Jettou veille au grain

LA COUR DES COMPTES, UNE INSTITUTION QUI MONTE EN PUISSANCE

Le président de la Cour des comptes mérite sans doute bien son statut actuel d’homme redouté.

Le management de l’aéroport Mohammed-V peut trembler: depuis le 3 octobre 2019, les inspecteurs de la Cour des comptes ont pris leurs aises dans ses bureaux. En effet, l’institution présidée par Driss Jettou a été commissionnée pour éplucher les comptes du principal aéroport du Royaume, qui depuis plusieurs mois connaît des dysfonctionnements à n’en plus finir. Parmi ces dysfonctionnements, le plus visible est sans doute la grève des bagagistes, qui n’a pas manqué de susciter plusieurs problèmes logistiques, notamment pour les voyageurs.

Absence de complaisance
Et quand on sait l’application et le doigté que mettent les inspecteurs de la Cour des comptes dans leur travail, on peut comprendre que les avoir sur les bras ne puisse guère enchanter. Ainsi, les équipes de M. Jettou se sont fait, au cours des dernières années, une réputation d’intransigeance parmi les responsables du Royaume. Leurs rapports, qui s’accumulent comme autant de réquisitoires sur le site web officiel de l’institution et sont à portée de clic de tous les Marocains, sont désormais redoutés. Mohamed Hassad, Mohamed Nabil Benabdellah, El Houcine Louardi et Larbi Bencheikh en savent quelque chose: c’est suite à un rapport de la Cour des comptes qui les avait mis en cause dans les dysfonctionnements relevés dans la phase préparatoire, l’élaboration et la mise en oeuvre du programme de développement spatial de la province d’Al Hoceïma, «Manarat al-Moutawassit» (phare de la Méditerranée, en arabe), que les concernés ont été démis de leurs fonctions, le 24 octobre 2017, dans le gouvernement Saâd Eddine El Othmani, où ils étaient jusqu’alors respectivement ministre de l’Éducation nationale, ministre de l’Aménagement du territoire national, ministre de la Santé et secrétaire d’État chargé de la Formation professionnelle. Le 11 septembre 2019, c’est le ministère de l’Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rual et des Eaux et Forêts qui a été épinglé: son responsable n’est pourtant autre que Aziz Akhannouch, que l’on sait bien introduit dans les hautes sphères de l’Etat.

Preuve, s’il en fallait encore, de l’absence de complaisance et la rectitude de la team Jettou. «Il a le feu vert de Sa Majesté, je crois que c’est ce qui compte pour lui,» commente un haut commis de l’Etat rompu aux usages au sein de l’administration. Car M. Jettou reste, avant tout, un serviteur de la monarchie. En juillet 2008, il avait d’ailleurs été décoré, à l’occasion de la fête du Trône, du grand cordon du Wissam Al Arch. Mis en selle par le roi Hassan II, qui, selon des témoignages d’époque, appréciait fortement sa mesure en plus de sa fidélité à toute épreuve, M. Jettou est à quatre reprises, au milieu des années 1990, ministre du Commerce et de l’Industrie et dirige également les départements de l’Artisanat, du Commerce extérieur et des Finances dans les gouvernements technocrates de Mohamed Karim Lamrani et Abdellatif Filali.

Ascension politique
Puis, sous l’actuel règne, il est du 9 octobre 2002 au 15 octobre 2007, le premier Premier ministre du roi Mohammed VI, après avoir été, à partir de septembre 2001, ministre de l’Intérieur (en lieu et place d’Ahmed El Midaoui, qu’il remplacera également une dizaine d’années plus tard… à la Cour des comptes). Le Souverain est, soit dit en passant, réputé faire une confiance quasi aveugle à M. Jettou. Ainsi, outre ses fonctions politiques, celui qui est également le florissant dirigeant du fabricant de chaussures Au Derby avait été chargé, au tournant du siècle, de manager la holding Siger, dont la propriétaire n’est autre que la famille royale. M. Jettou a également dirigé, quelques semaines durant, l’Office chérifien des phosphates (OCP), avant donc son passage à la tête du ministère de l’Intérieur.

Dans ses différentes fonctions, le concerné a laissé l’image d’un homme apprécié de tous et surtout consensuel, ce qui n’a d’ailleurs pas manqué de faire croire ici et là que son arrivée aux commandes de la Cour des comptes, le 9 août 2012, équivalait à une mise en sourdine officieuse de l’institution: ils ne se bousculaient ainsi pas au portillon ceux qui imaginaient M. Jettou faire du rentre-dedans et mettre à l’amende des responsables qu’il connaît parfois personnellement.

C’est toutefois méconnaître le personnage. «Ce n’est pas parce qu’il n’élève pas systématiquement la voix qu’il ne va pas taper du poing sur la table quand il le faut,» témoigne notre commis de l’Etat mentionné plus haut. Un de ses anciens collaborateurs à la primature de confirmer: «Il lui arrive parfois d’entrer dans des colères noires quand il considère que le travail peut être mieux fait, ce qui fait que quand vous travaillez sous ses ordres vous allez toujours essayer de vous surpasser, comme c’est le cas maintenant, j’imagine, à la Cour des comptes.»

Ceux qui ont vécu son ascension politique aux premières loges se souviennent ainsi comment M. Jettou avait tenu tête à Driss Basri, alors pourtant tout-puissant ministre de l’Intérieur, dont il refusait de cautionner la campagne d’assainissement qui avait visé nombre d’hommes d’affaires nationaux. Il s’en épanchera même auprès du roi Hassan II, qui lui donnera finalement raison et fera arrêter le massacre. Implacable en toute circonstance: M. Jettou mérite sans doute de figurer au titre des hommes les plus craints du Royaume...

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