Les jeunes du nord fuient la misère et l'exclusion

Plus de 140 migrants tentent d'atteindre Sebta à la nage

L’Espagne a renvoyé les 27 et 28 avril 2021 une centaine de migrants marocains arrivés à Sebta à la nage. Cette affaire renseigne sur la détresse des jeunes de toute la région du nord, en proie à une morosité économique endémique.

Dimanche 25 avril 2021. Sur les réseaux sociaux, plusieurs vidéos retransmises en direct ont acté une scène inédite: une vague de migration collective de près de 140 jeunes hommes qui tentaient d’atteindre l’enclave espagnole de Sebta à la nage et de contourner ainsi la frontière terrestre hautement surveillée. Tenter le coup à bord d’embarcations de fortune est une scène habituelle. Mais risquer sa vie en parcourant à la nage près de 7 kilomètres est un signe de détresse.

Des dizaines de ces migrants ont réussi à traverser à la nage la mer pour rejoindre la ville occupée de Sebta. Ils ont été expulsés à partir de mardi 27 avril, selon la préfecture de Sebta, suivant un accord conclu entre le Maroc et l’Espagne. Ceux qui n’ont pas pu faire la traversée ont été heureusement secourus en mer par les autorités espagnoles. Trois d’entre eux ont été hospitalisés pour hypothermie.

Sans compter 14 autres qui ont été interpellés, d’après la Direction générale de la sûreté nationale et «qui tentaient de quitter les côtes de Fnideq en direction de Ceuta». Le phénomène de l’émigration clandestine, en soi, n’est pas nouveau. Ce qui est très inquiétant, en revanche, c’est cette décision de le faire à la nage. Les jeunes de la région du nord et du Rif (Tanger, Tétouan, Al Hoceima, Fnideq…), préfèrent risquer le tout pour le tout pour une vie digne, un horizon non-bouché, un avenir meilleur.

Fermeture de Bab Sebta
Cette région du Maroc connait depuis des décennies, et particulièrement depuis le début de la pandémie du Covid-19, une crise économique sans précédent, accentuée par la fermeture de Bab Sebta, point de passage des marchandises de contrebande. Cette activité assurait des revenus pour la quasi-totalité des familles du nord et occupait les jeunes de cette région. Ces derniers ont exprimé d’ailleurs leur ras-le-bol à plus d’une fois. Ils réclamaient une solution de rechange, une alternative à la fermeture de Bab Sebta, et non des aides qui s’apparentent à de l’aumône.

Après un premier sit-in le 5 février 2021, une seconde manifestation a eu lieu le 12 du même mois. Des centaines de jeunes se sont rassemblées autour de la mosquée Mohammed V de Fnideq pour réclamer la réouverture de Bab Sebta.

Pour compenser l’arrêt de cette activité de contrebande, les autorités avaient annoncé un programme de développement économique et social dans la région pour un budget de 400 millions de dirhams. Sauf que, pour l’heure, ce programme peine à se concrétiser. Plusieurs projets structurants tardent aussi à voir le jour.

Al Hoceima Manarat Al Moutawasset
L’on se rappelle encore de la colère royale, en 2017, à la suite de la non-exécution des projets inscrits dans le grand programme de développement «Al Hoceima Manarat Al Moutawasset», dans les délais impartis et qui a été la raison principale de la naissance du mouvement de protestation du Rif à l’époque. «Le processus de choix des projets à réaliser ne répondait pas à une vision stratégique intégrée et partagée par tous les partenaires, Le programme a été arrêté de manière approximative, et son échéancier retrace uniquement la répartition annuelle des contributions financières des 20 parties-prenantes. Or, en l’absence d’une ventilation par projet, ces contributions ne pouvaient avoir qu’un caractère estimatif », indique le rapport de la Cour des comptes.

Ainsi, sur les 644 projets prévus au titre du programme «Al Hoceïma, Manarat Al Moutawassit», les réalisations à fin 2016 se limitent à 5 projets achevés (146,8 millions de dirhams) et 45 projets en cours (565 millions de dirhams). D’une façon générale, les crédits budgétaires n’ont pas été programmés et le foncier n’a pas été mobilisé à temps. En définitive, le Roi Mohammed VI avait limogé quatre ministres: le ministre de l’Éducation nationale et ancien ministre de l’Intérieur, Mohammed Hassad; le ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme, Mohamed Nabil Benabdallah, le ministre de la Santé, El Hocine El Ouardi, ainsi que du secrétaire d’État à l’Éducation nationale et ancien directeur général de l’Office de la formation professionnelle et de promotion du travail (OFPPT), Larbi Bencheikh, et le directeur de l’Office national de l’eau et de l’électricité (ONEE), Ali Fassi Fihri.

Et même depuis, les choses n’ont pas beaucoup évolué. La région du nord, en général, est exclue. La pauvreté, la précarité, le chômage et l’addiction à la drogue y sévissent. Pendant des décennies, les autorités ont lutté contre la culture du cannabis dans le Rif, principale ressource pour ses habitants, sans proposer une alternative. Aujourd’hui, ces deux régions suffoquent du fait de l’absence de projets d’investissements et d’une dynamique économique pourvoyeuse de postes d’emplois générateurs de revenus pour des milliers de jeunes désoeuvrés.