Jallal Toufiq: "Le Covid a eu un impact négatif sur la santé mentale des Marocains"

Entretien avec professeur Jallal Toufiq, psychiatre, directeur de l’hôpital psychiatrique Arrazi, à Salé.

De nombreux cas de suicide se sont produits au Maroc pendant la période du Covid dont le dernier concerne un couple à Salé, qui s’est jeté du 5ème étage d’un immeuble. Pour nous éclairer sur ce phénomène, le Professeur Jallal Toufiq, éminent psychiatre et directeur de l’hôpital psychiatrique, Arrazi, à Salé, nous explique les raisons à l’origine de cette situation dramatique.

Il y a eu, très récemment, un cas de suicide spectaculaire concernant un couple à Salé. Pensez-vous qu’un phénomène du suicide existe au Maroc?
Le phénomène du suicide existe dans le monde entier et le Maroc n’est pas épargné comme dans tous les pays du monde. C’est un phénomène qui ne fait pas de différence entre les cultures, les classes socioéconomiques et la géographie.

Les cas de suicide et de troubles dépressifs se sont multipliés au Maroc après l’éclatement de la crise sanitaire. Quelles sont, selon vous, les raisons derrière cette situation?
Il ne faut jamais spéculer quand il s’agit d’épidémiologie. Il faut savoir que les troubles dépressifs ont augmenté effectivement depuis l’avènement de la Covid, mais il n’y a pas de multiplication importante. On estime que les troubles dépressifs ont leur prévalence à augmenter à peu près de deux fois depuis la Covid. Ce qui est tout à fait normal puisque la dépression est une affaire de vulnérabilité et de prédisposition.

Alors, il y a beaucoup de gens qui ont une prédisposition à la dépression et pour peu qu’il y ait des phénomènes environnementaux qui sont favorables à la dépression, celle-ci peut bien sûr apparaître. Et la Covid-19, considérée comme un facteur de stress chronique, est un facteur de risque environnemental pour le déclenchement de troubles dépressifs.

La santé mentale des Marocains s’est beaucoup dégradée pendant la période du Covid. Quelle est votre évaluation de la psychologie actuelle des Marocains?
Nous n’avons pas d’études épidémiologiques qui comparent la prévalence des troubles mentaux avant et post-Covid. Tant que nous n’avons pas ces études, on ne peut pas spéculer pour dire que la santé mentale s’est dégradée. Mais il est évident qu’au Maroc, à l’instar d’autres pays dans le monde où il y a eu des études scientifiques, il y a certainement un impact négatif de la Covid sur la santé mentale des Marocains.

Il faut savoir que la pandémie est un facteur de stress chronique parce qu’elle a duré plusieurs mois où il y a eu énormément de points d’interrogations au départ. Notamment sur les mécanismes de transmission du virus, son origine, l’efficacité des vaccins, l’efficacité du port du masque, les restrictions, les nombreuses questions sur les répercussions économiques, la perte de l’emploi et les coupures qui se sont opérées dans les liens sociaux.

Tout cela fait que la santé mentale a été affectée. Par contre, l’évaluation de la psychologique actuelle des Marocains ne s’évalue pas comme ça. Il faut des moyens extrêmement rigoureux sur le plan scientifique et des outils cliniques de dépistage pathologiques particuliers. Malheureusement, nous n’avons pas ces études.

La prise en charge des malades mentaux dans notre pays laisse beaucoup à désirer. Pourquoi le Maroc manque-til de moyens pour améliorer cette prise en charge?
Vous avez parfaitement raison. La prise en charge de la santé mentale dans notre pays souffre d’un legs et donc d’une histoire. C’est malheureusement une spécialité qui a été dénigrée pendant très longtemps. Il y a très peu de ressources humaines. Vous savez qu’à valeur d’aujourd’hui, il y a à peu près 400 psychiatres, 2.000 infirmiers et 1.200 lits d’hospitalisation pour toute la population marocaine.

Ce qui est très faible. Il y a aussi très peu de programmes de prise en charge ambulatoires pour les enfants, les adolescents et les personnes âgées. Il y a malheureusement un déficit structurel extrêmement important. Mais ce déficit vient aussi de la stigmatisation. C’est parce que cette spécialité est stigmatisée et mal perçue notamment dans les médias qu’elle continue à être marginalisée. Les médias en général ne font pas leur boulot dans la pédagogique sanitaire de masse, c’està- dire la sensibilisation de la population par rapport aux troubles mentaux. Car la psychiatrie est une spécialité médicale qui est exactement la même que les autres. L’organe touché en psychiatrie, c’est le cerveau, au même titre que le coeur pour l’hypertension artérielle.

Pourquoi mettez-vous en cause les médias dans cette histoire?
On voit beaucoup dans les médias et les réseaux sociaux ces histoires d’interprétation culturelle des maladies mentales attribuées notamment aux esprits du mal (jenn), la possession, la sorcellerie et l’oeil. Lorsqu’on aura arrêté avec ces interprétations culturelles, on arrivera à démystifier cette spécialité médicale et promouvoir sa prise en charge.

Pensez-vous que l’État est totalement absent dans ce domaine?
Non pas du tout. L’État n’est pas absent. La santé mentale est quelque chose de transversale. La responsabilité de cette spécialité ne relève pas seulement du ministère de la santé. Il y a d’autres intervenants, comme le ministère de l’enseignement supérieur, à travers les facultés de médecine et des lettres qui forment les psychologues. Il y a aussi les Affaires sociales pour former les assistantes sociales, dont le rôle est important dans le traitement des phénomènes d’addiction. Je cite également la santé scolaire, qui joue un rôle dans la détection précoce des troubles mentaux chez l’enfant et l’adolescent et l’intervention précoce. Les écoles jouent également un rôle dans la prévention contre les troubles liés à l’usage de la drogue.

Y a-t-il un coût pour les finances publiques?
Il y a un coût énorme. Quand on traite mal les malades mentaux et quand on laisse les malades chroniques évoluer vers des situations sévères, cela occasionne forcément un coût énorme. D’abord un coût direct car les soins médicaux et les hospitalisations coûtent très cher au Maroc. Quant au coût indirect, c’est généralement les absences professionnelles et la chute de la productivité, mais également la violence engendrée par les comportements à risques, les procédures judiciaires et les emprisonnements...