De "L'Islam Français" à "L'Islam des lumières"

“l’Islam des Lumières” que le président Macron cherche à instaurer en France constitue-t-il l’alternative appropriée au concept d’“islam français”, ou est-ce un prolongement et un développement de celui-ci?

Nombre de questions ont été soulevées au sujet du processus d’organisation de la présence islamique en France, dont les plus importantes étaient les suivantes: l’objectif visé par un tel processus consiste-t-il à barrer la voie à l’islam politique? La question se trouve-t-elle en rapport avec les douleurs ayant précédé la naissance de ce que l’on appelle «islam français» ou «islam francophone»? S’agit-il d’une refonte des relations entre l’État français et l’islam pour une intégration réelle des musulmans en tant que nouvelle composante culturelle en France, qui vient s’ajouter à la culture laïque du pays et à son héritage judéo-chrétien?

L’organisation de «l’islam» en France s’est-elle produite lors d’une période de transition qui reconnaît l’islam français et en ôte sa caractéristique de religion étrangère arrivée en France dès les années cinquante du XXe siècle avec les premières vagues migratoires de travailleurs venus des pays du Maghreb et d’Afrique du Nord? Ou s’agit-il là d’un processus d’occidentalisation de l’islam par la mise en place d’une «Ecclesia islamica», assemblée par laquelle on entend ôter l’islam de ses particularités sociales, culturelles et politiques, de sorte à établir une concordance avec la vision française de la religion en tant qu’affaire personnelle s’insérant dans le cadre de la vision positiviste de l’univers?

Le premier à avoir employé la notion d’«islam français» est Nicolas Sarkozy, l’ancien ministre français de l’Intérieur, lors de sa présence à l’ouverture du vingtième congrès de l’Union des organisations islamiques en France, tenu le 19 avril 2003. Cette présence était historique étant donné qu’elle incarnait l’assistance pour la première fois du ministre de l’Intérieur en France à un grand rassemblement de musulmans en France, celui-ci ayant déclaré lors du discours prononcé à cette occasion: «Nous ne voulons pas d’un islam en France; nous le voulons comme islam français». Cette présence au congrès de l’UOIF avait également suscité les réactions de la classe politique française, dont la plus violente provenait du chef du FN, parti d’extrême droite, Jean-Marie Le Pen, qui avait alors qualifié cette présence du ministre au congrès d’une «visite au nid de frelons».

Dès lors, les aspects de «l’islam français» ont commencé à se manifester avec davantage de force, à travers l’émergence de médias spécifiques aux musulmans en France. Un an après le discours du ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, la signification de l’expression «islam français» deviendra plus précise et plus claire, le gouvernement français ayant de ce fait agi à trois niveaux: Le premier se voit dans l’adoption d’une loi interdisant le foulard dans les écoles et instituts publics, par le vote le 10 février 2003 de la loi dite de «protection de la laïcité», résultat le plus important découlant du rapport établi par la commission Bernard Stasi, nommée alors par le président français Jacques Chirac pour examiner l’étendue de l’application de la laïcité.

Le second se manifeste par l’ouverture du dossier des «imams de mosquées», d’où la nécessité de mise en place d’une institution française dont la mission consisterait à former des imams, étant donné le caractère inapproprié des imams de mosquées qui ne parlent pas convenablement le français et ne respectent pas les principes de la République française.

Le troisième concerne les efforts accélérés déployés par le gouvernement français pour apporter son soutien à la tendance libérale au sein de la communauté islamique en France, ainsi que pour en faire le porte-parole officiel de l’islam français, rôle que le chef du Conseil français du culte musulman de l’époque, Dalil Boubakeur, s’était engagé à assumer.

De nombreux observateurs et chercheurs s’intéressant aux affaires islamiques en France sont unanimes à penser que le traitement réservé par le gouvernement français à la question de la présence islamique en France se trouve lié à des faits réalistes et est essentiellement régi par la volonté d’encadrer la religion islamique en France, compte tenu que cette religion occupe désormais la deuxième place en termes d’adeptes après le catholicisme, dépassant de la sorte le protestantisme et le judaïsme.

Par conséquent, il fallait que les autorités françaises examinent la manière d’intégrer l’islam dans la République en partant de deux orientations fondamentales: l’accent mis sur le fait que tout «islam français» ne doit pas s’opposer aux valeurs de la République, ce qui revient à dire le respect de valeurs telles que l’égalité absolue entre les hommes et les femmes, ainsi que la liberté de choix. En outre, «l’islam français» doit être dépoussiéré de toute expression ayant trait à «l’islam arabe». En islam français, on ne peut donc parler d’application de la charia, avec ce que cela signifie en termes d’examen de l’étendue d’une d’application possible des hudud, châtiments déterminés du point de vue de la loi canonique islamique.

Pour un grand nombre d’intellectuels français et de spécialistes de «l’islam français», l’expression «islam français» n’est autre qu’une tentative de «francisation» et de laïcisation de l’islam de telle sorte à le dépouiller sa dimension collective et à l’inclure dans la compréhension occidentale de la religion vue comme une affaire personnelle. De fait, une partie des préoccupations nourries pas les autorités françaises autour des effets de «l’islam politique» sur les communautés et minorités musulmanes en France découle principalement de l’influence des mouvements islamiques sur les membres de ces communautés, en premier lieu l’effet exercé par les Frères musulmans.

Si le modèle de «l’islam français» que le gouvernement français veut intégrer est cet islam qui s’écarte des influences de l’islam en dehors de l’Etat de France, alors les faits confirment que le gouvernement français veut un «islam français» indépendant et opposé à l’islam politique, et par conséquent «un islam non porteur de projet politique ou social » parce que l’on suppose que la République et ses principes sont le projet qui englobe la totalité des autres projets, et toutes les cultures et religions.

De nos jours, la question que l’on se pose est la suivante: «l’Islam des Lumières» que le président Macron cherche à instaurer en France constitue-t-il l’alternative appropriée au concept d’«islam français», ou est-ce un prolongement et un développement de celui-ci à la lumière des développements imprévisibles survenus récemment, lesquels se voient dans l’aggravation effrayante du phénomène de l’isolationnisme, ainsi que la pénétration, au cours des dernières années, de l’idéologie extrémiste et le fondamentalisme radical au sein la société française?

DR. MAHJOUB BENSAID : Expert en programmes de communication et dialogue culturel et ancien chef du Centre de communication et d’information à l’ISESCO


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