Jamal Belahrach, acteur associatif, auteur de “Toujours envie de Maroc, malgré tout”

Jamal Belahrach : "Je ne regrette pas d’avoir écouté le message de SM Hassan II de rentrer au Maroc"


Dès qu’on franchit le pas de la porte de son bureau, sis dans une discrète ruelle qui donne sur le boulevard Al-Massira à Casablanca, on est frappé par trois grandes photos, en noir et blanc, de Nelson Mandela, Gandhi et Martin Luther King accrochées aux murs. Jamal Belahrach a, on le comprend vite, l’engagement dans la peau, comme il s’en explique d’ailleurs lui-même dans cet entretien où il revient sur son tout nouveau livre, “Toujours envie de Maroc, malgré tout”.

Votre livre ”Toujours envie de Maroc, malgré tout”, qui vient de paraître, sonne comme un coup de gueule. Vous êtes à ce point déçu?
Je dirais plutôt qu’il s’agit d’un cri d’alarme d’un patriote qui ne veut pas que nous rations la marche. Depuis des années, nous avons manqué beaucoup de rendez-vous et il est temps de ne plus reproduire les mêmes erreurs. Je dis aussi que mon livre est un cri d’alarme parce que nous n’avons pas toujours su ou pu déployer les grandes lignes de la politique tracée par SM le Roi. A chaque fois, le Souverain envoie des signaux, des messages, mais les acteurs politiques n’arrivent pas à les exécuter comme il se doit. Ce n’est pas par hasard que SM le Roi a rappelé dans son discours de la Marche verte du 6 novembre 2023 le mot qu’il avait employé dans son discours du trône le 29 juillet 2023 et qui est le sérieux. “Toujours envie de Maroc, malgré tout” est la suite de mon premier livre, ”Envie de Maroc”, paru en 2010, et c’est pour moi une sorte de thérapie. Une sorte de catharsis. Personnellement, je sens de la frustration en tant qu’acteur ou militant associatif.

De quelle frustration parlez-vous?
Pour mieux saisir la portée du cri d’alarme, je dois vous raconter comment je suis rentré au Maroc. Né à Casablanca, j’ai été emmené en France à l’âge de 8 ans, en 1970. En 1996, lors de sa visite en France, feu SM Hassan II avait appelé les jeunes cadres marocains de France, entre autres, à rentrer au pays pour contribuer à son essor. C’est ainsi que d’un commun accord avec mon épouse, française, j’ai décidé de revenir au bercail en 1997. J’avais des idées plein la tête et des projets à tout bout de champ. Mais même si j’ai réussi sur le plan professionnel, j’ai eu des frustrations quant au projet de société que je nourrissais pour mon pays.

Le projet que vous nourrissez pour le Maroc n’a donc pas abouti…
Je suis un militant associatif et comme dirait l’autre, parfois on va plus vite que la musique. J’ai senti que certains me mettaient gratuitement les bâtons dans les roues ou bloquaient les initiatives que je voulais lancer. Or, à titre personnel, je n’ai jamais rien demandé pour moi et je n’ai rien reçu. J’ai agi, mû par la volonté de servir du mieux que je peux mon pays. SM le Roi avait dès 2009 lancé l’idée du nouveau contrat social et que gouvernement, patronat et syndicats se devaient d’agir chacun en ce qui le concerne pour le déployer. Heureusement, SM le Roi a pris les choses en main et a lancé le chantier de la généralisation de la scolarisation, puis par la suite celui de la couverture sociale…

Justement, pour ce qui est de l’école, le problème entre ministère et syndicats est plus que jamais posé, les grèves répétitives menaçant l’année scolaire…
Ce sujet de la scolarisation me tient particulièrement à coeur. Je sais que sans formation adaptée, point de développement. J’ai été dans diverses instances qui s’étaient penchées sur la réforme du secteur de l’éducation. Le Maroc a perdu assez de temps, au point que je peux dire que nous n’en avons plus à perdre dans des querelles stériles. Laissons le ministre Chakib Benmoussa travailler. Laissons de côté les intérêts catégoriels. Et soyons tous positifs pour mener ensemble la réforme portée par le ministère. Les intérêts des professionnels de l’enseignement ne sont pas ignorés, loin de là. C’est avec un système d’enseignement performant que notre pays peut devenir réellement compétitif. Je le répète, SM le Roi a parlé de sérieux. Soyons donc sérieux et laissons aboutir le projet de réforme du secteur de l’enseignement. Chacun peut apporter ses remarques et peaufiner le texte. Il peut y avoir des articles dans le projet proposé par le ministère qui ne soient pas bons ou qui n’ont pas l’accord des syndicats. Mais au lieu de jeter le tout, on doit discuter et trouver des arrangements.


Vous êtes toujours attaché à la diaspora alors que vous avez fait votre vie depuis 1997 ici au Maroc. Pourquoi?
Vous avez raison de soulever cette question, que j’évoque d’ailleurs dans le livre. Comme vous le dites, j’ai fait ma carrière professionnelle au Maroc depuis mon retour en 1997. Cela n’a pas été un long fleuve tranquille, mais Hamdoulillah (Dieu soit loué), comme on dit. Mais ma vie est aussi en France. Mes enfants sont nés là- bas, et deux d’entre eux y vivent. Seule la fille est rentrée au Maroc. J’ai des amis marocains et français en France. J’ai une partie de moi qui est en France. Et donc je continue mon action pour inciter les Marocains de la diaspora, notamment en France, à rentrer au Maroc et à se battre au Maroc pour leurs idées et leurs projets.

Vous dites être frustré et vous incitez les Marocains de l’étranger à rentrer…
Frustré oui, vous pouvez même dire dépité si cela vous paraît le plus approprié, mais je n’abandonne pas. Je ne regrette pas d’avoir écouté le message de SM Hassan II de rentrer au Maroc. J’ai fait ce que j’ai estimé être judicieux de faire. J’ai accepté aussi de recevoir des coups. Mais j’ai contribué, à mon niveau, au développement de mon pays. Je n’ai pas peut-être pas compris les codes de fonctionnement du Maroc; j’étais naïf, mais certains amis me disent que c’est ma naïveté qui m’a permis de durer, d’agir et de mener ma vie professionnelle et associative de la meilleure façon possible. Je regrette une chose: je n’ai pas vu mes enfants grandir. Je ne les ai pas accompagnés dans leur quête d’indépendance et d’affirmation comme jeunes citoyens… Ils me le pardonneront, je l’espère.

On remarque que votre bureau est orné par trois grandes photos de personnalités qui ont marqué l’histoire humaine: Nelson Mandela, Martin Luther King et Gandhi. Pourquoi ces trois personnalités précisément?
Je dirais que ce sont mes idoles, mes modèles. Ils ont milité au prix de leur vie pour la justice, l’égalité et pour l’émancipation de leur peuple. Ils ont souffert pour faire triompher leurs idées. Ceci pour dire que les avancées de l’humanité n’ont été possibles que grâce à l’action, à l’engagement et aux sacrifices de certains leaders. Loin de moi l’idée de me comparer à ces géants de l’humanité, mais j’essaie de poursuivre mon engagement au service des autres sans regarder derrière moi. J’ai souffert dans mon action, mais j’ai toujours su garder le cap.

Qu’est-ce que vous n’acceptez pas dans la vie?
J’accepte tout sauf qu’on me manque de respect. J’appelle toujours à ce que les Marocains apprennent à accepter la différence. On me moquait du fait que je ne connais ou ne maîtrise pas l’arabe. Il faut m’accepter tel que je le suis et capitaliser sur la valeur ajoutée que je peux apporter. Le Maroc a tout pour aller de l’avant, il faut donc aller à l’essentiel et éviter de gaspiller le temps dans des discussions contre-productives. Et là, permettez-moi de souligner le fait que je ne m’érige pas en donneur de leçons.

Vous vous définissez comme étant un incompris…
J’ai parfois ce sentiment. Mais cela ne m’a pas empêché de continuer à agir. Je préfère avoir peu de vrais amis qui critiquent mon action pour permettre d’avancer, au lieu d’avoir beaucoup de connaissances qui se disent amis mais ne qui ne cessent de me poignarder dans le dos. Le Maroc a d’énormes défis à relever en matière d’éducation et d’emplois. Nous devons tous nous y mettre pour apporter notre pierre à l’édifice.

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