JEUX DE POUVOIR


Benkirane fait de la résistance


Un adage le dit bien: “Une  porte doit être ouverte ou  fermée”. Ce qui se passe  depuis le scrutin législatif  du 7 octobre 2016 témoigne  bien de cette alternative: quelle  majorité? Et quel gouvernement? Sur le  papier, pourrait-on dire, le schéma était  simple. Les urnes ayant tranché, le Roi  a désigné, trois jours plus tard, Abdelilah  Benkirane, pour former le gouvernement.  Le Souverain a appliqué, en l’occurrence,  le texte constitutionnel –il l’a  même fait avec célérité puisque les résultats  officiels avaient été proclamés la  veille, le 9 octobre. Il dispose en la matière  d’une compétence liée, non discrétionnaire  donc, comme par le passé.  L’article 49 (al.1) lui prescrit en effet de  nommer le Chef du gouvernement “au  sein du parti arrivé en tête des élections  des membres de la Chambre des représentants  et au vu de leurs résultats”.

Latitude de décision du Roi
Avec 125 sièges, M. Benkirane s’est  attelé à mettre sur pied une majorité.  Avec quels alliés? La reconduction de la  majorité sortante avec le PJD ainsi que  le RNI, le MP et le PPS? Avec la seule  Koutla (PI, USFP, PPS), formule qui avait  sa préférence en 2011 mais qui n’a pas  pu être finalisée du fait de la formation  socialiste dirigée par Driss Lachgar?  Le Chef du gouvernement désigné  pouvait compter sur le PPS (12 sièges)  après le “pacte” scellé en avril dernier  entre les deux formations –une alliance  indéfectible… au gouvernement ou  dans l’opposition. Il a aussi bénéficié  dès le lendemain de la participation du  PI (46 sièges) de Hamid Chabat alors  que ce parti avait déjà quitté le cabinet  Benkirane I, le 10 juillet 2013, et que,  depuis, il avait été particulièrement sévère  sur le bilan du gouvernement.

Contenir le poids du RNI
Cette opération de participation était  habile. Elle permettait le retour du PI  aux affaires, conformément à sa vocation  gouvernementale, et elle était  aussi portée au crédit de son nouveau  responsable depuis septembre 2013.  Elle allait au devant des souhaits et  même des calculs de Benkirane, soucieux  d’élargir la dimension de ses  alliés à un parti historique comme la  formation de Allal El Fassi. Ce faisant,  il avait aussi en tête cette préoccupation:  celle de contenir le poids du RNI  dans une optique majoritaire.

C’est précisément à partir de ces éléments,  pesant dès les premiers jours,  que le processus de formation d’une  majorité s’est fortement compliqué.  Après un premier tour de table –PPS,  PI, MP, UC– voilà que les négociations  paraissent se bloquer. Tout d’abord,  le MP pose des conditions quant à la  nécessité d’une représentation plus  équitable et y ajoute son refus d’être  partie prenante dans un cabinet où il  se retrouverait pratiquement seul face  au PJD et aux trois partis de la Koutla  (PI, USFP, PPS). Il invoque même sa divergence  avec leur référentiel politique  et leurs valeurs idéologiques. Un argument  qui a été diversement accueilli; il  a même été jugé peu plaidable puisque  cette même formation de Mohand  Laenser a été l’une des composantes  de plusieurs cabinets (1998-2007) et  (2009-2011) avec la Koutla puis avec  le PI et le PPS (2012-2013).

La position du RNI a bloqué les tractations  en vue d’une majorité. La démission de son responsable, Salaheddine  Mezouar, et le retour le même jour, le 12  octobre, de Aziz Akhannouch sont les  conséquences des résultats des élections.  Coopté président par intérim par  le bureau politique de ce parti, pareille  décision a surpris. C’est qu’il avait déjà  démissionné de ce même parti de la  colombe, le 1er janvier 2012, deux jours  avant la nomination du cabinet Benkirane  I, il y retrouve d’ailleurs son département  de l’Agriculture et de la Pêche  maritime mais en qualité de ministre “indépendant”.  Plus encore, en mai 2016, il  avait annoncé sa “retraite politique” en  précisant qu’il ne se représenterait pas  aux élections législatives du 7 octobre.

Carence institutionnelle
Il a fallu attendre le 30 octobre pour  qu’ait lieu finalement un premier entretien  Benkirane–Akhannouch. Du  côté du PJD, ce “retard” est mis sur le  compte du RNI, qui n’a convoqué son  congrès extraordinaire pour l’élection  de M. Akhannouch que le 29 octobre.  Près d’une vingtaine de jours pour cet  agenda, de quoi conforter le sentiment  que le RNI veut étirer le calendrier et  s’employer à l’usure. Un état d’esprit  qui s’est prolongé avec les longues semaines  d’absence de M. Akhannouch,  membre de la délégation officielle accompagnant  S.M. le Roi dans les deux  étapes de sa tournée africaine.

Alors que le rendez-vous du 30 octobre  devait rester confidentiel quant à  son contenu, dès les jours qui ont suivi,  certaines informations “fuitent”, notamment  à propos du refus du RNI de voir  le Parti de l’IstiqlaI participer à la majorité  et de sa volonté d’associer l’UC (19  sièges) présenté comme un “allié stratégique”  et dirigé par Mohamed Sajid,  qualifié de “sérieux”. Aujourd’hui, où en  est-on? Cela fait plus de deux mois que  les élections du 7 octobre ont eu lieu;  que le gouvernement sortant du même  Benkirane expédie les affaires courantes  et que le Parlement et ses deux  Chambres sont en panne; que le projet  de loi de finances pour 2017 est en instance;  et que tant d’autres textes et mesures  sont en stand-by. Une situation  de carence institutionnelle et politique  bien pénalisante. Ainsi, elle plombe  l’effet 7 octobre comme l’étape réussie  d’élections globalement correctes et qui  marquent une nouvelle avancée dans la  construction démocratique. Ainsi encore,  elle pèse fortement sur un climat  d’affaires et d’investissement qui pâtit  des incertitudes actuelles. Enfin, des  interrogations préoccupantes regardent les pistes éventuelles, ou possibles, de  ce qu’il faut bien appeler une crise institutionnelle  et politique dont on aurait pu  –ou dû– faire l’économie.

Sauver la face
Depuis des semaines se multiplient les  hypothèses de travail, ici et là, pour tenter  d’identifier une solution. Le constat  le plus partagé, c’est que ce “vide” ne  peut pas durer durant des semaines.  Le “pourrissement”, au sens d’un Chef  de gouvernement désigné, suspendu  en l’air comme en lévitation, n’est plus  tenable; il faut y mettre fin. Comment?  Certains ont testé l’idée d’un gouvernement  d’union nationale, une manière  d’enjamber le blocage actuel (RNI/PI)  par le haut et de sauver la face à tout  le monde. Une proposition récusée par  le PJD, non sans raison d’ailleurs, parce  qu’une telle formule ne se justifie en  principe qu’en cas de circonstances exceptionnelles.

D’autres reviennent au recours à de nouvelles  élections législatives décidées par  le Roi, Abdelilah Benkirane en sa qualité  de chef du gouvernement désigné ne  pouvant pas actionner cette procédure.  Si tel était le cas, l’on aurait une double  difficulté: celle d’une charge financière  onéreuse (un milliard de DH); et celle  d’un coût politique élevé qui est lié au  fait que durant trois mois au moins le  Maroc serait livré à un climat électoral  encore plus tendu et exacerbé par rapport  à celui du scrutin du 7 octobre. Qui  gagnerait avec une telle option? Surtout  le PJD! Il aurait en effet la possibilité de  raviver tout son discours depuis 2011  jusqu’à 2016: les “résistances” qui l’ont  empêché de faire les réformes durant  la précédente législature; le “tahakkoum”,  qui bloque la formation d’une  majorité; le non-respect de la volonté  des électeurs –il parle plus volontiers et  même abusivement du “peuple”; enfin,  l’appel général pour lui donner une majorité  encore plus franche et plus massive  que le 7 octobre.

Formule transactionnelle
Du pain bénit pour une formation islamiste  entretenant déjà un discours de  victimisation et qui peut espérer dépasser  les 150 sièges!  Alors? Le Roi n’ignore sans doute rien  de tous ces paramètres et de bien  d’autres. Il est attaché à un projet démocratique  qui est le socle de son  règne. De plus, il est “garant de la pérennité  et de la continuité de l’Etat”; il a  en charge le respect de la Constitution,  du bon fonctionnement des institutions  constitutionnelles et de la protection du  choix démocratique des citoyens (art.  42 de la Constitution).

Difficile donc  d’évacuer les résultats du 7 octobre qui  ont porté la formation islamiste en tête;  tout aussi problématique est de laisser  les choses en l’état jusqu’à épuisement  des acteurs –le PJD surtout, bien entendu.  Le Roi a toutes les cartes en  main donc pour pousser à une formule  transactionnelle, un compromis où  Benkirane ne se déjugera pas -il a donné  sa parole au PI- et où Akhannouch  se ralliera à un accord peut-être éloigné  de sa posture de départ. En tout  état de cause, la recherche doit aboutir  à une majorité non pas seulement  arithmétique mais politique, sur des  bases de cohérence, d’homogénéité et  d’efficacité. Cela reste -et doit resterune  affaire relevant des atouts et des  capacités de négociation et de compromis  des partis en cause. Elle doit  demeurer à ce seul niveau-là et ne pas  être dénaturée d’une manière contraire  à la lettre voire à l’esprit de la Constitution  de 2011.

Référence est faite ici à un bras de  fer entre des partis concurrents, voire  adversaires, mais devant devenir alliés  pour certains d’entre eux. La monarchie,  elle, et le Roi ne sauraient  s’exposer dans un sens ou l’autre et se  voir impliquer dans une comptabilité  partisane.

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