé, par visioconférence, un point de presse citant une liste de plus de 80 pays où ont été opérées des arrestations et interpellations”, ajoutant que Mme Gagnon «s’est contentée d’indiquer que parmi tous ces pays, nommément listés, il y a eu des interpellations au Maroc pour violation des règles de confinement tel que stipulé par le décret sur la mise en oeuvre de l’état d’urgence sanitaire dans le Royaume». Outre les contraintes imposées par la pandémie, les ONGs des droits de l’homme soulèvent plusieurs problématiques qui freinent toute amélioration de la situation dans le pays. “Malgré certaines avancées enregistrées avec l’avènement de la Constitution de 2011, le cadre légal traîne toujours en retard”, regrette Jamila Sayouri. Pour elle, il faut surtout se pencher sur la modernisation des lois sur le droit d’association et le droit de manifestation.

Interventions violentes
Par ailleurs, les associations continuent de réclamer une approche globale de l’État dans la réforme des lois, pour arriver à un vrai progrès en matière de droits humains. “Malgré la suppression de peines privatives de libertés du code de la presse par exemple, les journalistes sont toujours sous la coupe du code pénal, qui est une sorte d’épée de Damoclès”, développe la présidente de Adala. Un constat partagé par le collectif marocain des associations de défense de droit de l’homme, qui déplore “l’absence d’une vision officielle réelle” en matière de droits humains pour l’instant, comme le montrent par exemple “les interventions violentes” des forces de l’ordre contre certaines manifestations, “d’autant plus qu’il Il est très rare qu’un élément des forces de sécurité soit puni pour avoir été impliqué dans des interventions pareilles”.

Le Royaume «reculerait même dans les domaines où il enregistrait des performances positives’’, s’inquiète le président de l’AMDH, comme l’accueil des rapporteurs onusiens sur les différents droits politiques, sociaux et économiques. “Une quinzaine de ces rapporteurs sont toujours en attente pour pouvoir se rendre au Maroc”, précise M. Ghali, qui pointe également du doigt le “retard” à présenter les rapports sur la torture.

Absence de rapports
Mais ce tableau plutôt sombre ne fait pas l’unanimité. Du moins pas auprès des instances officielles chargées de la question. La présidente du Conseil national des droits de l’homme (CNDH), Amina Bouayach, assurait fermement, lors d’une conférence organisée le 14 décembre 2021 par la Maison de la presse de Tanger, que le “Maroc d’aujourd’hui n’est plus le Maroc d’hier en matière de droits de l’hommes”. Le même jour, à Rabat, le Délégué interministériel aux droits de l’Homme, Ahmed Chaouki Benyoub, insistait “l’absence de rapports, publics ou privés, qui conduisent à des conclusions sur l’existence de violations flagrantes et systématiques des droits de l’Homme”.

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